

5ème jour du quatrième mois.
Depuis notre retour cette nuit, Tristhan, Ghislain et Oedun tentent de nous extirper des informations sur notre soirée. Nous les faisons enrager avec plaisir, en cela j’ai rapidement appris à imiter Alhia. Les coudes sur la table, le menton dans les mains, le regard dans le vide, poussant des soupirs à fendre l’âme. Les trois curieux sont exaspérés, et je finis par les achever d’un adorable :
« Non, vraiment, je n’aurai pas le cœur de vous en parler. Vous allez me faire des complexes après. »
Alhia pouffe, reprenant difficilement son sérieux. Quelle soirée mémorable. Les hommes qui se sont donnés en spectacles sont de formidables danseurs. S’il est vrai qu’ils ont un physique avenant, ils me sont surtout apparus comme de véritables tentateurs professionnels, virils et sachant en jouer. Leur succès auprès de leur public frôle l’hystérie collective, pourtant tous ne se dénudent pas. Quel étrange spectacle. Pour ma part, je ne regrette vraiment pas d’avoir pu me rincer l’œil en tout bien et – presque – tout honneur. Cependant, je n’aurais jamais pu imiter ce que certaines femmes ont fait. J’en aurais été affreusement gênée, j’ai quand même un minimum de retenue. À moins que ce soit de la pudeur ?
Nous terminons notre déjeuner dans une taverne du quartier, où nous avons pris petit à petit nos habitudes, lorsque nous n’avons pas le temps ni l’envie de cuisiner. Malgré mes courbatures, je retourne monter Artiste cet après-midi. En attendant, je trouve plaisant de m’associer à ma meilleure amie pour me moquer de nos hôtes et d’Oedun. Au moment où je me lève pour retourner à l’appartement, dans le but me changer, le poète me glisse :
« Il y avait vraiment matière à complexer ? »
Je le regarde avec malice puis lui répond, amusée :
« Non, pas vraiment. Les danseurs manquaient de naturel. »
Il s’esclaffe, puis reprend sa guitare pour plaquer quelques accords. J’admire quelques instants le mouvement de ses doigts, toujours chargés de bagues. J’apprécie grandement la discrétion d’Oedun. Personne ne pourrait soupçonner que nous avons nourri des relations intimes, avant mon départ de Niwerand. Quittant la taverne, je m’éloigne rapidement. Pour la première fois, je vais être seule dans l’appartement. J’espère que Niña pourra enfin se montrer. Je ne l’ai toujours pas vue, elle me manque terriblement. Je sais qu’elle est présente car elle a discrètement déplacé quelques-uns de mes effets personnels, et l’une de mes robes a déjà été améliorée. Mais j’aimerais tellement entendre de nouveau le son de sa voix enfantine. Surtout que j’espérais voir des lutins aux archives, mais aucun ne s’est montré.
Je crains d’en avoir trop raconté sur le Petit Peuple, et qu’ils m’en tiennent rigueur. Je rentre dans ma chambre sans fermer la porte derrière moi et j’appelle doucement la Danthienne. Seul le silence me répond. Je retiens un soupir déçu et commence à me changer.
« Ca t’a fait du bien cette marche forcée, j’ai oublié de te le dire ! »
Je me retourne, agréablement surprise, pour découvrir la lutine. Elle est apparut avec sa dextérité habituelle et s’est installée sur le lit que je partage avec Alhia. Nous discutons vivement, pendant que j’enfile mes vêtements d’équitation. Niña a raison, ma silhouette s’est affinée, et malgré les bons repas que je fais depuis mon arrivée à Aleenor, je ne me suis pas sentie aussi bien depuis des années. Elle pince cependant le nez devant ma tenue.
« Vraiment, ce n’est pas féminin du tout ! J’espère que tu feras un effort ce soir ! »
Puis elle disparaît sans explication. J’entends alors la porte d’entrée s’ouvrir et se refermer. Il s’agit d’Alhia qui a changé d’avis et souhaite finalement m’accompagner. Je lui laisse la chambre pour qu’elle puisse à son tour se changer. Dès qu’elle est prête, nous rejoignons les écuries de la Garde Royale et nos chevaux. Sans la présence de mon frère, la reprise me paraît bien plus agréable. Moins douloureuse.
8ème jour du quatrième mois.
Mes deux jours de repos sont passés très rapidement. J’ai entamé ma nouvelle semaine de travail hier. Alhia avait rendez-vous pour faire le point avec Dame Arsinoé. Deux autres personnes étaient présentes, j’ai cru comprendre qu’elles souhaitaient aussi rejoindre les rangs de l’Université. Le cas de mon amie n’est pas isolé et cela me rassure : si elle est acceptée, elle ne sera pas montrée du doigt. Normalement, elle aura la réponse aujourd’hui même. Elle ne pourra m’en informer que ce soir, je dois prendre mon mal en patience. Je me concentre sur le travail que m’a confié Hadrien. Je tenterais bien de faire de l’ordre dans son bureau, mais il s’y retrouve parfaitement. J’ai peur, en défaisant ses piles de dossiers, de le perturber plus qu’autre chose.
Après le déjeuner, je descends aux archives. Je viens d’apprendre que le manque de place était tel, à une époque, qu’un deuxième niveau a été creusé sous le bâtiment le plus ancien. La porte en est barrée et verrouillée, ce sont les archives les plus secrètes. Elles contiennent les ouvrage très anciens, très rares ou bien… tendancieux. Je sens que c’est par là qu’il me faudra chercher des informations sur les Aberrations, même si je crois avoir trouvé des pistes par le biais d’ouvrages ressemblant à celui que Jocelin possède. Je sais dans quelle direction chercher, et c’est déjà un bon point : je veux fouiner pour mettre la main sur tout ce qui parle du mythe des Trois Dragons, et de la disparition de la magie. J’espère aussi trouver des informations fiables sur le Petit Peuple, pour mieux cerner son rôle dans toute cette histoire.
Je dois m’organiser au mieux pour satisfaire mes protecteurs et employeurs, tout en recoupant un maximum d’informations. De plus, je ne dois pas oublier de mettre de côté les ouvrages intéressants qui semblent avoir besoin d’une restauration.
Je cherche toujours des indices sur mon peuple d’origine. Heiric doit m’aider, malheureusement il est extrêmement pris par un projet de cartographie. Quant à Paulin, je ne l’ai pas encore vu depuis notre entretien.
Je porte la pierre de Niña en évidence, mais aucun lutin ne se montre. Je suis pourtant persuadée qu’un tel endroit doit en abriter quelques-uns. S’ils acceptaient de m’aider, qu’est-ce que je gagnerais comme temps ! En admettant bien sûr qu’ils me donnent des pistes concrètes, au lieu de parler sans cesse sous forme d’énigme.
L’après-midi passe rapidement, je sors éreintée des archives et me précipite à la Garde Royale pour m’occuper d’Artiste. Hier, il était au repos, donc moi aussi. J’espère que mon frère sera trop occupé pour se consacrer à nous.
Je souhaite trouver rapidement mes marques, entre l’appartement, mon nouveau travail et mon cheval. C’est même nécessaire, car je me sens toujours bousculée.
Lorsque je retrouve Alhia, elle m’annonce avec une joie évidente qu’elle peut se chercher un logement. Elle va rejoindre l’Université, et sera parrainée par un autre étudiant, le temps de sa mise à niveau. Un certain Heyric d’Heymar. Je ne crois pas en cette coïncidence mais je la trouve amusante. Pour le moment, je n’ose pas avouer à mon amie le lien de parenté qui existe entre son parrain et notre protecteur.
9ème jour du quatrième mois.
Aujourd’hui, Oedun a trouvé un logement qui lui convient, aidé par la communauté des artistes d’Aleenor, qui pousse l’entraide presque aussi loin que celle des Chasseurs. Alhia cherche son d’appartement, aidée par le poète qui a réussi à trouver de bonnes adresses. Il se pourrait que mes jours de pause, en fin de semaine, me servent à les aider à s’installer. Tristhan et Ghislain participerons aussi. Nous allons enfin cesser de nous marcher sur les pieds, mais l’ambiance sera moins chaleureuse.
11ème jour du quatrième mois.
La semaine se termine, et pour fêter cela, Artiste a négligemment posé un sabot sur mon pied pendant que je l’étrillais. Il m’a fait mal, cette bourrique ! Cela ne m’empêchera pourtant pas d’aider Alhia et Oedun demain. Mon amie a visité plusieurs logements, et l’un d’eux lui plaît. Elle l’a retenu après une deuxième visite, cet après-midi. Je verrai à quoi ressemble son nouveau chez-elle demain, en l’aidant à y apporter le peu d’affaires qu’elle a emmenées. Pour le moment, nous retournons chez Ghislain, pendant qu’elle me détaille les meubles qu’elle aimerait acquérir, les tentures qu’elle souhaiterait accrocher aux murs. Nous sommes plongées dans une conversation sur la décoration de son futur appartement lorsque nous entrons dans le salon.
Nous avons la surprise d’y trouver plusieurs Gardes, ainsi que des personnes que nous ne connaissons pas. Nous ne nous insérons pas dans la conversation car nous ne pouvons nous attarder : nous sentons fort l’écurie, un passage aux bains est nécessaire, comme tous les soirs. Nous nous contentons de saluer les personnes présentes, et nous filons avec notre linge propre.
Lorsque nous revenons, il me semble y avoir encore plus de monde. Je m’installe à côté de Viviane, serrant ma jupe contre moi pour prendre le moins de place possible. Nous ne pouvons nous empêcher de reparler de la soirée de la semaine précédente. Il suffit pourtant que Ghislain ait l’air de s’y intéresser pour que nous changions de sujet, revenant à la future décoration d’Alhia. Je suis encore une fois témoin d’une l’incroyable entraide. Plusieurs personnes font savoir qu’elles ont des meubles en trop, ou simplement des occasions à brader. Mon amie et Oedun font ainsi le point. Ce dernier n’a pas trop à s’inquiéter, son logement est en grande partie déjà meublé. Alhia a un souci majeur à régler : elle n’a pas de lit. On lui trouve rapidement un sommier, il lui faudra mettre la main, demain, sur un matelas et un oreiller. En attendant qu’elle soit bien installée, Ghislain lui prêtera des draps et des couvertures.
13ème jour du quatrième mois.
L’emménagement de mes deux amis a été rapide. La seule difficulté a bel et bien consisté à trouver une literie complète et de qualité pour Alhia. De ce fait, elle partagera encore quelque jours la chambre de Tristhan avec moi, le temps qu’on lui livre son matelas.
L’avantage d’avoir aidé mes deux comparses, c’est que je sais exactement où ils habitent. Oedun est très bien installé. Il a récupéré un ancien atelier aménagé, qui donne sur une courette intérieure que son unique voisine, une grand-mère, a transformée en jardin. Il y a entre autre un pied de lilas qui embaume et des iris en pleine floraison. Le poète n’est pas à plaindre, surtout qu’il n’a presque aucun investissement à faire au niveau des meubles. Je n’ai pas eu le temps de lui demander de quelle façon il s’est arrangé pour le loyer, mais je compte bien lui rendre visite de temps en temps. Nous n’avons eu aucune conversation en tête-à-tête depuis son arrivée.
Alhia a trouvé un logement tout simplement charmant, dans un quartier situé derrière l’Université. Dès qu’elle l’aura mis à son goût, ce sera parfait pour elle.
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