

31ème jour du douzième mois.
La fête du solstice d’hiver va débuter, elle s’annonce terrible cette année. Juste après les dernières retouches sur les décorations de la taverne, je monte au salon de thé pour enlever Tynha, suivie de près par Alhia. Nous nous enfermons toutes les trois dans nos combles, à vider les armoires afin de choisir nos tenues. Evidemment, nous avons passé les soirées précédentes à la même occupation, mais nous chipotons quand même. Il est beaucoup plus facile de trouver des coiffures originales et des améliorations dans nos vêtements en nous entre-aidant. Nous sommes bien contentes que les nobles clients qui mettaient l’auberge sans dessus-dessous nous aient quitté juste après la dernière chute de neige. Seul un musicien-poète n’a pas souhaité les suivre, déclarant avec emphase qu’il avait trouvé ses muses à Niwerand. J’imagine que la vue de Tynha y est pour beaucoup. C’est un homme auquel j’ai du mal à donner un âge. Il a les traits fins, de longs cheveux blonds retenus par un catogan et un bouc dont la tresse est fermée par un bijou. Il porte des bagues, fait des manières, mais il est évident qu’il apprécie les femmes. Oedun est un charmeur.
Nous avons presque fini de nous préparer, lorsque je me souviens d’un détail. J’abandonne les filles, leur donnant rendez-vous dans le salon de thé. Il vaut mieux éviter la cuisine, sinon nous n’allons pas sentir la rose pour le reste de la soirée, vu tout ce qui s’y mitonne. Je ne m’attarde justement pas au milieu des marmites, j’ouvre la porte et sors dans le potager. Je remonte jupe et jupons au dessus de mes genoux d’une main, et je me rends près des fruitiers, une lampe dans l’autre main. Je la pose sur une surface de sol dégagé. La flamme vacille à peine. Il n’y a plus le moindre souffle de vent depuis deux jours. Je cherche des hellébores, ces jolies fleurs qui bravent le froid pour s’ouvrir au cœur de l’hiver. Monik les appelle des pieds de griffon. Je me demande bien pourquoi. J’en trouve sous un arbre nu.
Je me débrouille de mon mieux à la lueur de la lampe. Une fleur blanche pour les cheveux châtains clairs, presque blonds, de ma sœur. Une fleur vieux rose veinée de pourpre pour la blonde Alhia. Et pour moi, une fleur presque blanche, veinée de vert. Je rentre rapidement, car il fait froid. J’ai à peine le temps de noter que le ciel est dégagé, la lune et ses lunulles sont en phase décroissantes, les étoiles sont assez visibles. Je vois une ombre derrière la porte. Il semblerait que quelqu’un soit en train de m’observer, ou de m’attendre. Mais au moment où j’entre dans la cuisine, celle-ci est vide.
Je hausse les épaules, cela n’a aucune importance. Je file par l’escalier de service rejoindre le salon de thé.
Nous descendons un peu plus tard, chacune avec une coiffure différente, et un pied-de-griffon emprisonné à l’intérieur.
Ce qui est agréable lorsque nous fêtons la nouvelle année, c’est l’ambiance détendue. La plupart des gens restent chez eux, en famille. Pour ceux qui se joignent à nous, la taverne est ouverte toute la nuit. Les tables ont été poussées et alignées pour former un grand banquet et libérer de la place pour danser. Il n’y a pas vraiment de service, ce qui me laisse une liberté inhabituelle.
Lorsque nous entrons, Oedun le musicien-poète met déjà de l’ambiance avec sa guitare. Il est accompagné par des jeunes de l’âge de Tynha qui tapent en rythme sur des tambourins. Nous avons quelques connaissances qui vont venir, avec des instruments à vent. Je me promets de danser jusqu’à épuisement. Pour commencer, je jette un œil sur la table, puis sur la cheminée. Par réflexe, je vérifie le feu.
Belvis, Enselin et Arthus arrivent et nous avons droit à des compliments sur nos tenues. Compliments que nous leur retournons car ils portent des costumes fort bien coupés, certainement une tenue officielle de la Garde Royale. Maître Jocelin nous rejoint dans la soirée, ainsi que Maître François et son épouse.
La soirée passe vite. Les cruchons de cidre, de bière et de vin se vident rapidement. Les assiettes repartent à la cuisine comme si elles étaient propres. J’avoue que nous avons aussi bu quelques alcools plus forts, et Tynha a déjà les joues bien roses. Elle est l’une des premières à entraîner son homme dans une danse.
Alhia, que rien ne démonte et qui obtient toujours ce qu’elle veut, invite Enselin. Tout le monde danse. J’attends un peu, qu’un cercle se forme, et je viens me glisser dedans, suivie par Belvis qui me demande de bien vouloir l’aider pour les pas. J’en suis très amusée, je lui apprends. Je vois que Monik est à côté de lui et le guide aussi. De l’autre côté du cercle, presque en face de moi, Arthus se débrouille plutôt bien. Il dépasse largement ses voisines, et même les voisins de ses voisines. C’est assez amusant comme vision. Il faut que j’arrête de m’attendrir béatement, c’est un Garde Royal ! Il est fiancé ! Je lui souris sans insister et pose mon regard sur les autres danseurs. Les heures passent joyeusement. Nous fêtons dignement le changement d’année.
Je m’arrête régulièrement pour reprendre mon souffle ou boire, n’avalant plus que de l’eau. Il n’est pas utile que je me mette à danser sur la table. Pourtant j’en ai bien envie… ce qui signifie que j’ai déjà trop abusé du rouge de Vaiseaux et du whiskey des landes d’Agarand.
Tynha et Batysth finissent par partir en douce. L’ambiance retombe petit à petit. Il ne reste plus que les Patrons, Alhia, les trois Gardes, quelques clients de l’auberge. Nous rangeons la taverne. Les Patrons montent se coucher et je termine avec Alhia et les Gardes. Lorsque nous montons dans les combles, je fais remarquer à Alhia qu’elle a un petit sourire bête. Elle glousse mais ne m’en dira pas plus. Nous nous séparons. Je retire mes vêtements sans hâte, m’étire et me glisse dans mon lit. J’ai de la musique plein la tête. Mais le cœur en plomb.
1er jour du premier mois.
Le premier jour de la nouvelle année se déroule comme au ralenti. Alhia a mal à la tête. Je me sens un peu nauséeuse.
6ème jour du premier mois.
La semaine a été calme. J’ai repris l’habitude de monter à cheval l’après-midi, avec Alhia. Nous restons au manège car les Gardes n’ont plus besoin de moi pour inspecter les alentours au nord de Niwerand. De plus il leur serait difficile de chercher discrètement des traces sous le regard perspicace de ma blonde amie.
Les soirées à la taverne sont enlevées. Oedun joue les séducteurs sous le regard amusé de nos compagnons. Je l’ai qualifié, hier, de « poétaillon de pacotille », ce qui l’a fait rire. Il se venge cependant, me composant ce soir une chanson parodique bien sentie sur les serveuses.
7ème jour du premier mois.
C’est au moment où je baisse ma garde que je me retrouve de nouveau face à face avec Arthus, à l’écurie. Il souhaite me parler, je n’ai aucune raison de refuser. Je le suis dans la réserve de foin. Le sac est sagement suspendu à sa poutre, mais Enselin n’est pas présent pour lui taper dessus. C’est mon jour de pause, j’ai tout mon temps. Mais je sens l’angoisse monter rapidement, car je me doute que ce rendez-vous n’est pas pour mes beaux yeux. Je n’ai pas envie d’entendre des questions auxquelles je ne peux répondre.
Pourtant cela se passe bien. Arthus fait preuve de tact. Il m’interroge sur mon frère. Sur son caractère, ce que je pense être ses points forts… et ses points faibles… je me souviens de la lettre de Tristhan, je prends garde à mes réponses. Je ne voudrais pas lui faire de tort involontairement. Je me demande si Arthus n’a pas dans l’idée de le prendre avec lui à terme, comme il l’a fait avec Enselin et Belvis.
Je parle donc de mon frère sans trop me dévoiler. J’essaye de ne pas trahir à quel point il me manque.
C’est alors que Belvis déboule dans la réserve. Il descend à peine de cheval et il a l’air secoué. « Ça y est. Nous avons quelque chose ! ». Il prend conscience de ma présence et se tait. Arthus me regarde sans sourire. « Nous te raccompagnons, ainsi qu’Alhia, à l’auberge. Je compte sur toi pour ne rien dire à ce sujet. »
Flûte, pour une fois que cela devenait intéressant !