

Nuit du 20ème jour du cinquième mois
Je ressens des sensations étranges, tant et si bien qu’il me paraît évident que je me perds dans un songe. Pourtant, j’ai une telle conscience de tout, de l’ensemble de ce qui m’entoure, que je me crois éveillée. Jamais un rêve ne saurait être si complexe, dans ses moindres détails. J’ai déjà vécu cela, je sais d’avance à quoi m’attendre. Pourtant, je me laisse aller, ne possédant plus la totalité de mon libre arbitre. C’est à cette particularité, acceptée sans complexe, que j’acquiers la certitude de marcher à mi-chemin d’un monde onirique. Il y a encore peu, j’aurais lutté de toutes mes forces, de tout mon être, profondément angoissée à l’idée de croiser un regard injecté de sang.
Sous mes pieds, le sol est souple et sec : recouvert d’une couche épaisse d’aiguilles de résineux, il absorbe chaque bruit, chaque heurt. L’odeur des arbres aux immenses troncs rappelle celle du miel, à la fois douce et écœurante. Je pourrais être dans un temple pourvu de centaines de piliers, tellement le feuillage est dense, loin au-dessus de ma tête. Je lève mon visage vers le ciel, cherchant à distinguer le temps qu’il peut bien faire. Mais je n’aperçois rien, uniquement ce dôme végétal. Je ne saurais dire s’il fait nuit ou jour, et pourtant je vois dans quelle direction je m’avance. Rien n’est vraiment net, ma vision des choses est troublée. Je laisse ma main caresser les écorces brunes, elles sont réelles sous mes doigts, rugueuses, craquelées.
Je continue ma progression, sans impatience aucune, mais avec régularité. Je sais à quel rendez-vous je me rends, et dans ce rêve conscient, il me faut conserver mon sang-froid. Je le ressens, chaque détail est ici un indice, une façon de faciliter la traque qui se prépare. Pourtant, comment retenir les battements de mon cœur, quand un oiseau s’envole, laissant s’échapper un trille effrayée ? La peur s’insinue en moi, traîtresse et fourbe, fissurant ma belle assurance. Il me suffit de poser les yeux sur la créature pour hurler et appeler à l’aide. Mais aucun son ne sort de ma gorge, et cette Aberration plus morte que vive me fait comprendre d’un regard que notre duel ne saurait être interrompu par un tiers.
Pourtant, mes propres cris finissent par me réveiller. J’ai du mal à comprendre ce qui se passe, c’est presque avec étonnement que je vois Belvis entrer en trombe dans la chambre, juste vêtu d’un caleçon et d’une tunique légère, suivi peu après de Ghislain dans une tenue similaire. J’ai du mal à reprendre pied dans la réalité, ou du moins ce que je crois être la réalité.
« Roanne, ça va ? »
J’acquiesce à la question de Belvis, d’un hochement de tête un peu raide. Il me faut quelques instants pour me détendre, et lâcher les draps auxquels je me suis cramponnée. J’ai la bouche sèche, je fais mine de me lever, mais Ghislain me pose une main protectrice sur l’épaule.
« Ne bouge pas, je vais chercher de l’eau. »
Je le remercie d’un sourire piteux, incapable de parler alors que je viens juste de les réveiller par mes hurlements. Je suis encore un peu choquée quand mon hôte revient. Belvis ne m’a pas laissée seule un instant, pourtant il ne m’a pas posé la moindre question. J’ai déjà fait un cauchemar hier, dont je m’étais éveillée frissonnante, la respiration haletante, mais j’étais parvenue à le leur cacher. Ils sont donc surpris de ce réveil nocturne et me dévisagent d’un air franchement inquiet. Je reste encore silencieuse quelques instants, goûtant la fraîcheur de l’eau. Je remarque encore une fois à quel point le climat d’Aleenor est différent de celui de mon comté. En cette fin de cinquième mois, il faut déjà se protéger de la chaleur en journée et les nuits sont douces. Un instant je me sens profondément vulnérable sous le simple drap de lin que j’ai conservé pour dormir. Puis je reprends conscience de la force qui émane des deux Gardes, leur simple présence me rassure. Je m’oblige à briser le silence nocturne.
« Ne vous inquiétez pas, c’était juste un mauvais rêve.
— Un de ceux dont tu nous as déjà parlé ?
— En effet, Ghis. Celui-ci était particulièrement… »
Je ne parviens même pas à définir ce songe. Je préfère secouer la tête et passer à autre chose.
« J’essaierai de voir Arthus demain soir pour lui en parler, vous pourrez lui passer le message ?
— Je m’en chargerai, mais de toute façon vous vous croiserez à l’Université.
— C’est vrai, je n’y pensais plus. Merci Belvis. Vous pouvez aller vous recoucher, je vous assure que ça ira. »
Les deux hommes finissent par se laisser convaincre, regagnant leurs lits. Je me rallonge, les yeux ouverts dans le noir. Je m’oblige tout d’abord à revivre mon cauchemar, afin d’en mémoriser les détails. Arthus, Dame Arsinoé et Sieur Hunaud en auront besoin. Nous travaillons depuis hier à la préparation de la poursuite de cette nouvelle créature, qui est chassée sans succès dans l’est du Royaume. J’ai bien fait de m’échapper avec Niña et Artiste avant-hier, pour profiter de l’accalmie au bord du lac : elle n’aura pas duré. Cette « insouciance » m’a été gentiment reprochée par Belvis, mais il m’a promis de ne pas en toucher mot à Arthus. Ce dernier serait en effet certainement moins conciliant. Ghislain a préféré ne rien dire, mais j’ai bien vu qu’il n’approuvait pas non plus. Je lui ai assuré que je ne recommencerais pas. Pourtant, je ne regrette pas cette balade avec la Danthienne, car je suis prise dans un nouveau tourbillon.
Hier, je me suis décidée à parler à Hadrien de mes rêves, sachant qu’il remonterait l’information à son Elue. En début d’après-midi, cette dernière est descendue en personne aux archives pour discuter avec moi. Nous avons conversé longuement, elle m’a renouvelé sa confiance en me donnant des détails intéressants, que nous avons tenté de recouper avec ceux que j’ai pu saisir au cours de mes rêves. Sieur Hunaud s’était déjà rapproché de certains officiers de la Garde Royale, privilégiant Arthus dans ses contacts. Ce dernier était donc parfaitement informé de l’avancée des dernières recherches, comme il me l’a confié au cours de la soirée Royale.
J’en ai profité pour entretenir Dame Arsinoé des évènements qui me sont arrivés : la rencontre avec le chancelier, la réaction des Gardes Royaux avec lesquels je me suis liée d’amitié, la décision d’être raisonnable et d’accepter d’être hébergée par l’un d’entre eux. Ma protectrice ne m’a pas caché ce qu’elle en pense.
« Je savais bien que la venue de Thibert d’Etressange à l’Université, en personne, n’était pas innocente. Il a de nombreuses sources, s’intéresse à des sujets variés. Je me demande juste ce qu’il attend de vous et pourquoi il se donne tant de mal pour vous approcher. Il est certain qu’avec ce type de personnage, rien n’est gratuit. Il a une idée derrière la tête. Hunaud pense qu’il possède peut-être des éléments qui nous font défaut, qu’il a une longueur d’avance. C’est peu probable, je crois plutôt que cette affaire l’intrigue profondément et qu’il a trouvé une façon d’en tirer avantage.
— C’est tout à fait possible, il m’a donné l’impression d’être quelqu’un de suffisant et dévoré par l’ambition. Mais je suis aussi perplexe que vous, je ne vois pas pourquoi il s’intéresse autant à moi.
— Pour ma part, je pense qu’il est tout simplement très bien informé. Il est au courant de ce qui vous est arrivé sur les plateaux de l’Ars, peut-être même connaît-il les moindres détails. De plus, il a vu juste, vous avez été protégée par les Elus. »
Je n’ai pas fait semblant d’être surprise, j’avais bien conscience que toutes ces opportunités dont j’ai bénéficié étaient des privilèges liés aux étranges aventures partagées avec Arthus et Thraec. J’ai répondu à Dame Arsinoé, sans me formaliser :
« En effet, ce chancelier est parfaitement renseigné. Il m’a affirmé que les évènements dont j’ai été témoin vont se répéter, ce n’était pas innocent, il le savait. Il a aussi ajouté que je semblais ne pas avoir conscience de ce qui est en jeu. Ce en quoi il a parfaitement raison, même si je lui ai franchement répondu qu’il n’en savait au fond peut-être pas autant qu’il le prétendait.
— Jolie réponse, j’aurais donné cher pour voir son expression à ce moment là ! »
Nous avons échangé un sourire, mais je lui ai avoué qu’il en fallait plus pour déstabiliser ce roc de chancelier. Puis j’ai abordé mon travail aux archives. Je n’ai pas caché que je l’apprécie, et que cela m’embêterait de le laisser de côté. De plus, je commence enfin à trouver des éléments intéressants, il serait dommage de laisser les choses en l’état.
L’Elue m’a alors jaugée, me surprenant une fois de plus par ce mélange de sagesse et de force qu’elle dégage.
« Roanne, êtes-vous prête à partir de nouveau, si nous vous le proposons ?
— La question ne se pose pas, c’est une évidence.
— Demain, nous organisons une réunion afin d’avoir autour d’une table les principaux intéressés. Quoiqu’il en ressorte, si vous devez vous intégrer à une équipe de recherche, et quelque soit la durée de votre absence, celle-ci sera justifiée. D’ailleurs, il est très probable que Paulin sera aussi convoqué. Pour ma part, je suis entièrement satisfaite de votre travail. Il attendra donc votre retour, je tiens à pérenniser votre poste. »
Je l’ai remerciée, extrêmement touchée. Nous avons poursuivi notre conversation, ce qui lui a permis de m’entretenir sur le rassemblement qui se préparait. Nous n’avons pas vu le temps passer, l’heure est venue de nous séparer. Lison a verrouillé les archives derrière nous, et j’ai discuté un peu avec elle avant de sortir. Il faisait un temps superbe, chaud et sec, jamais on n’aurait cru qu’il était tombé des cordes la veille. Dehors, ses cheveux châtain clair prenant de jolis reflets roux sous le soleil, j’ai reconnu Viviane qui m’attendait. Je n’ai pas fait la moindre remarque, mais je ne pouvais ignorer la protection dont je fais l’objet. Le matin même, Belvis avait tenu à m’accompagner, prétextant qu’il avait des affaires à acheter dans le quartier.
J’ai discuté amicalement avec Viviane, nous avons travaillé nos chevaux ensemble, en compagnie d’Alhia, sous les directives de Maître Habertii en personne. Il est toujours charmé par Pompom, au point que sa propriétaire lui a proposé de la monter. Il n’a pas refusé, et voir cet excellent cavalier en selle fut une leçon en soi. Il a une assiette parfaite, et ses ordres sont si précis et discrets que l’on aurait cru qu’il communiquait par la pensée avec la jument grise. J’ai retrouvé en lui le même sens de l’art équestre que j’avais apprécié chez Maître François. Pourtant, tout le monde s’accorde à dire que c’est dans le maniement du sabre qu’il excelle. Tristhan lui-même vante ses talents de professeur dans ce domaine.
Pour finir, je suis rentrée à l’appartement de Ghislain en sa compagnie. Ils se sont tous donnés le mot pour ne plus me laisser seule nulle part. Sauf aux bains, et uniquement parce que les hommes auraient bien du mal à entrer dans la partie qui ne leur est pas réservée. Du coup, ils ont trouvé la parade, en me proposant d’utiliser les commodités de la Garde Royale. Cette charmante attention me laisse pourtant un peu sceptique. Je n’ai donc plus aucune liberté ? Et si je souhaite rendre une visite à Oedun, le voir seul à seul, que dois-je faire, demander une dérogation ? Je ronge mon frein.
Il serait meilleur pour moi de ne plus penser à tout cela : il faut que je dorme afin d’être en forme. La journée risque d’être encore longue et surprenante.
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