

25ème jour du douzième mois.
Malgré la soirée savoureuse que j’ai passée, j’ai eu un sommeil agité. Je me suis réveillée avec un profond mal-être chevillé au creux de l’estomac. Je ne sais pas trop d’où ça vient. Les questions d’Arthus ont certainement réveillé ce côté que je cache bien en temps normal, cette angoisse qui m’étreint lorsque l’on m’oblige à revenir sur des souvenirs qui me semblent perdus. Ca me travaille terriblement. Il y a d’autres points qui me perturbent. Tout le monde semble évoluer. Mon frère va enfin embrasser la carrière dont il rêvait, Tynha semble s’installer durablement avec Batysth, j’ai appris des choses positives du côté de plusieurs de mes amis. Mais pour ma part, je me sens à l’étroit. Rien ne change dans ma vie. Elle est confortable, mais j’ai l’impression d’être bloquée. Si cela continue, je vais me faner et devenir une vieille dame qui n’aura rien d’intéressant à raconter. Je préfère ne pas penser au jour où les Gardes Royaux retourneront à Aleenor. Il faut bien que je l’avoue, je commence à en pincer pour Arthus. Terrible quand même ! Cette grande gigue n’est pourtant pas du tout mon genre. Il a au moins dix ans de plus que moi. Mais je me sens bien en sa présence, presque aussi bien qu’avec mon frère. Alors que d’habitude je garde toujours une réserve avec les hommes. J’ai eu des expériences désagréables. Ils ont le don de comprendre toujours tout de travers, et bien entendu c’est toujours les femmes qui sont trop compliquées.
Il faut que je me reprenne. Je ne suis pas une adolescente, je dois me raisonner.
Il va falloir que je fasse attention. La compagnie d’Arthus est trop plaisante pour que je l’évite. D’ailleurs il ne comprendrait pas. Ou plutôt si. Sa perspicacité pourrait s’avérer agaçante. Je dois prendre garde à mon comportement, il ne doit pas être idiot et déplacé. Donc, je vais jouer l’amie avec laquelle on s’amuse bien. Ma spécialité.
Le temps est à l’image de mon humeur : exécrable. D’un gris tellement sombre qu’on a la sensation de passer la journée dans un éternel crépuscule d’hiver. La neige ne tombe pas encore. En début d’après-midi, je m’apprête pour me rendre à l’Ecurie. Je veux profiter de ma dernière journée de liberté avant que Monik ne m’emprisonne dans la taverne pour ses décorations de fin d’année. Objectivement, à l’approche du solstice, je n’ai plus l’impression que les nuits s’allongent. Tout me semble aussi figé que ma modeste petite vie. Il faut que je me secoue. Ce qui m’énerve c’est que j’ai maintenant promis de ne pas partir me balader seule, alors que j’en aurais bien besoin. Je n’ai nulle envie de déverser ma bile sur de tierces personnes.
Mais j’ai une surprise de taille en arrivant à l’Ecurie de Maître François. Alhia m’attend et elle ne semble pas aller bien du tout. Elle a toujours sa prestance naturelle, mais il y a quelque chose que je reconnais dans ses yeux, qui sont d’ailleurs rougis et ce n’est pas par le froid. Elle m’attend à l’entrée, de toute évidence elle ne souhaitait pas voir d’autres personnes pour le moment. Nous nous serrons l’une contre l’autre et j’attaque la première.
« Moi qui pensais, en me levant ce matin, que rien ne me réussissait… ça ne me fait aucun plaisir de sentir que ce n’est pas mieux pour toi. Que se passe-t-il ?
- Une énième dispute avec mon père. Ma mère n’a même pas cherché à calmer le jeu. Je prends mes distances avec eux, au moins quelques temps. Mais c’est difficile. Le bourg est trop petit pour que je leur échappe.
- C’est plus grave que d’habitude ?
- Oui. Mon père a exigé que je passe le Nouvel An avec eux, dans la maison de campagne d’un notable du Havre. Dont le fils est célibataire, évidemment. Ils veulent toujours me marier ! Peu importe avec qui du moment qu’il est de bonne famille ! »
Je reprends mon amie dans mes bras. Je la plains du fond du cœur. Sa situation n’est absolument pas plus confortable que la mienne.
« Ton père te menace de te couper les vivres ?
- Il ne le pourra pas. Même si elle cherche aussi à me forcer la main, ma mère a trop d’affection pour moi et elle m’a déjà mise à l’abri. Elle a partagé ses propres biens entre Annha et moi de façon à ce que nous soyons autonomes. Je ne pensais pas que mon père, mon propre père, menacerait de me mettre à la porte si je continuais « mes frivolités » (elle renifle d’un air écœuré). Du coup, c’est moi qui ai claqué la porte. Je te demande asile, mon amie.
- Tu es la bienvenue. Je pense que tu pourras garder un peu d’aise car Tynha te prêtera sa chambre. Elle n’y dort plus beaucoup. »
Nous nous avançons dans l’Ecurie. Je n’ai plus envie de monter à cheval. Des flocons de neige commencent à tomber, et le vent se met à souffler en bourrasques. Nous trouvons maître François et discutons un peu avec lui. Nous lui parlons de la situation d’Alhia. De toute façon je ne donne pas une journée pour que l’ensemble du bourg soit au courant. Jetant un regard inquiet au sombre plafond nuageux, notre maître d’équitation nous suggère d’aller nous mettre au chaud au salon de thé, avant que la tempête ne se déchaîne, nous empêchant d’y voir à deux mètres. Nous passons tout de même dire bonjour aux palefreniers, aux cavaliers que nous connaissons ainsi qu’aux Gardes Royaux.
Puis nous retournons aux Trois Dragons, bras dessus, bras dessous, papotant à mi-voix. Petit à petit, nous soignons nos peines ensemble. Nous passons par le potager pour que je puisse installer Alhia dans la chambre de Tynha. J’en profite pour passer me changer dans ma mansarde. Mon pantalon en cuir et mes bottes ne conviendraient pas pour le salon de thé. J’enfile un joli ensemble dans les tons prune, sur lequel Niña a ajouté sa touche personnelle.
J’espère que la petite Danthienne va bien et qu’elle sera rapidement de retour. Elle commence à me manquer.
« Aleenor, dixième jour du dernier mois de l’année.
Chers parents, chères petites sœurs,
Je vous écris pour vous donner des nouvelles de mon voyage et de mon arrivée à Aleenor. L’hiver nous a rattrapés, pourtant nous avons tout de même rallié la capitale sans difficulté. Nous avons chevauché à peine dix-sept jours. Je vous passe les détails du voyage, mais il est très clair que plus on approche d’Aleenor, plus les routes sont de qualité. Mon courrier, je l’espère, vous parviendra rapidement, rien n’est certain. Il neige certainement dans le comté à cette époque de l’année, ce qui ralenti énormément les échanges postaux, vous le savez bien. Je vais quand même tenter de faire passer ma lettre par des relais postaux draconiques, afin de gagner quelques jours. J’aimerais que vous ayez de mes nouvelles avant la fin de l’année.
Cela fait maintenant trois jours que je découvre les structures de la Garde Royale et de son Académie. Je n’ai pas eu un instant à moi. C’est impressionnant. Tout est à l’image d’Aleenor : démesuré. Les bâtiments sont immenses, les manèges gigantesques (oui Roanne, tu as bien lu : il y a plusieurs manèges !). Les écuries sont si grandes, si belles, qu’elles peuvent faire concurrence à de petits châteaux.
Nous sommes suffisamment proches de l’Université, nous pouvons profiter de sa bibliothèque. Je m’y suis rendu hier, c’est un endroit incroyable. Il m’est difficile de tout vous décrire, je reste cependant persuadé que cela vous plairait énormément.
Je m’entends particulièrement bien avec Ghislain, l’autre élève de Maître Habertii que vous avez vu à l’auberge. Actuellement, je partage son logement. C’est grand, très confortable (voilà qui va rassurer Monik, je l’espère). Je suis arrivé avec si peu d’effets personnels à Aleenor que l’on m’a octroyé une bourse afin que je puisse acheter un minimum d’affaires. Du côté des vêtements officiels de la Garde Royale, j’ai effectué des essayages qui m’ont franchement ennuyé. Il fallait en passer par là.
Cela me permet, en tout cas, d’affirmer que les boutiques d’Aleenor plairaient énormément aux filles. Il y en a partout ! Pour tous les goûts !
J’avoue que je suis un peu perdu. Heureusement, avec l’aide de Ghislain, j’espère trouver mes marques. Je suis surtout surpris par cette impression que tout va toujours très vite. Aleenor semble être une ville qui ne dort jamais.
A noter, au cours du cinquième mois, chaque année, la totalité des Gardes présents dans la capitale défilent devant le Roi en personne. J’aimerais vraiment que vous puissiez assister une fois à un tel événement. En attendant, je vais m’accrocher, car la formation n’est pas facile, je dois encore faire mes preuves. J’ai de nombreux points à travailler, ou à perfectionner : encore une fois, je préfère vous passer les détails.
Atalaï a grandement impressionné à notre arrivée. C’est un étalon réellement exceptionnel. Roanne, Thomas, je compte sur vous pour remercier encore une fois Maître François de me l’avoir confié.
Je vous écris devant une fenêtre qui donne sur les toits d’Aleenor. C’est une vue à couper le souffle, très différente de Niwerand.
Vous me manquez terriblement.
Je ne peux pas vous en dire beaucoup plus aujourd’hui. Je vais donc suspendre l’écriture de mon premier courrier. Ce soir, nous sortons fêter mon entrée à l’Académie. Je vais découvrir ce qu’est, à Aleenor, l’équivalent de la taverne des Trois Dragons. Ca promet ! Si c’est à l’image de ce que j’ai pu observer en trois jours, je ne suis pas au bout de mes surprises.
Je vous embrasse tous chaleureusement,
Tristhan. »
Une courte lettre m’est destinée, cachetée à la cire. Je la lis rapidement.
« Roanne, j’espère que ton éternelle curiosité ne te pousse pas à espionner les Gardes Royaux restés à Niwerand. Ils ont leurs affaires propres à mener, tu risquerais des ennuis à y mettre ton petit nez sans arrêt.
Je compte sur toi pour ne pas prendre à la légère mon conseil. D’autant plus que Thomas te l’aura certainement déjà donné. Essaye de tenir ta promesse de continuer à monter à cheval. Passe mes amitiés à Alhia, sa sœur, et mes amis. Dis-leur qu’Aleenor est un peu fade sans eux. Sans toi aussi d’ailleurs. J’espère que vous parviendrez à m’y rejoindre quelques temps, après le retour des beaux jours.
Je t'embrasse. Il me tarde déjà de te revoir.
Ton frère qui t'adore. »
Je replie ce courrier, le glissant dans une poche sans le partager avec ma sœur et nos amies. Je ne me demande pas pourquoi Tristhan insiste autant pour que je conserve une distance avec les affaires des Gardes Royaux.
C’est trop tard, j’ai déjà franchi la limite depuis longtemps.
Nous passons l’après-midi coupées de la tempête de neige, à nous régaler de la longue lettre de notre frère. Nous échangeons un regard, avec Alhia, je sens que nous nous comprenons. Il nous faudra un jour quitter Niwerand pour profiter une fois au moins dans notre vie des fastes de la capitale.
La soirée passe. J’essaye de reprendre en douceur des relations normales avec les Gardes Royaux. Mais ils ne semblent pas plus en avoir envie que moi. Je ne peux plus les considérer comme de simple clients, nous avons trop sympathisé à l’Ecurie, et la soirée d’hier à resserré nos liens. En plus Alhia s’est jointe à eux, donc je n’insiste pas et me mêle naturellement à leur conversation tout en assurant mon service. Je fais cependant attention dans mes manières vis à vis d’Arthus. Ils montent tous se coucher bien avant moi, puisque je dois assurer la fermeture et le nettoyage de la taverne.
26ème jour du douzième mois.
Je commence à attaquer les décorations. A ma grande surprise, cela avance vite. Habituellement, je m’en occupe avec Monik, et Tynha lorsque le travail au salon de thé lui laisse un peu de temps. Cette année, c’est différent. Alhia est présente en renfort, ainsi que trois Gardes Royaux qui ont décidé de laisser les chevaux tranquilles vu le temps qu’il fait. Il sont de retour à la taverne dès le début de l’après-midi.
Forcément, il y a un moment où cela dégénère. Chacun n’en fait qu’à sa tête et la décoration devient littéralement anarchique. Ma mère reprend les choses en main, et orchestre tout le monde. Belvis et Enselin partent avec Petit Mark pour l’aider, ils ramènent à eux-trois d’incroyables quantités de feuillages, de belles branches mortes tortueuses, du houx, du gui. Ils ont mérité de se mettre au chaud devant la cheminée : ils sont trempés comme des soupes.
Lorsque nous en avons terminé, la décoration est déjà très bien avancée. La Patronne est ravie.
« Parfait ! C’est parfait ! »
Elle peut le dire, la décoration de fin d’année n’a jamais été aussi réussie ! Et pourtant, il nous reste presque cinq jours pour l’améliorer. Ce que j’apprécie le plus, c’est que tous ces feuillages apportent un aspect naturel et joyeux à la taverne, ainsi qu’une délicate odeur de verdure.
29ème jour du douzième mois.
Alhia et son père ne se parlent plus. Ils s’évitent. Je sais que sa mère est passée la voir et lui a donné rendez-vous au salon de thé. Mais il n’en est rien ressorti de bon. Alhia est restée muette pendant la soirée qui a suivi, butée.
De mon côté, j’apprends qu’Arthus est fiancé. Comme ça, par hasard, au détour d’une conversation menée par ma meilleure amie. Ca me fait effet étrange, je l’avoue. D’une certaine façon c’est libérateur. Son cœur est pris sans équivoque. Mais le mien a subit un gros pincement. J’ai envie de me donner des gifles. Cet homme là n’est vraiment pas pour moi !
31ème jour du douzième mois.
Mon moral est revenu et je chantonne en finalisant l’accroche de quelques branches de houx et de guirlandes. C’est la fin de l’après-midi. Cette nuit nous fêterons le changement d’année ainsi que le solstice d’hiver. Alhia vient m’aider et reprend l’air avec sa belle voix grave. Tynha nous rejoint à son tour et chante avec sa voix plus haute.
Les rares clients présents à cette heure-ci s’arrêtent de parler pour nous regarder et nous écouter. C’est vrai que nous chantons plutôt bien. D’ailleurs, nous comptons bien passer la nuit à chanter et danser. Il n’y a rien de plus efficace pour oublier nos petites misères et voir la vie sous ses meilleurs côtés !
Gros bisous Roanne