

Dans les pas de Roanne - Chapitre 7 "Les plateaux de l'Ars" - Partie 1 - Tous droits réservés -
2ème jour du deuxième mois.
Cette nuit j’ai bien dormi, rassurée par la présence de mon poète. De plus, nous avons encore eu droit à une scène fort comique. Alhia est venue frapper à ma porte pour s’assurer que j’allais bien et que je n’avais besoin de rien. J’ai eu un mal incroyable à la convaincre que je souhaitais passer la nuit seule. Oedun a du retenir son fou rire, caché derrière la porte, tandis que j’essayais d’obtenir de ma blonde amie qu’elle m’abandonne. Avec la plus mauvaise foi du monde.
J’ai fait payer le poète en abusant de lui, mais il semble avoir bien apprécié la punition. Il en a même redemandé, tôt ce matin. Nous savons que notre liaison se termine, il n’est pas question de pleurer dessus. Nous avons décidé de profiter autant que possible de nos derniers moments d’intimité, avec cette légèreté qui a caractérisé nos frasques nocturnes.
Je dois penser à mon départ. Je vais suivre la traque lorsque l’Aberration va reprendre sa route. Aucun doute n’est permis. Je pense que les lutins m’informeront lorsqu’ils la sentiront d’éloigner vers le sud.
À côté de cela, je ne vais pas mentir, je suis secouée par les derniers évènements même si j’essaye de le cacher. Ils ont tous raison. Qu’est-ce qui m’a pris de courir après cette créature ? J’essaye de ne pas trop y penser. De ne pas imaginer ce qui aurait pu arriver si ce monstre m’avait attaquée. Quand je pense que je suis allée à sa rencontre avec une fourche ! C’était de l’inconscience. Je ne peux pas en vouloir à mon père pour sa colère d’hier soir, elle était justifiée.
Je suis à ma place de prédilection à cette heure matinale du jour : dans la cuisine, avec une tasse de thé et des croissants au beurre. Monik est allée les chercher, accompagnée de Belvis. Ce dernier n’a pas dormi de la nuit, car il a patrouillé avec plusieurs chasseurs. Il vient à peine de monter se coucher. Pour ma part, j’observe le jour qui commence à se lever. C’est à peine perceptible, mais le soleil se lève plus tôt. La journée s’annonce fraîche, le ciel s’est dégagé. Monik m’entretient des affaires que je dois penser à emmener. Un minimum, pour avoir le moins de poids et d’encombrement possible. Je ne suis pas certaine de comprendre tout ce que cela implique. J’ai surtout peur du froid, et du manque d’hygiène. Nous discutons ainsi de détails pratiques, alors que je ne sais même pas quand je partirai, de quelle façon, avec quel équipement et avec qui. Tout me paraît tellement irréel.
L’arrivée d’Enselin et d’Arthus ne nous fait pas changer de conversation. Au contraire, Arthus semble satisfait que l’idée ait naturellement mûri dans ma tête. Rapidement, je me noie dans ma boisson chaude, pour les écouter tous les trois discuter de la meilleure façon de gérer des marches en plein cœur de l’hiver. Nous partirons à pied car des montures entraîneraient trop de contraintes. Arthus fini par me regarder en concluant :
« Nous serons beaucoup plus efficaces si nous voyageons léger et en petit nombre. Thraec a proposé de se joindre à nous. C’est l’un des meilleurs traqueurs que j’ai rencontré. De plus, son sanglier pourra porter une bonne partie du matériel et des provisions. »
J’aime bien l’idée de partir avec Thraec. Je ne m’en cache pas. Sa compagnie a toujours été agréable, et son aura de force tranquille m’inspire confiance. Entre lui et Arthus, je peux envisager de partir rassurée.
Arthus me suggère de commencer à préparer un sac. Monik monte avec moi pour faire le point sur ce que je possède et m’aider à choisir au mieux. Il me manque des fourrures et des chaussettes de marche épaisses. Elle me traîne d’office chez le couple Urick, et achète ce qui me fait défaut. Je n’ai même plus mon mot à dire. Sur le trajet du retour, nous faisons un détour chez l’herboriste. Il s’arrange avec ma mère et me prépare un petit sac avec différentes herbes, alcools, potions et pansements pour « les urgences ». Il me prépare aussi de quoi maîtriser mon propre corps pour quelques semaines. J’ai droit à une liste entière de recommandations.
En quelques heures, tout Niwerand va être au courant que je vais partir. Il faut absolument que j’en parle avec Tynha avant qu’elle ne l’apprenne par une cliente. En fin de matinée, Arthus vient me confirmer que nous partirons avec Thraec et son sanglier. D’autres petits groupes se constituent, pour continuer la traque en parallèle du notre. J’ai toujours quelques difficultés à revenir à la réalité. Jusqu’à l’arrivée de Tynha. Heureusement, je ne l’affronte pas seule, nos parents adoptifs sont présents. Elle est choquée, pas vraiment remise de ce qui s’est passé hier soir. Elle me regarde puis se tourne vers Thomas.
« Tu ne peux pas laisser faire ça ! TU NE PEUX PAS ! Maman, dis quelque chose !
— Voyons Tynha, ta sœur n’a pas le choix.
— Bien sûr que si elle l’a !
— Allons, calme-toi…
— NON ! D’abord Tristhan, maintenant Roanne ! Et puis c’est dangereux. Et s’il lui arrive quelque chose ? Hein ? En pleine nature ? »
Cette fois-ci, je coupe mes parents et réponds moi-même.
« Tynha, calme-toi. Je pars avec des personnes sûres et expérimentées. Je serai en sécurité, et je devrais être absente juste le temps que cette sale bête soit abattue.
— Ce n’est pas aussi sûr. »
Mince, qu’est-ce qui prend à mon père là ? Il tient vraiment à déclencher une crise d’hystérie ? Il semble gêné par ce qu’il vient de dire et cherche visiblement à se rattraper. Mais il ne recevra pas d’aide de la part des trois femmes qui le regardent en haussant les sourcils, en attente d’une explication.
« Hum, et bien… si la traque vous emmène trop au sud, Roanne, je crois qu’il serait bien que tu rejoignes Tristhan à Aleenor au lieu de revenir à Niwerand.
— Ce n’était pas convenu ainsi.
— Je comprends bien, ma fille. Je ne peux pas vraiment t’en parler moi-même, attendons le retour des Gardes Royaux. Et de Jocelin qui a aussi son mot à dire.
— MAIS JE M’EN FICHE DES GARDES ET DE TOUT LE RESTE !!! »
Ma sœur crie sa frustration et commence à pleurer, je la prends dans mes bras. Elle essaye d’abord de me repousser, mais je suis plus forte qu’elle et je l’en empêche.
« Petite peste, arrête ! Tu crois que j’en ai envie de partir ? Sérieusement ?
— Mhhhhh !
— Ecoute, quoiqu’il arrive, et même si je dois passer par Aleenor, je finirai par revenir.
— C’est loin !
— Qu’est-ce que ça peut faire ?
— Ça peut faire que ça peut durer des mois.
— Je sais. Ça ne me fait pas plus plaisir qu’à toi. »
Elle finit par se calmer, mais elle reste tremblante. Je ne suis pas dans un meilleur état nerveux. Quand je me retourne, Arthus, Enselin et Jocelin sont là, à nous observer. Il est temps que j’ai une conversation sérieuse avec eux. Cette fois-ci, c’est moi qui poserai les questions.
J’abandonne ma sœur à Monik. Je ne suis même pas certaine que le salon de thé sera ouvert cet après-midi vu la tournure des évènements.
Je me rends dans un salon privé suivie de mon ancien maître d’école et d’Arthus. Enselin reste à la taverne pour déjeuner rapidement et reprendre ses rondes.
« J’ai besoin d’une explication. C’est quoi cette histoire de me faire aller à Aleenor ? »
J’ai les poings fermés sur mes hanches, ma voix trahit ma colère. Jocelin me réponds d’un ton doux, pour ne pas m’énerver davantage.
« Nous en avons parlé hier soir, et Thomas n’était pas du tout d’accord à la base. Il semble avoir réfléchi pendant la nuit.
— Jocelin ! C’est de MOI dont vous parlez dans mon dos ! Je suis quand même la principale intéressée !
— Je sais bien ma fille, mais au départ c’était juste… des hypothèses.
— Des hypothèses ?
— Des pistes de réflexion.
— Ça ne me parle pas plus. Pouvez-vous m’expliquer comment vous en êtes arrivé à sous-entendre que je pourrais me rendre à Aleenor, à presque six cent kilomètres de ce bourg ? Qui a eu cette brillante idée ? »
Je regarde Arthus d’un air mauvais, mais il ne relève pas. Encore une fois, c’est mon ancien maître d’école qui prend la parole.
« L’idée vient de moi, bien sûr !
— Mais pourquoi ?
— Parce qu’il est probable que cette traque t’emmène loin. Si tu parviens à mi-chemin entre Niwerand et Aleenor, je trouve judicieux que tu restes en compagnie d’Arthus, et que vous vous rendiez ensemble à la Capitale. Ce qui se passe avec l’Aberration est grave. Cela doit être reporté avec un maximum de détails aux érudits. Si une personne ayant la capacité de voir l’Aberration peut témoigner, je trouve cela plus… pertinent. Tu comprends ?
— Oui... J’aurais quand même préféré que ces réflexions soient menées en ma présence.
— Nous en avons discuté hier soir, assez tard…
— N’empêche que je comprends bien que je n’ai plus le choix. Si nous partons trop au sud, Arthus m’emmène à Aleenor. Il se passe quoi alors ?
— Arthus t’introduira auprès des érudits.
— D’accord, je témoigne, je décris l’Aberration. Je suis censée parler des lutins ? »
Ça m’a échappé. Je jette un regard gêné à Arthus. Jocelin ne se démonte pas.
« Oui, ce serait préférable. Les deux phénomènes sont liés.
— Bien, et ensuite ?
— Personne ne peut dire ce qui se passera ensuite. Il n’est même pas certain que tu te rendes à Aleenor.
— Vous avez raison Jocelin »
Arthus a enfin pris la parole.
« Il faut nous concentrer sur la poursuite de la créature. Nous aviserons ensuite. »
Je soupire, complètement perdue, avec l’impression que tout m’échappe. Je ne peux qu’acquiescer à la conclusion du Garde Royal. De toute façon, à quoi me servirait-il de m’inquiéter pour des évènements qui n’auront peut-être pas lieu ?
Je sais bien que ma petite sœur ne va pas l’entendre de la même façon. En même temps… l’idée commence à faire son chemin. Aleenor. La capitale. Je pourrais la découvrir, la visiter. Et retrouver mon frère.
Finalement, il se pourrait que je sois déçue si mes pas ne me mènent pas là-bas.
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