

16ème jour du douzième mois.
Cela fait maintenant cinq jours que je suis passée voir Maître Jocelin. La neige est tombée de façon très généreuse, nous avons même eu droit à une petite tempête. Chacun est resté chez soi. Les Gardes Royaux ont laissé les chevaux à l’abri, j’imagine que leur entraînement a été réduit au minimum. Je passe mon temps entre ma chambre, la taverne, le salon de thé, et le potager. Nous consommons beaucoup de bois, il faut en rentrer régulièrement. En général, je refais les réserves de combustible avec Petit Mark : c’est beaucoup plus agréable à deux. Cela se termine régulièrement en bataille rangée de boules de neige. Quand Monik ne vient pas nous interrompre :
« Mais c’est pas fini oui ? Quand est-ce que vous allez cesser de vous comporter comme des enfants ! Vous allez encore me mettre de l’eau et de la boue partout dans la cuisine et les dépendances !… »
Evidemment, plus elle enrage, plus c’est amusant.
J’espère malgré tout que ce temps exceptionnel va se calmer, car cela devient ennuyeux de rester enfermée. Même dans un cadre aussi large que celui des Trois Dragons.
Plus que jamais, jeux de cartes ou dominos ont la côte auprès de nos clients, afin d’occuper ces longues journées. Nous avons rarement eu si froid en cette période. Il est acquis que nous passerons les festivités de fin d’année sous la neige.
Avec un temps pareil, Monik est d’une humeur terrible, il ne faut surtout pas la contrarier. Nous filons droit, le Patron, Tynha, Petit Mark et moi, en dehors des batailles dans la neige. D’ailleurs, même les clients de l’auberge évitent de présenter une quelconque doléance à la Patronne.
Je suis bien contente, tout de même, d’avoir rapporté quelques ouvrages à lire, confié à mes soins par Maître Jocelin. L’un des trois ouvrages est un précieux manuscrit que je cache dans ma chambre. Les deux autres sont des livres sortis sur les presses d’Aleenor. En général je lis au calme dans ma mansarde, ou bien dans le salon de thé, dont l’éclairage s’y prête bien. Le salon est très calme, j’ai tout le temps de m’y reposer ou de discuter avec Tynha, ainsi qu’avec les clientes qui ont le courage d’affronter la neige pour quelques douceurs.
Je discute aussi avec Niña. J’ai encore trouvé des améliorations dans ma garde robe, la Danthienne est terrible. Tynha a d’ailleurs levé un sourcil interrogateur devant l’une de mes robes en velours, dont la coupe a été si bien reprise qu’elle était méconnaissable. Je risque de m’attirer les foudres de Cathy, la couturière, qui va penser que je lui fais des infidélités. Heureusement qu’elle est trop occupée pour mettre le nez en dehors de chez elle.
Je l’avoue, le travail est calme, je ne peux pas vraiment sortir, si je n’avais pas les livres et de la compagnie, je m’ennuierais affreusement ! Heureusement la journée se termine. Demain, si le temps se dégage, j’irai marcher. Neige ou pas.
Je n’arrive toujours pas à obtenir des informations de la part de Thomas. Je me demande si je ne devrais pas cesser de tourner autour du pot pour demander franchement à l’un des Gardes la raison de leur séjour. Au pire, qu’est-ce que je crains ? J’aurais certainement droit à un discours convenu, mais qui sait ? Avec un peu de chance ? Sinon, j’essaierai encore une fois d’obtenir l’aide de Niña.
17ème jour du douzième mois.
Mon service du matin se termine, je regarde par la fenêtre de la cuisine le jour qui se lève… Oh ! Bonheur ! Le ciel s’est bien dégagé. Il doit faire un froid terrible, mais je sens que le soleil va être éblouissant dans l’après-midi. Je remonte finir ma nuit le cœur en fête.
Evidemment, quand je me lève de nouveau, après un brin de toilette, je dois réellement me motiver pour mettre le nez dehors. Je commence donc par piquer dans l’une des marmites de la cuisine de quoi me caler. Je mange en prenant tout mon temps, appuyée contre l’un des fourneaux. Je me suis habillée de façon pratique. Pantalon en cuir assez large pour être doublé de bons collants, bottes en cuir gras, col roulé épais dissimulant plusieurs épaisseurs de protection. Pour mon plaisir, j’ai de la soie contre la peau. Sa douceur est réconfortante. Je termine mon assiette, attrape une écharpe ainsi que ma verte en cuir, enfile mes gants. Je passe la porte, quittant les Trois Dragons par le potager. J’ai tressé mes cheveux, pourtant je n’enfile pas mon bonnet, ça m’évitera un air trop ridicule le temps de sortir du bourg.
Je n’ai pas tort car je croise de nombreuses personnes. Cependant, j’ai déjà les oreilles douloureuses lorsque je passe la porte sud. Je sors mon couvre chef d’une poche, et je pars à travers la campagne blanche, vers l’ouest. Cela m’évitera d’avoir le soleil dans les yeux à mon retour. Il y a une forêt à l’ouest du bourg. En marchant d’un bon pas, la petite route étant un peu dégagée, je pourrai m’y rendre, je ferai ensuite demi-tour à sa lisière pour rentrer avant la nuit. Par précaution, j’ai emmené avec moi le petit globe lumineux que m’a offert Maître Jocelin. Je sens qu’il irradie une très légère chaleur au fond de ma poche. Si mes gants ne suffisent pas à me protéger les mains, je pourrais toujours l’utiliser pour me réchauffer.
Je pars donc nez au vent, bien qu’il n’y ait pas le moindre mouvement d’air. Je marche vite, ralentie parfois par quelque congère. Je me retrouve aussi à rire de façon idiote lorsque je me retrouve dans de la neige jusqu’à la taille : la tempête à remplie un fossé que je n’ai pas vu. Je m’extrais de ce faux pas de façon très désordonnée, espérant juste qu’il n’y avait pas trop d’eau au fond. Heureusement, mes bottes sont intactes. Je me relève et reprends mon chemin, couverte de neige, essoufflée. J’ai chaud, je retire mon bonnet puis mon écharpe. J’ai la tête ailleurs, quand un mouvement dans la haie qui borde le chemin, à la limite de mon champ de vision, attire mon regard.
Un lutin ! Il est très différent de ma Niña. Plus grand, il doit faire presque cinquante centimètres de hauteur. Il a l’allure d’une vieille branche terreuse, se confondant presque avec la haie. Sa peau très sombre, tannée, pleine de rides, rappelle l’écorce d’un arbre. Sa barbe et ses cheveux ressemblent à de la mousse, malgré leur couleur grise. Ses vêtements ressemblent à des lambeaux, je ne les distingue pas vraiment de la peau. Il est de toute évidence en peine. Il cherche à extraire quelque chose qui semble coincé sous la neige. Je me suis arrêtée, je ne sais pas si je dois lui faire connaître ma présence ou non. Je ne voudrais pas le surprendre. Je choisi la solution la plus discrète : je tousse. Il s’arrête, lève ses yeux sur moi. On croirait deux pierres précieuses, deux émeraudes enchâssées dans un morceau de bois… Il a l’air très surpris. Il est expressif malgré son aspect végétal.
« Ca alors, une humaine qui voit mieux que les autres !
- Bonjour, vous aviez l’air en peine. Avez-vous besoin d’aide ?
- Et bien ce ne serait pas de refus ! »
Il semble hésiter.
« Comment puis-je vous être utile ?
- Si vous pouviez me dégager cette vieille racine, cela me suffirait. »
Je m’approche, interloquée par la demande, je ne vois pas comment je pourrais dégager une racine gelée. Je m’accroupis à côté du lutin et je comprends mieux. Il y a un objet coincé. Il est difficile de faire bouger la racine tout en le dégageant. J’attrape la racine, essayant de la déplacer sur le côté. Dès que le lutin le peut, il attrape ce qui ressemble à un petit coffre, tirant de toutes ses forces. Lorsque ce dernier se dégage, le lutin perd l’équilibre, vient me heurter. Nous nous retrouvons tous les deux assis par terre. J’éclate de rire, et le lutin aussi. Pourtant son expression se fait grave, il me regarde pour me dire :
« Merci pour ton grand cœur, amie du petit peuple. »
J’ai le souvenir d’avoir déjà entendu cela. Il ajoute :
« Tu devrais rentrer à l’abri de ton bourg, jeune humaine. Il ne fait pas bon se promener seul par les temps qui court, ni pour les humains, ni pour les lutins. »
Avant que j’ai le temps de lui demander ce qu’il entend par là, il me fait une jolie courbette, puis disparaît dans la haie avec dextérité, emportant le coffret avec lui.
Je me relève, vraiment étonnée. Cette fois-ci, c’est décidé, je vais parler sérieusement avec Niña. Hors de question de la laisser dériver sur les chiffons !
Suivant les recommandations mystérieuses du lutin, je fais demi-tour.
Je marche depuis peu, quand j’aperçois un cavalier qui vient vers moi d’un bon train. Je suis surprise de reconnaître Arthus. Il arrête son cheval à mes côtés.
« Thomas m’envoie. Il souhaite que tu reviennes pour prendre ton service plus tôt. »
Je regarde Arthus droit dans les yeux, sans sourire. Les personnes que j’ai croisé ont du lui apprendre que je suis sortie du bourg en direction de l’ouest.
« L’activité actuelle de l’auberge ne justifie pas une telle requête. Thomas ne veut plus que je sorte du bourg pour me promener seule ? »
Le silence d’Arthus me laisse penser qu’il ne s’attendait pas à une telle question, si franche. Quoiqu’il en soit, il ne souhaite pas y répondre. Je cède.
« C’est d’accord, je te suis. De toute façon j’étais déjà sur le chemin du retour.
- Si tu montais derrière moi, ça irait plus vite. »
J’accepte car j’ai l’intuition qu’il s’agit d’un ordre plutôt que d’une proposition. Il m’aide à me hisser derrière lui, demandant aussitôt à son cheval un départ au petit galop. Je m’accroche de toutes mes forces à la taille du grand cavalier pour ne pas glisser sur la croupe de son étalon. Nous arrivons rapidement au bourg, puis à l’auberge. De nombreuses personnes nous regardent passer. J’ai les joues rouges, ma tresse à moitié défaite vole derrière moi.
Alors là, c’est certain, ça va jaser ! Mais je n’y suis absolument pour rien. De plus j’ai d’autres soucis en tête que ma réputation… Thomas a intérêt à m’expliquer ce qui se passe !
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