

26ème jour du quatrième mois
J’ai laissé Oedun s’occuper de moi, considérant qu’il me consolait à sa façon. C’est à ce moment-là que j’ai compris à quel point j’avais affreusement besoin que quelqu’un me prenne dans ses bras. Je me suis abandonnée sous ses caresses, je n’en éprouve aucun regret. Il a été d’une grande douceur, tout en sachant exactement ce qu’il voulait.
Pour la première fois, nous avons pu nous laisser aller sans crainte, dans le jour déclinant. Cela changeait de l’impression de dissimulation qui pesait aux Trois-Dragons. De plus, je m’étais habituée à la lumière des bougies ou du globe lumineux. J’ai eu l’impression, dans le crépuscule, de redécouvrir le poète.
La soirée ne faisant que commencer, nous nous sommes aussitôt relevés pour nous laver et nous habiller. Il m’a regardée avec un sourire piteux mais irrésistible, se rapprochant de moi pour me murmurer :
« J’ai profité de la situation, mais c’était trop tentant.
— Tu n’as pas à t’en excuser. Je n’étais pas obligée de te laisser faire.
— Je m’étais pourtant promis d’être plus raisonnable avec toi… mais là… »
Il a secoué la tête, et j’ai doucement rigolé, ajoutant :
« Tu n’arriveras pas à me faire croire que tu regrettes. C’était très bien, je ne vois pas pourquoi tu le devrais. »
Il m’a jeté un regard malicieux, puis m’a invitée à sortir. Nous avons dîné dans une taverne, nous régalant tout en discutant de choses et d’autres. J’avais retrouvé mon calme, j’étais plus détendue, mais je n’étais pas encore dans mon état normal. J’ai attendu que nous soyons de retour chez Oedun pour parler de notre relation avec le Petit Peuple. Le poète s’est aménagé un coin très confortable, à même le sol, avec un matelas recouvert de coussins variés. Nous nous sommes installés, autant allongés qu’assis, l’un contre l’autre. Il jouait de la guitare distraitement. Je lui ai demandé s’il avait entendu parler du Talent. Il m’a répondu que non, je lui ai donc rapporté les échanges avec Paulin. Il m’a écoutée attentivement, avant de murmurer :
« C’est bien une manie d’Erudit, de donner un nom avec une majuscule aux phénomènes qu’ils n’expliquent pas. »
J’ai souri devant la justesse de cette remarque. Il est resté ensuite longuement pensif, avant d’ajouter :
« En tout cas, le terme « Talent » me plaît bien. Il convient exactement à notre don, si je puis dire ainsi. Soit on l’a, soit on ne l’a pas. Et même quand on le possède, il faut savoir l’utiliser, ce qui n’est pas le cas de tout le monde. Ce Paulin a dit vrai, à propos de certains enfants qui l’ont mais le perdent. Je l’ai constaté de mes yeux. C’est d’une grande tristesse, car souvent ils perdent une partie de leur créativité en même temps. »
— C’est étrange, tu ne trouves pas ? Paulin, Tristhan et moi ne sommes pas des artistes, et pourtant nous avons le Talent, il semble même particulièrement développé chez nous.
— Je ne crois pas que ce don soit l’apanage des artistes. Ou bien vous utilisez vos dons sous une autre forme. Renseigne-toi sur ce Paulin, tu découvriras peut-être qu’il pratique la musique ou autre chose, même s’il n’en a pas fait son métier. Quant à ton frère et toi, la relation que vous avez avec les chevaux est, à mon humble avis, une forme d’art à part entière.
— Je n’avais pas songé à cela.
— Je t’avoue que je me pose aussi des questions, de mon côté. »
Nous avons discuté encore un peu, je me sentais bien, blottie contre Oedun. Je me suis laissée bercée par sa musique. Je ne me souviens même pas m’être assoupie. À mon réveil, ce matin, je ressens un profond bien-être, comme si j’étais dans un nid. Pendant la nuit, le poète m’a protégée avec des couvertures, dans lesquelles je me suis enroulée. Il a dormi contre moi, sa chaleur est à elle seule réconfortante.
Pourtant, je sais à son premier regard que nous devons avoir une explication sur nos relations, la façon dont nous allons les mener. On ne peut pas continuer à jouer. Le poète caresse mon visage du bout de ses doigts. Il a retiré ses bijoux pour la nuit, cela me fait éprouver une sensation étrange, comme s’il était vraiment nu.
« Tu as bien dormi ?
— Oui, Oedun, merci.
— Je n’arrive toujours pas à comprendre.
— Quoi donc ?
— Je sais à qui va ton cœur, Roanne. Il te tenait dans le creux de sa main, aussi fragile qu’un oiseau blessé. Pourtant, il t’a laissée t’envoler. Et toi, tu es venue chercher du réconfort auprès de moi.
— Mais ! …
— Laisse-moi terminer, je t’en prie. »
Sa voix est douce. Il tient maintenant mon visage entre ses mains, en douceur, pour m’obliger à aller jusqu’au bout, à écouter tout ce qu’il a à me dire.
« J’ai de l’estime pour Arthus, à bien des égards. Il a des qualités que j’apprécie. Pourtant, je t’assure que les uniformes de la Garde Royale, aussi classieux soient-ils, ne m’ont jamais inspiré. Mais je comprends très bien ce qui a pu t’attirer chez cet homme-là. Et malgré toute l’estime que j’ai pour lui, je te l’avoue sincèrement, je trouve qu’en ce qui te concerne, Arthus est un imbécile. »
Mon cœur fait des siennes dans ma poitrine. Je ne m’attendais pas à ce que le poète m’ait ainsi découverte, encore moins à ce qu’il m’en parle d’une façon aussi directe. J’ai certainement l’air effaré car il se penche un peu plus sur moi, rassurant.
« Je ne dis pas ça pour te faire du mal, encore moins pour me moquer. Simplement, je m’interroge.
— Il ne veut pas de moi, Oedun. Il n’y a donc pas besoin de s’attarder là-dessus. »
Nous échangeons un long regard. Je sens à travers lui toute la sensibilité du poète, cette empathie qui lui permet d’écrire des textes si justes. S’il n’était pas d’une nature volage, j’aurais pu oublier Arthus dans ses bras. Sans aucune difficulté puisque nous sommes très proches à bien des niveaux. Mais Oedun ne saurait être l’homme d’une seule femme. Il a besoin de changement, de mouvement. Le coincer, c’est un peu le tuer, quelque part. Je lui fais part de mes pensées : je refuse de mettre un homme comme lui en cage. Il a besoin d’être libre. Il ne s’en défend pas, bien au contraire.
« Toi aussi, tu m’as bien mieux cerné que je ne l’aurais cru. Je suis quelqu’un d’instable, incapable de rester en place. Une liaison sérieuse entre nous deux ne serait pas une bonne idée.
— Je crois que nous sommes bien d’accord là-dessus, on finirait par se détester. »
Il m’approuve, et nous nous faisons la promesse de faire passer notre amitié avant le reste. Nous sommes d’accord sur le fait qu’elle nous est précieuse. Oedun m’avoue même que c’était sa plus grande crainte : que j’attende de lui plus qu’il ne pouvait me donner, et me perdre en conséquence. Nous sommes liés par le Talent, c’est déjà beaucoup. En préservant notre attachement, en dehors de tout penchant pour des jeux d’adultes, nous préservons aussi notre lien avec Niña. Nous pouvons avoir de l’affection l’un pour l’autre, mais nous ne serons plus amants.
« Pour bien sceller ces sages décisions, si nous prenions un petit déjeuner ? »
Je reconnais bien là Oedun : surtout, garder le cœur léger. Avec un grand éclat de rire, je lui balance un coussin en plein visage. Nous faisons ainsi une bataille qui nous met les joues en feu, comme des enfants. Ensuite, nous nous habillons. Partageant les tâches, il prépare notre collation pendant que je vais chercher du pain, un peu plus bas dans sa rue.
A mon retour, je trouve la porte de l’ancien atelier entrouverte. Intriguée, je n’entre pas immédiatement. Je me fige sur place, reconnaissant la voix grave d’Arthus.
« Roanne s’installe avec toi ?
— Non ! Bien sûr que non ! Je l’héberge en toute amitié le temps qu’elle fasse le point. »
J’ai noté la façon discrète dont Oedun s’assure de ne pas ternir ma réputation. Je le remercie intérieurement, constatant de toute façon qu’après la scène de mon frère, il n’y sera malheureusement pour rien si je passe pour une personne de mœurs légères.
Je rentre dans les lieux, refermant la porte avec assez de bruit pour signaler mon arrivée. Je salue Arthus en mimant une surprise sincère. Oedun invite le Garde à partager notre déjeuner en toute simplicité. Ce qui me permet de les remercier encore une fois tous les deux pour leur aide. Nous discutons ensemble de mes projets. J’avoue que je n’envisage pas de cohabiter plus longtemps avec mon frère. Ma situation étant encore instable, j’aimerais trouver une chambre meublée, le genre d’endroit que l’on peut quitter du jour au lendemain si le besoin s’en fait sentir. Oedun pense pouvoir me trouver rapidement des adresses. Arthus me propose de chercher de son côté, à tout hasard. L’heure tourne, il va falloir que je sois courageuse : je dois rendre visite à mon frère pour ne pas laisser nos relations se détériorer. Il faut que nous nous expliquions.
Arthus quitte l’ancien atelier en même temps que moi. Il se rend au marché, nous allons faire un bout de chemin ensemble. C’est une occasion inespérée de discuter sans oreille indiscrète autour de nous. Pourtant, je ne sais pas comment entamer une conversation. D’autant plus qu’il semble très bien se satisfaire de mon silence. Il n’attend peut-être rien de ma part. Je me décide à aborder un sujet qui me tient à cœur de façon indirecte.
« Arthus, toi qui connaît bien Aleenor et le fonctionnement de ses institutions, pourrais-tu me dire quelles sont les relations entre les Erudits et les Chanceliers ? »
Il me regarde tout d’abord d’un air perplexe, semblant jauger le sérieux de ma demande. Je soutiens son regard, curieuse, attendant de sa part une réponse. Il me la donne à voix basse.
« Les relations sont toujours houleuses entre ces deux institutions. Ce sont des querelles d’ordre politique, bien souvent liées aux budgets accordés aux Erudits. Ensuite, viennent se greffer dessus des querelles différentes. Malgré toutes leurs responsabilités, les gens les plus importants se comportent parfois un peu comme… des enfants. Il existe donc des personnes qui font de ces griefs des attaques d’ordre personnel. C’est ainsi depuis fort longtemps.
— La Garde Royale est neutre, dans ces histoires ?
— Officiellement, oui. D’autant plus que notre loyauté va au couple royal. »
Là-dessus, je lui demande en toute franchise ce qu’il en est du côté « officieux ».
Si vous êtes sages, vous aurez peut-être le complément pendant la semaine, mais faudra le réclamer avec entousiasme, sinon... mouah ah ah pas avant dimanche prochain ! Gnarc !
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