

Dans les pas de Roanne - Chapitre 9 "Aleenor la Grande" - partie 1 - Tous droits réservés -
4ème jour du troisième mois.
J’ai trouvé les cuisines du donjon sans trop savoir comment. J’ai du brouillard plein la tête et les yeux, mais je dois avoir un don pour me diriger chez mes hôtes. Je trouve la pièce qui m’intéresse le plus à l’instinct. Par chance, en ce milieu de matinée, il n’y a personne. Je fourrage dans les placards à la recherche d’une tasse ou d’un bol. J’aimerais bien un kawa, mais j’ignore où trouver ce qu’il faut pour en faire un bon. Je préfère en conséquences me préparer un thé. Je mets de l’eau à chauffer, perdue dans mes pensées.
J’ai l’impression qu’il ne faut surtout pas que je secoue la tête de droite à gauche. Elle est pleine de grelots. J’ai mal.
Mais surtout… je me souviens. De tout. Que j’ai honte !
Cela ne va pas être facile d’assumer le regard d’Arthus, maintenant ! Je m’adosse à un grand plan de travail en me serinant « promis-je-ne-le-referai-plus ».
Je l’avoue, je dis cela à chaque fois que j’abuse de l’alcool. Heureusement que cela ne m’arrive pas souvent.
Ce matin, je suis particulièrement peu fière de moi. Je me suis comportée comme… une sale môme, il faut bien le dire. D’ailleurs si mes souvenirs sont bons, cela a plutôt fait rire le Garde. Je me demande comment je vais bien pouvoir remonter dans son estime après une scène pareille.
Roanne la chasseuse d’étoiles. On aura tout vu !
De dépit je fais ce qu’il ne faut surtout pas : je secoue la tête. Ce qui m’arrache aussitôt une grimace de douleur.
« Alors, mal aux cheveux ? »
Je relève le nez. Arthus est appuyé contre le chambranle de la porte. Je le trouve extrêmement attirant dans les vêtements simples qu’il porte. Un épais pantalon brun, avec un simple pull à col roulé, dans un ton plus foncé. Il a une expression gentiment moqueuse. Je baisse les yeux, sentant le rouge me monter aux joues. Que j’ai honte ! Je prends une grande respiration. Il vaut mieux prendre les devant.
« Toutes mes excuses pour hier soir. J’ai abusé.
— Un peu seulement, ça va. »
Il s’approche, tout sourire. Du coup, je ne peux qu’en faire autant. Je me détends.
« Je prépare un thé, ça te tente ?
— Ce n’est pas de refus.
— Pour hier, c’était vraiment exceptionnel. Je ne suis pas fière de moi, je t’assure.
— J’en ai conscience. Pas trop mal à la tête ?
— Ça va, il faut juste que j’évite de bouger trop vite.
— Tu as été surmenée ces dernier temps, il fallait que tu relâches la pression d’une façon ou d’une autre.
— Merci pour l’excuse.
— Pas de quoi. Je m’attendais plus ou moins à quelque chose de ce genre. »
Je ne relève pas, mais il est évident qu’Arthus a gardé un œil sur moi, hier soir. Sinon comment expliquer qu’il se soit trouvé en haut du donjon à peine quelques instants après que j’y sois moi-même arrivée ?
« J’ai quand même abusé.
— Tu n’as pas été trop difficile à faire descendre.
— Oh là là… »
Cette fois, je me cache le visage dans les mains. J’ai chaud, là, d’un coup…
« Roanne, je te promets que cela restera entre nous.
— J’aimerais autant, en effet.
— Tu sais, tu révèles un côté fort agréable de ta personnalité, quand tu bois trop. Enfin, ne le fais pas trop souvent, tu m’as fait peur. »
Je retire les mains de mes joues pour le regarder avec surprise.
« Quand je suis arrivé en haut de la tour, j’ai cru que tu allais te jeter dans le vide. »
Cette fois-ci, je le dévisage d’un air consterné. C’est vrai, j’ai escaladé le créneau, qu’elle inconsciente ! Quand j’y pense, je m’en tire bien. Je soupire de soulagement.
J’ai vraiment besoin d’une boisson chaude.
Nous prenons notre thé en discutant de choses et d’autres. J’apprécie de pouvoir babiller avec Arthus, comme si rien ne s’était passé. Quand je l’observe, je constate qu’il a bonne mine. Les soins de Syre sont efficaces, on ne croirait jamais qu’il a frôlé la mort à peine une semaine plus tôt. Je suis ravie de le voir en si bonne santé. Avec ce qui vient de se passer entre nous, et la façon dont il a pris les choses, j’ai plus que jamais envie de le séduire.
C’est décidé, je tente le tout pour le tout. Qu’est-ce que j’ai à perdre ? Au pire, je prendrai un vent.
Lorsqu’il me propose d’aller parcourir ensemble la ville fortifiée, j’accepte immédiatement. Je suis bien décidée à en profiter pour vérifier si je me méprends sur ses intentions. Pour moi, il ne fait pas preuve de simple bienveillance à mon égard. J’ai encore en mémoire le regard dont il m’a couverte avant l’arrivée des secours, lorsque nous étions seuls sur les plateaux. De plus, hier soir, il a veillé sur ma personne.
Sous prétexte de me resservir de l’eau chaude, je frôle légèrement Arthus, l’air de rien, puis reprends une légère distance. Je passe à l’attaque.
Une fois mon thé avalé, je retourne dans ma chambre chercher mon manteau et le peu de monnaie que j’ai emmené à mon départ. Elle devrait me suffire à me constituer un petit trousseau qui me permettra de tenir jusqu’à Aleenor. En sortant du donjon, je constate que le temps est gris mais au moins, il a cessé de pleuvoir.
« Art, j’ai besoin de vêtements. Ça te dérange si je profite de la promenade pour en acheter ?
— Non, bien sûr. En fait, j’en ferais bien autant. On pourrait se séparer devant les boutiques.
— Ça me va !
— Tu as de quoi payer ? »
Je lui montre ma bourse. Il hoche la tête et nous partons.
Je mène un peu la visite, puisque j’ai découvert la cité avec Syre. Je profite de la moindre occasion pour me rapprocher d’Arthus. Il ne m’évite pas, mais ne m’encourage pas non plus. J’ai le sentiment qu’il va falloir que je fasse preuve de tact, et ce n’est pas simple. Je dois suivre notre conversation sans en perdre une miette, car nous discutons de nouveau de ce qui nous attend à Aleenor.
Je commence à avoir franchement faim. Mon mal de tête s’est évaporé au grand air. Nous ne sommes pas encore entrés dans les boutiques, qui ferment pour la pause du déjeuner. Après concertation, nous nous attablons dans une taverne pour poursuivre notre conversation. Je dois jouer finement. Hors de question de tenter quelque chose d’aussi grotesque que de faire du pied. Je ne lâche pas Arthus des yeux et j’essaye de me montrer tout simplement féminine.
« J’espère que je me plairai dans la Capitale. J’ai l’impression que je vais devoir y rester un certains temps.
— Si tu as besoin d’aide à Aleenor, je serai là pour t’épauler si besoin.
— Merci Art. Je t’avoue que je n’en attendais pas moins.
— Roanne ?
— Oui ?
— Arrête de me chercher. »
Je suis tellement surprise que j’en reste bouche bée. Je laisse échapper un sourire gêné et contrit. Ça va être plus délicat que prévu. Il fait de la résistance. Je ne relève pas, me recule un peu dans ma chaise, concluant notre conversation en faisant celle qui n’a rien à se reprocher.
« Je prendrais bien un kawa, avant d’aller faire les boutiques. »
Nous reprenons la conversation comme si de rien n’était pour finir le repas. Lorsque les boutiques reprennent vie, nous sortons de l’auberge. Nous nous séparons. J’essaye de trouver une boutique simple, qui m’offrira un maximum de vêtements pour mon petit budget. Je fini par trouver mon bonheur, tout en sobriété. Cependant, je ne peux m’empêcher de rentrer dans une boutique plus fine, pour le plaisir de jeter un œil aux étoffes. Je prends une jolie chemise de nuit entre mes mains. Elle me rappelle la nuisette en soie que j’ai abandonnée à Niwerand. Je m’apprête à demander le prix, juste au cas où, quand je m’aperçois qu’Arthus est à l’entrée de la boutique. Visiblement, il a terminé de son côté et m’attend. Avec un culot honteux je lui montre le vêtement :
« C’est joli, je vais l’essayer. Tu pourras me dire ce que tu en penses ? »
Je ne rêve pas, il devient rouge et les yeux lui sortent de la tête. J’éclate de rire, repose le vêtement et le rejoins.
« Je blaguais, Art. »
Je le sens quand même nerveux pendant les minutes qui suivent.
Nous nous quittons en arrivant au donjon, chacun allant se reposer dans sa chambre. Le soir, nous dînons de nouveau en « petit » comité. Je suis toujours éloignée d’Arthus, mais je le regarde de temps en temps de façon insistante, quand je suis presque certaine que personne d’autre ne m’observe. Je capte plusieurs fois son regard. J’abandonne cependant rapidement ce jeu, car Dame Clotilde et son époux, l’Intendant Ulrich, requièrent toute mon attention.
Ce sont des gens passionnants, même si je les trouve toujours sévères. Influents, ils dirigent de main de maîtres la vie de la cité et des terres alentours. Le genre de personnes que je ne suis absolument pas habituée à côtoyer. Dame Clotilde est cependant accoutumée à faire preuve de tact, sous son apparente austérité. Elle me l’a prouvé avec la robe qu’elle m’a offerte. Elle reprend avec moi une conversation qui m’absorbe. J’observe du coin de l’œil son mari. Il porte davantage qu’elle le poids des ans, mais il est encore dans la pleine force de l’âge. Lui aussi s’habille de façon stricte, pourtant il ne peut cacher un début d’embonpoint au niveau de la ceinture. Son visage a cependant l’expression des gens du coin, pleine de fierté. Aucune rondeur sur les joues ne l’adoucit. Il a, comme sa femme, les yeux bleu clair et la chevelure noire. Mise à part Syre et quelques rares personnes croisées ça et là, presque tous les habitants sont ainsi dans la ville fortifiée.
La soirée se termine, tout le monde se sépare. J’ai à peine discuté avec Thraec et Syre, mais ce n’est que partie remise. Je me glisse auprès d’Arthus pour profiter encore un peu de sa compagnie. Nous arrivons devant sa chambre. Il me regarde avec sévérité, et j’ai de dos parcouru par un frisson désagréable.
« Roanne, je t’invite à entrer cinq minutes, il faut que nous ayons une petite conversation. »
Sa voix est neutre, presque froide. C’est le Garde qui parle. Il s’efface pour me laisser entrer. Encore une fois, malgré la largeur des portes, je le frôle. Il referme la porte et me regarde longuement. J’attends sagement qu’il se décide à parler.
« J’aimerais que tu cesses de me chercher.
— En as-tu réellement envie ?
— Ce n’est pas la question !
— Au contraire !
— Ecoute, je suis désolé, mais ça fait des mois que je n’ai pas… et tu es si… »
Voilà qui est très clair… je suis touchée par cet aveux à moitié dévoilé. Je ne peux vraiment pas en dire autant, vu mes frasques nocturnes du début d’année. Je dévie le sujet. Je reprends une bonne respiration pour lui murmurer d’une traite :
« Art, si c’est un problème de réputation, je peux être discrète. De toute façon, ce n’est pas le Garde que je cherche, mais l’homme qui est derrière. »
Et là, en un instant, je me retrouve plaquée au mur, les mains d’Arthus me bloquant les épaules. Par réflexe, je pose les mains sur sa poitrine. Il n’y a plus la moindre trace de sévérité sur son visage. Il a envie de moi, son regard, son expression entière le trahissent. Il ne peut plus le cacher. Il a une drôle de voix quand il chuchote :
« Ne joue pas à ça. Je t’en prie.
— C’est un jeu qui me plait bien. Il n’y a rien à perdre.
— En es-tu si sûre ? »
Je sens qu’à la moindre erreur de ma part, il va se reprendre et me jeter dehors. Rien n’est gagné, c’est encore très délicat. Je ne sais pas quoi répondre, j’ai peur d’être maladroite. Alors je monte sur mes pointes de pieds, me dévisse le cou et pose doucement mes lèvres sur les siennes. C’est comme une caresse. Je n’insiste pas, reculant autant que possible. Je m’appuie contre le mur, guettant sa réaction, ne le lâchant plus des yeux. Arthus me regarde d’une façon qui me retourne complètement. C’est avec une sorte de grognement impatient qu’il vient chercher mes lèvres. Je sens ses mains quitter mes épaules. L’une d’elle remonte dans ma nuque, l’autre attire ma taille contre lui. Je laisse les miennes partir à la découverte de son corps.
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