

Finalement, je ne verrai pas mon frère, ce soir. Il n’y a aucun mal à ne pas le trouver à son appartement, après tout je n’avais pas prévenu de ma visite. Mais l’air gêné de Ghislain me met la puce à l’oreille. Je lui demande s’il y a un problème, d’un air détaché, aussi innocemment que possible. Il me répond que non, alors je lui demande si je peux passer demain vers la même heure, ou plus tôt. Là, il rougit franchement. Je tiens bon pour lui faire cracher le morceau. Il finit par m’avouer que mon frère découche depuis quelques jours. Je regarde Ghislain avec un sourire moqueur.
« Pour ma part, je trouve que c’est plutôt une bonne nouvelle, non ?
— Oui, bien sûr…
— Est-ce que je la connais ? »
Mon ancien hôte a l’air encore plus confus.
« J’aurais préféré que tu l’apprennes autrement. En fait tu la connais très bien. »
Pour ma part, je n’ai plus aucun doute sur l’identité de la personne que mon frère rejoint. Cela explique certaines coïncidences, certaines absences troublantes, tout me paraît plus clair. Je ne sais pas si je dois éclater de rire, heureuse pour Alhia et Tristhan, ou bien si je dois m’inquiéter car nos relations risquent de se compliquer dangereusement. Je décide d’en faire part à Ghislain. Il a l’air surpris de me voir prendre si bien cette nouvelle, et me propose de rester un peu pour discuter. Nous reprenons notre habitude, préparant des plateaux dans la cuisine et nous asseyant dans son séjour.
Finalement, Ghislain retrouve son entrain habituel. Je quitte son appartement presque à regret, mais je dois être en forme demain. Je lui promets de ne pas dire que je suis au courant, je ne voudrais pas qu’il se sente mal vis-à-vis de Tristhan. En échange, il fera comme si je n’étais jamais passée ce soir. En quelques minutes, je suis de retour dans mon petit chez-moi, un peu inquiète, mais je ne peux m’empêcher de rire bêtement en rapportant à Niña ce que je viens d’apprendre. La lutine se joint à mon hilarité.
Finalement, ma blonde amie a obtenu ce qu’elle voulait, comme toujours. Je croyais qu’elle avait renoncé, mais elle s’est montrée très patiente. Il lui aura fallu presque huit ans pour obtenir de mon frère il la regarde enfin. Cet idiot a eu bien du mal à le comprendre. Enselin n’était donc qu’une passade, un caprice, Alhia n’a toujours eu d’yeux que pour Tristhan. A-t-elle vraiment conservé son espoir tout ce temps ? Ou bien avait-elle plus ou moins renoncé, forçant mon frère à faire sa cour ? Je me demande si j’aurai le culot de lui poser la question, un jour. Pour le moment, je dois me mettre en tête que je suis censée ne pas être au courant de leur relation.
En tout cas, si mon frère fait encore la moindre réflexion sur mes fréquentations, il va voir de quel bois je me chauffe !
9ème jour du cinquième mois
Je pose ma selle sur le tapis et je plisse celui-ci de façon à ce qu’il ne frotte pas sur le garrot d’Artiste. Il frissonne lorsque je passe la sangle derrière ses antérieurs. J’attache les boucles. Je m’apprête à lui passer son filet lorsque j’entends quelqu’un m’appeler. Viviane vient d’arriver, elle discute déjà avec Alhia, qui a délaissé Pompom pour lui répondre. Je me joins à elles. Une nouvelle sortie se prépare pour ce soir, et nous sommes invitées. La semaine se terminant, je suis ravie d’accepter. Mon amie hésite davantage et je me doute de la raison. Elle aimerait certainement consulter Tristhan avant de répondre. Elle accepte finalement, et je ne peux m’empêcher d’éprouver de la compassion pour elle. Ce doit être difficile de mener ce double jeu.
Pour lui enlever cette épine du pied, je demande à Viviane si Ghislain et mon frère se joindront à nous. Elle approuve, pendant que j’observe la réaction d’Alhia. Celle-ci parvient à ne montrer aucune émotion. Elle force mon respect. Nous terminons la préparation de nos montures et rejoignons une carrière. Le beau temps persiste depuis la fin de semaine dernière, je retournerai au lac dès demain. J’espère que l’eau me paraîtra moins froide.
Dès la fin de la reprise, je remonte rapidement chez moi pour me préparer. Je rejoindrai Alhia chez elle un peu plus tard, nous connaissons la taverne qui sert de lieu de rendez-vous, nous allons nous y rendre ensemble. Une surprise de taille m’attend : Niña a retouché la robe que j’ai rapporté de la Ville-Forte de Karas. Celle-ci était déjà très belle, mais avec le petit plus de la Danthienne, elle est devenue superbe. Je ne peux m’empêcher de me glisser dedans pour l’essayer. Niña m’enveloppe d’un regard approbateur. Je chausse les escarpins assortis. Je ne vois pas grand-chose dans le petit miroir de la coiffeuse, pourtant je sens que je peux conserver cette tenue pour sortir ce soir. Elle est tout à fait adaptée. Par contre, mes cheveux sont encore humides vu que je sors des bains, je n’arrive pas à me coiffer. Je décide de demander de l’aide à Alhia. Remerciant encore chaleureusement Niña, je quitte mon logement.
Après avoir apprécié mon ensemble qu’elle ne m’avait jamais vue porter, ma meilleure amie m’aide en me coiffant. Elle me fait un simple chignon, pour me donner un aspect pas trop sophistiqué. Ensuite, je lui rends la pareille. Je tresse ses magnifiques cheveux dorés en partant du haut de sa tête, ajoutant les mèches une par une. Dès que nous sommes prêtes, nous marchons en bavardant jusqu’à la taverne. Elle n’aborde à aucun moment ses relations avec mon frère, je suppose qu’ils ne sont pas encore prêts ni l’un ni l’autre. D’ailleurs, lorsque nous arrivons, Tristhan accueille Alhia comme si de rien n’était. Vraiment, ils m’épatent ! J’ai du mal à retenir un petit sourire moqueur quand Ghislain me fait un clin d’œil derrière leur dos.
Je salue les personnes que je connais, parmi elle il y a des Gardes et Gardiennes que je n’ai pas croisé depuis un certain temps. Je prends ainsi le temps de discuter avec Desle. Je trouve toujours son visage aussi intéressant. Il a constamment cette aura de fierté, cette façon d’être que j’ai d’abord pris pour une forme de mépris. Je ne m’y trompe plus, je sais maintenant qu’il cache une personnalité très discrète, introvertie.
Viviane nous rejoint, puis profite que d’autres convives aient accaparé Desle pour me glisser :
« Cette robe est superbe ! Tu devrais la mettre plus souvent, elle te va comme un gant. »
Je la remercie en rougissant, puis je change de sujet en lui parlant de notre rendez-vous de demain après-midi. Nous convenons de nous retrouver à l’écurie quoi qu’il arrive. Ensuite, nous partons à discuter vivement, avec Alhia qui s’est rapprochée. Ghislain et Tristhan se joignent bientôt à nous. Nous picorons des olives et des amandes puis nous prenons place à des tables, qui ont été regroupées pour nous.
À ma grande surprise, je vois arriver Belvis. Je remarque qu’il est venu seul, et devant sa mine renfrognée, je m’inquiète un peu. Ce n’est pas du tout habituel chez lui. Je le montre du menton à Ghislain, qui lui tourne le dos. En voyant la mise de son collègue et ami, il fronce les sourcils. Il se lève pour aller à ses devants. Je remarque alors que Belvis titube, je quitte la table à mon tour.
Le jeune Garde blond n’est pas du tout dans son état normal. Quelque part en moi, mon expérience de serveuse m’indique de prendre l’initiative, de ne pas laisser Ghislain entrer en contact avec de dernier venu. C’est presque instinctif, je repère des détails qui m’inquiètent profondément. Belvis a trop bu, et il a l’alcool mauvais.
Malheureusement, un parfait inconnu l’interpelle. Sous les yeux effarés de l’assistance, la situation dégénère rapidement en conflit. J’appelle aussitôt mon frère à l’aide, car Ghislain ne s’en sortira pas seul. Desle, Viviane et les autres Gardes s’interposent aussi, essayant de calmer Belvis. Il n’y met pas du sien, commençant même à insulter tout le monde, y compris ses propres amis. Prenant à partie Viviane et Ghislain, je leur crie de se débrouiller pour emmener Belvis dans un salon privé, le temps que je mette la main sur la seule personne capable de le calmer, à ma connaissance. Retirant mes escarpins, je cours chercher Arthus.
J’ai un peu de mal à me repérer, au départ, car je ne suis allée chez lui qu’une seule fois. Par chance, c’était de nuit aussi, je finis par trouver la ravissante place qui précède sa rue. Une fois devant la porte en bois massif de son jardin, je m’agrippe à la poignée de la cloche, la faisant sonner et sonner encore. Lorsque enfin il m’ouvre, il a l’air vraiment étonné de me trouver là, si nerveuse. Il ne peut retenir un sourire amusé en voyant mes chaussures dans mes mains, mais retrouve son calme, comprenant qu’il se passe quelque chose d’anormal. J’ai des difficultés à parler normalement, car je suis essoufflée :
« C’est Belvis, je ne sais pas ce qui se passe… Il a trop bu… Il a déjà failli assommer quelqu’un… »
Par chance, Arthus ne demande pas une seule explication supplémentaire. Il pousse un juron, ferme la porte sur lui après avoir vérifié qu’il a ses clés, et me suit. Nous courrons silencieusement jusqu’à la taverne. Pendant mon absence, Belvis a été repoussé dans une petite pièce. Il se comporte comme un fauve en cage et je remarque, effarée, que Ghislain saigne du nez. Arthus me demande de le suivre. Il se précipite dans le salon, fait sortir mon frère et Desle qui empêchaient Belvis de repartir et referme la porte sur nous. Je pose mes brodequins sur un fauteuil derrière lequel je me mets en retrait. Je laisse faire Arthus, qui sait de toute évidence comment s’y prendre. Je ne m’étais pas trompée. Il commence par s’asseoir comme si de rien n’était, demandant à son protégé ce qui lui arrive. Ce dernier s’énerve, s’échauffe, projette un repose-pied contre un mur. Petit à petit nous démêlons la cause de ce déchaînement. Je suis vraiment désolée de ce qui lui arrive. Arséna a rompu avec lui.
Après un certain temps, la colère commence à laisser place à la douleur, je vois l’immense Garde blond se replier sur lui-même, petit à petit. Il crispe ses mains dans ses cheveux, s’accroupissant au sol. En douceur, Arthus l’approche, puis l’immobilise pour s’assurer qu’il ne se relèvera pas. Il lui parle à voix basse, puis me fait signe d’approcher.
« Je vais l’emmener chez moi, est-ce que tu pourrais m’aider ? J’aurais besoin que tu t’occupes de lui juste le temps que j’aille rassurer tout le monde et m’arranger avec le patron de l’établissement, pour les dégâts.
— Aucun problème, je reste avec Belvis. »
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