22ème jour du huitième mois
Le soigneur quitte l’appartement d’Arthus et je sais maintenant que je ne le reverrai que si je reviens à Montay. Je lui ai fait mes adieux et je l’ai remercié encore une fois. En sortant, il va trouver Isabelle et officialiser ma guérison, indiquant au passage que je peux me remettre à cheval doucement et reprendre le chemin de la capitale. Heureusement que cet homme n’est pas étouffé par son amour propre et qu’il accepte sans complexe de rentrer dans notre jeu en admettant une erreur de diagnostic qu’il n’a jamais faite.
J’ai eu une longue conversation avec lui, nous avons aussi parlé des soucis de santé proprement féminins qu’il n’est pas toujours facile d’aborder. Je lui ai fait part de mon souhait de poursuivre les médecines jusqu’à mon retour afin de ne pas me retrouver dans une situation inconfortable pendant le voyage. Je sais que je vais le payer en migraine et maux de ventre, mais je ne pense pas avoir vraiment le choix. À ma grande surprise, le soigneur m’a alors donné les coordonnées de l’une de ses consœurs d’Aleenor, m’affirmant que je pouvais la consulter en toute confiance en cas de problème intime. Je range précieusement l’adresse dans les affaires personnelles que je prépare déjà en vue de la nouvelle chevauchée.
Hier, alors que je donnais de nouveau une leçon d’équitation à Guillaume, Belvis est venu nous trouver dans la carrière la mine sombre, pour m’avouer que le chancelier faisait tout pour rester à Montay à seule fin, visiblement, de s’intégrer à notre groupe pour le voyage de retour. Devant mon air effaré, Belvis a éclaté de rire, ce à quoi j’ai rétorqué :
« Tu peux te moquer ! Je pense pourtant qu’il est aussi inconfortable pour toi que pour moi d’avoir à poursuivre ce jeu de dupe. Bon sang, je ne me vois absolument pas continuer cette mascarade pendant huit jours, c’est déjà épuisant et pourtant je passe mes journées à éviter D’Etressange. Ce qui sera impossible si nous voyageons avec lui… Il sera constamment sur notre dos !
— Ne panique pas… D’après ce que j’ai compris, il s’est donné comme prétexte de partir en même temps que Camille pour assurer la rentrée de la chancellerie. Il dit que les hommes qui l’accompagnent pour sa sécurité profiteraient aussi à sa chère collègue. Bien entendu il étend cette généreuse proposition à notre petit groupe. Mais Arthus argumente que tu n’es pas encore en état de voyager et que Camille ne va pas se mettre en retard pour t’attendre.
— Je me demande comment nous allons organiser tout ça… »
Encore aujourd’hui, c’est la question qui me taraude le plus pendant que je descends pour rejoindre la pièce principale. J’espère que quelqu’un aura des nouvelles à me donner. J’ai alors la chance de croiser Claude qui m’entraîne vers l’écurie tout en me félicitant pour le retrait de mon attelle. Je comprends alors que D’Etressange est à portée de voix et qu’il faut lui donner le change. Je joue donc le jeu, remercie donc l’époux de Geneviève pour ses attentions tout en prétendant que j’ai hâte de remonter à cheval mais que je souhaite m’y remettre en douceur : cette chute m’a vraiment effrayée. Claude me fait alors un grand sourire : ma réponse est visiblement bien trouvée. Lorsque nous atteignons la carrière, après avoir marché en silence, nous ne pouvons nous retenir d’éclater de rire. Arthus et Belvis, qui entraînent leur monture, s’arrêtent alors en s’interrogeant visiblement sur la cause de notre hilarité.
Nous rentrons au château pour le déjeuner à l’issue duquel je peux enfin respirer librement : Camille a décidé de partir demain de très bonne heure avec D’Etressange. Je ne sais comment remercier la cousine d’Arthus, qui nous retire une énorme épine du pied et qui devra marcher sur des œufs pendant son trajet de retour. Par solidarité, Laus décide de l’accompagner, ce qui se justifie par le fait qu’ils ont l’habitude de voyager ensemble.
À partir de ce moment tout s’enchaîne très rapidement : nous partirons nous-même après-demain et nous chevaucherons à petit train, du moins les premiers jours, pour nous assurer que nous ne rattraperons pas les cousins d’Arthus. Je me demande si cette hâte est justifiée : le chancelier sera forcément informé à un moment ou un autre que nous avons pris la route juste derrière lui, ne serait-ce que par ses espions. Je suis stupéfaite car c’est Oedun qui me répond :
« Cela n’a plus vraiment d’importance. Cet homme sait une partie de ce que nous avons fait ces dernières semaines même s’il n’a pas de preuves pour nous contraindre à en parler. Il est surtout important de rentrer au plus vite à Aleenor pour nous mettre en sécurité d’une part et clore cette histoire. »
Je dévisage le poète, puis les Gardes Royaux :
« Vous avez recommencé ! Vous avez encore eu l’une de vos petites conversations dans mon dos…
— Ne te vexe pas, nous y avons été un peu contraint et il était délicat de te parler sans que le chancelier soit comme par hasard dans les parages.
— D’accord Belvis, mais c’est agaçant ! »
Nous devons interrompre nos échanges justement parce que l’invité de marque de la famille de Montay nous rejoint. J’essaye alors de me faire discrète. Depuis deux jours, dès qu’il en a l’occasion, il essaye d’aborder avec moi des sujets délicats sur lesquels je n’ai vraiment pas envie de m’étendre. Surtout lorsqu’il s’agit du Talent : une seule fois j’ai accepté d’en discuter avec lui pour m’apercevoir, très surprise, qu’il en sait beaucoup. Trop peut-être, d’où la surveillance dont il fait l’objet par le Petit Peuple. Même Niña l’espionne, mais elle m’a confirmé ce que je sais déjà grâce au merveilleux sixième sens que je maîtrise de mieux en mieux : D’Etressange ne voit pas les lutins. Pourtant je m’avoue tout de même gênée car lorsque je le sonde, je trouve son aura étrange… et Oedun a constaté la même chose. Mais il est incapable de me dire ce que cela peut bien signifier.
24ème jour du huitième mois
Nous quittons Montay partagés entre l’impatience de retourner à Aleenor et la tristesse de laisser des gens que nous aimons derrière nous. Il a été très dur pour Arthus de quitter de nouveau ses neveux. D’autant qu’hier ils avaient déjà fait une scène en voyant partir Laus et Camille. Wilfried ne voulait pas lâcher son cousin, ce fut terrible, et la Danthienne est intervenue discrètement pour aider l’enfant à accepter cette séparation. J’ai été contrainte de prendre aussi sur moi : Niña a décidé d’accompagner le sculpteur afin de garder un œil sur le chancelier et d’intervenir éventuellement si besoin est. Je connais la capacité des lutins à trafiquer les souvenirs s’il le faut, mais j’espère que la lutine n’aura pas à le faire.
J’ai préparé moi-même Artiste, heureuse de retrouver mon alezan en parfaite santé et reposé de notre précédente chevauchée. Je sais que le Petit Peuple n’y est pas étranger. Même les autres montures sont fraîches, c’est impressionnant. À cela s’ajoute le fait que leurs fers ont été changés et que nos cuirs ont été savonnés, graissés, ils sont en parfait état. Nous choisissons de ne pas nous attarder dans la cour. La séparation la plus difficile, quand on y songe, reste celle que nous avons eu hier soir avec Fabian. Nous sommes passés le voir pour lui faire nos adieux et je devine trop bien la douleur d’Arthus à l’idée qu’il puisse ne jamais revoir son père, si sa santé venait à se dégrader dans les mois qui viennent avec le retour de la mauvaise saison. Je partage cette crainte.
Nous saluons une dernière fois les habitants du château, les gens qui y travaillent, toutes ces personnes que nous avons côtoyées, puis nous quittons l’enceinte. Au bourg nous retrouvons Thraec, sa monture et son sanglier : nous les entraînons avec nous. Le chasseur ne parle pas spécialement des hommes de main de D’Etressange. Je me doute qu’il a déjà communiqué aux Gardes Royaux tout ce qu’il a pu apprendre. Je ne m’en formalise pas, je préfère discuter avec lui des dernières constellations qu’il m’a apprise. Après une journée de douce chevauchée, le ciel étant dégagé, je les révise à ses côtés avant de monter me coucher dans la chambre de l’auberge dans laquelle nous faisons étape.
31ème jour du huitième mois
Le voyage s’est bien déroulé, sans accrocs, sans imprévus. Notre petit groupe se prépare cependant à se séparer. Thraec va rejoindre la communauté de chasseurs d’Aleenor pour son hébergement et restera le temps nécessaire dans la capitale, au cas où Arthus aurait besoin de son soutien. Tous cherchent tellement à me préserver que je ne sais pas encore comment cela va se passer avec les pontes de la Garde Royale et avec les Élus. J’ignore lesquels sont informés de la poursuite de la traque que nous avons décidé de mener. Tout ce que je sais, pour avoir eu le temps d’en parler avec Oedun et Niña, c’est que je devrai protéger une grande partie de ce que j’ai appris.
Cela me paraît nécessaire, j’ai retrouvé une partie de la mémoire liée à l’emploi des flux, mais j’ignore quel usage il pourrait en être fait. J’ignore encore trop de choses, pourtant j’en devine les dangers. C’est pourquoi je me suis faite à l’idée que le Petit Peuple tient ce rôle de gardien des souvenirs, nécessaire pour le cas où les évènements que nous avons vécus se reproduiraient. Il ne me paraît pas nécessaire, dans ces conditions, de les faire connaître et de les consigner par écrit car ce serait dangereux. De plus, rien ne prouve que les personnes qui pourraint éventuellement en avoir besoin en auront connaissance au moment le plus opportun. Mes propres recherches dans les archives ont été bien insuffisantes pour m’aider.
Pourtant j’ai aimé ce travail de documentation, j’y repense tandis que nous contournons le lac et que nous approchons des murailles d’Aleenor. J’aime le métier que j’ai appris aux côtés d’Adrien, de Lison et de mes autres collègues. C’est pourquoi j’espère que ma volonté de partager le retenue du Petit Peuple au sujet du mythe des Trois Dragons et de sa réalité ne se paiera pas par la perte de mon poste. J’espère pouvoir rester à l’Université.
J’ai aussi une autre raison de m’angoisser : je vais retrouver mon frère et il me faut lui expliquer le changement qui s’est opéré ces deux derniers mois dans ma vie personnelle. Je comprends maintenant l’anxiété qui avait été la sienne lorsqu’il s’est rapproché d’Alhia. Je m’en étais réjouie pour eux en toute sincérité, mais aura-t-il la même réaction ? Il travaillera avec Arthus, cela risque de rendre nos relations assez compliquées. Pourtant, alors que nous entrons dans la capitale, ce dernier me sourit et je sens le nœud que j’avais dans l’estomac disparaître. Tout se passera bien. Il ne peut en être autrement. Nous en avons discuté ces derniers jours et j’ai accepté sa proposition de venir habiter avec lui dès ce soir. Rien ni personne ne pourrait nous en empêcher : nous voulons être ensemble et nous ferons front contre toutes les attaques dont nous pourrons faire l’objet.
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