

19ème jour du douzième mois.
J’ai pris le temps de discuter longuement avec Monik. Nous commencerons à préparer les décorations pour le changement d’année dans une semaine. Cela me laisse encore un peu de liberté. Ensuite, je passerai les après-midi de la fin du mois à aider la Patronne. Il faut que je prévienne Maître François et les Gardes Royaux, qu’ils ne comptent pas sur ma présence à l’Ecurie pendant cette période. J’espère que nous irons chevaucher dans les extérieurs du bourgs aujourd’hui même : le temps s’y prête bien. Sinon je demanderai à Petit Mark si ça ne le tenterait pas, une balade à pieds, dans la semaine. Il y a peu de chance qu’il accepte ma proposition, mais sait-on jamais. Je n’ai rien à perdre : je n’ai pas envie de rester enfermée. Notre bourg et ses maisons à colombages sont agréables, mais le tour est rapidement fait.
En attendant, je me prépare pour me rendre à l’Ecurie. En croisant les doigts très forts pour une balade dans la neige plutôt que pour une heure de dressage. La reprise d’hier m’a laissé quelques courbatures après les six jours de pause qui l’ont précédée. J’avoue que je suis bien culottée de m’en plaindre, c’est un privilège de pouvoir prendre de tels cours. Sans débourser un sou. Mais depuis que le message m’a clairement été passé d’éviter mes promenades en campagne, je n’ai jamais eu autant envie d’y aller.
J’arrive à l’Ecurie pour trouver Alhani déjà préparé par l’un des palefreniers de Maître François. Belvis et Arthus sont prêts à monter à cheval. Enselin ne se joindra pas à nous : il reste en tête à tête avec Le Maître des lieux, le pauvre !
Je me place en selle. Il est plus facile de discuter en étant à la même hauteur que mes interlocuteurs.
« Messieurs, dans quelle direction souhaitez-vous être guidés ?
- J’aimerais jeter un œil à la lisière de la forêt que j’ai aperçu, en allant te chercher. »
Arthus m’a répondu le premier, Belvis me questionne aussitôt :
« Est-ce que nous aurons le temps de nous attarder sur cette partie-là ? C’est bien en direction de l’ouest ?
- Nous avons largement le temps, à cheval, d’aller jusqu’à la forêt et d’en longer ensuite la lisière en direction du sud. En tenant une bonne allure, nous serons de retour à la porte sud avant la nuit. »
Les deux gardes acquiescent pendant que nos chevaux prennent au pas la direction de la sortie du bourg.
Après avoir quitté celui-ci, nous laissons nos montures s’échauffer quelques minutes. Nous vérifions nos sangles, puis nous passons au trot. Rapidement, nous quittons la route du Havre pour prendre la direction de la forêt, plein ouest. La voie est trop étroite pour chevaucher à trois de front. Elle laisse juste la place au passage d’une charrette. Arthus reste à ma droite tandis que Belvis ferme la marche. Plusieurs fois, nous ralentissons l’allure pour que les gardes puissent m’interroger. J’apprends qu’ils connaissent un peu les environs au nord-est du bourg, car ils y sont déjà allé. Mais sans personne du coin pour les guider, ils n’ont pas vraiment trouvé ce qu’ils cherchaient.
« Et que cherchiez-vous ? »
La question m’a échappé. Je la regrette aussitôt formulée, je sens que j’ai manqué de discrétion. Arthus jette un regard à Belvis. Nous sommes côtes à côtes, car nous avons remis nos chevaux au pas, à l’approche de la forêt. A ma grande surprise, Arthus me répond :
« Thomas ne souhaitait pas que je fasse appel à toi pour nous accompagner. Il ne voulait pas que tu sois au courant. Pas immédiatement du moins. Je ne suis pas d’accord avec lui. J’ai jugé que tu es l’une des rares personnes en qui nous pouvons avoir confiance. Tu possèdes les trois qualités dont nous avions besoin pour nous guider : une bonne connaissance des environs, la capacité de nous suivre à cheval, et du temps pour le faire.
- Je trouve que vous faites beaucoup de mystères. Pas seulement vous, les Gardes Royaux, mais aussi mon père et mon ancien Maître d’Ecole. Cela fait des semaines qu’ils semblent s’inquiéter de je-ne-sais-quoi. Pourtant personne n’est au courant de rien. »
Belvis prend la parole :
- Tout simplement parce que rien d’inquiétant n’est arrivé dans les environs. Cela fait des mois que des rumeurs proviennent des Monts qui sont au nord. Les bûcherons de Nameland ont découvert des traces étranges. Les Gardes Forestiers leur ont immédiatement demandé de rester discrets, le temps qu’une enquête soit menée. Ils ont communiqué les faits à Aleenor. Le Conseil des Sages a demandé l’intervention de Gardes Royaux afin de vérifier l’absence de traces équivalentes plus à proximité des habitations. »
Nos chevaux sont à l’arrêt. Je dévisage Belvis, puis Arthus, avec une expression qui ne doit pas être loin de se traduire par « vous vous moquez de moi ou quoi ? ». Je ne vois pas comment on peut empêcher des bûcherons de parler d’un fait « anormal », alors que c’est une occasion rêvée, pour eux, de se retrouver autour une bière. Je fais part de ma réflexion aux deux cavaliers. Ils se regardent encore et partent d’un grand rire. Arthus reprend :
« En effet, en temps normal les bûcherons sont plutôt trop bavards que pas assez. Mais ceux qui ont vu les traces ont bien compris que l’affaire était grave. Ils ne l’ont pas prise à la légère. Nous pouvons les en remercier car cela nous permet d’enquêter presque discrètement. »
Il a accentué le « presque » en me regardant droit dans les yeux, avec insistance. J’ai baissé les miens. Je me montre trop curieuse depuis leur arrivée.
« Roanne, tu dois nous promettre de ne rien colporter. Il se passe des évènements que nous ne pouvons pas encore expliquer. Cela pourrait provoquer une inquiétude inutile.
- Je veux bien vous le promettre, mais je ne sais toujours pas de quoi il s’agit.
- Depuis le milieu de l’été, des animaux ont été retrouvé mutilés dans les forêts. Le prédateur n’a pas pu être identifié, ni attrapé. Il vient de la montagne et progresse vers le sud-est. Aucun piège, aucun trappeur, n’ont réussi à arrêter sa progression. C'est ce qui les a inquiétés. Les agressions ce sont calmées, puis d’autres mutilations ont été constatées, toujours sur les contreforts des montagnes, et encore une fois le prédateur est resté invisible et impossible à traquer. Des hommes d’arme ont essayé de le prendre en chasse, en renfort des Gardes Forestiers. A notre connaissance cela n’a encore rien donné.
- Arthus, tu veux dire que vous êtes à Niwerand uniquement pour éventuellement participer à une gigantesque battue ? Qui consistera certainement à abattre un grand félin ou un dragon fou ? Je trouve que c’est utiliser un marteau pour tuer une mouche, ce déploiement.
- C’est ce que nous pensions aussi. Mais nous avons reçu des ordres, et nous avons pour mission de protéger les populations en cas de trouble. Je ne peux pas t’en dire d’avantage. J’espère que tu le comprendras.
- C’est déjà bien d’en savoir un peu plus. Je suis presque rassurée, je pensais que c’était plus grave ! »
Je surprends encore un échange non verbal entre les deux gardes. Il ne m’ont pas tout dit. Ils m’ont probablement menti, du moins par omission. Mais je m’en contente pour le moment. Ce soir j’ai rendez-vous avec Niña. Nous allons pouvoir échanger nos informations respectives et tirer le vrai du faux.
Je remets Alhani au trot. Belvis me suit, Arthus ferme la marche. Nous suivons la lisière puis je reprends la direction de l’est. Rapidement, nous retombons sur la route qui va du Havre de Kaldwell vers Agarand, centre administratif du Comté. Nous partons au petit galop, les sabots des chevaux jetant un peu de neige boueuse sur les côtés. C’est grisant.
Je ne me suis pas trompée et malgré la pause en lisière de forêt pour discuter, nous arrivons bien avant la nuit. Petit Mark m’attend à l’écurie.
« Roanne, y a des clients qui viennent d’arriver. Des gens qu’ont fait d’la route. Le Patron veut qu’tu prennes ton service à l’heure.
- Bien, dis-lui que j’ai eu le message. »
Il repart en direction de l’auberge en courant.
Il ne me reste donc pas autant de temps que je le souhaiterais. Je m’occupe rapidement l’Alhani, car j’aimerais prendre un bain mérité. Je lance un rapide « à tout à l’heure » aux trois Gardes, qui s’entraînent de nouveau à taper dans le sac suspendu dans la réserve de foin.
Lorsque je rejoins enfin à la taverne, l’ambiance a totalement changé. Une dizaine de personnes, portant de beaux habits, parlent fort et joyeusement. Il ne doit plus y avoir beaucoup de chambres de disponibles. Je sens qu’il va falloir rentrer de nouveau du bois demain matin. Mais au moins, Monik va être ravie. La neige n’empêche pas l’auberge de tourner.
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