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Je vous souhaite par avance une bonne lecture.


(illustration : Alda)

Ch. 1 "Mutine lutine"
Ch. 2 "Tristhan et Atalaï"
Ch. 3 "La routine mon amie"
Ch. 4 "L'auberge (...)"
Ch. 5 "Une nouvelle (...)"
Ch. 6 "Altération"
Ch. 7 "Les plateaux de l'Ars"
Ch. 8 "La morsure"
Ch. 9 "Aleenor la grande"
Ch. 10 "Le conseil (...)"
Ch. 11 "La bibliothèque"
Ch. 12 "Le chancelier"
Ch. 13 "Quelques brasses"
Ch. 14 "Soirée royale"
Ch. 15 "Droit vers l'est"
Ch. 16 "Apparaître et..."
Ch. 17 "La chute"
Ch. 18 "Solstice d'été"
Ch. 19 "Convalescence"
Ch. 20 "La source"
Ch. 21 "La poursuite"
Ch. 22


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Lundi 17 avril 2006
Dans les pas de Roanne - Chapitre 8 "La morsure" - partie 1 - Tous droits réservés


 
20ème jour du deuxième mois

        La promenade bucolique ne pouvait pas durer… Nous sommes repartis ce matin, joyeusement, suivant la piste sans difficultés. Toujours aucune trace du Petit Peuple, par contre je parviens à trouver de temps en temps un signe du passage de l’Aberration. Le sanglier, malgré le bât, trottine tranquillement entre les arbres, s’arrête, semble chercher quelque racine à se mettre sous la dent et nous rattrape ensuite. Il répète ce manège depuis notre départ.

Tout va pour le mieux. 

Puis de nouveau… un silence peu naturel nous recouvre.

C’est impressionnant, surtout dans cette partie de la forêt beaucoup plus fréquentée par les oiseaux.

Le sanglier se rapproche de nous, se colle à son maître. Ce comportement-là nous  convainc définitivement de poursuivre notre marche en silence. Nous continuons à suivre la piste de la créature, nous demandant quand nous allons tomber sur sa dernière proie.

Le cadavre est bien là, brisé contre un arbre. J’ai encore une fois du mal à retenir mon estomac. Je suis secouée par des spasmes nerveux. Thraec me serre le bras pour m’encourager à reprendre ma respiration. Même Arthus a changé de couleur.

Je pense pouvoir alimenter plusieurs jours de cauchemars avec cette vision d’horreur. Il s’agit d’un cerf commun, un mâle adulte dont la carrure devait être celle d’un petit cheval. Sa grande taille rend ce corps sans vie plus impressionnant que celui du chevreuil. Sa tête forme un angle étrange avec son encolure. Une partie de celle-ci et le dos sont zébrés de griffures putrides, mordus en plusieurs endroits. Sur les côtes et les flancs, la peau a été arrachée, révélant muscles et os. Le ventre est affreusement ouvert, les viscères déjà pourrissants sont étalés au sol. Une odeur nauséabonde s’en échappe. Les longues et fines jambes de l’animal sont recouvertes de son propre sang, l’une d’elle est brisée.

Je fais rapidement le tour du corps, observant le moindre détail. Mais je me dégoûte inutilement, car ce cadavre atrocement mutilé ne m’apprend rien. L’Altération l’a tué, s’est régalé de sa souffrance, de son sang, puis elle a repris sa route. Je note juste que le cerf est en meilleur état que ne l’était le chevreuil. Ses chairs ne sont pas dans un état de décomposition aussi avancé.

Nous rattrapons notre retard, petit à petit. Cette pensée ne me console pas : j’ai les larmes aux yeux, de dégoût.

        Lorsque je regarde en direction du sanglier de Thraec, resté en retrait, quand je pense à tous les animaux potentiellement en danger, je sens monter une bouffée de colère envers l’horrible créature. C’est vraiment une chance qu’elle n’ait pas attaqué d’être humain, surtout pendant les longues semaines où elle a tourné autour de Niwerand. Elle pouvait y entrer quand elle voulait, mais pour une raison que j’ignore, quelque chose la pousse à éviter les hommes. Quand nous la rattraperons, elle tentera tout d’abord de fuir. Cependant, je ne me fais pas d’illusions, elle se rendra compte que nous voulons l’empêcher de poursuivre sa route. Elle sera obligée de se défendre. Je ne sais toujours pas ce que mes deux compagnons ont prévu pour l’abattre. Il faudra qu’ils se décident à en discuter en ma présence, car je suis persuadée qu’ils en parlent dès que j’ai le dos tourné.

Nous repartons. Je jette un dernier regard au cadavre abject du cerf. Pendant un instant, j’aimerais savoir ce qui motive l’Aberration.

 

21ème jour du deuxième mois.

 

Je n’ai pas si mal dormi. J’ai fait des cauchemars, certes, mais toujours de la même teneur. Ils sont emplis d’une angoisse diffuse, sans aucun cadavre éventré. Ils ne font que me suggérer une présence malfaisante, sans vraiment me la montrer. Je me suis réveillée plusieurs fois, mais je n’ai pas eu trop de difficultés à me rendormir.

Je me lève avec le jour, sortant de mon couchage en silence. Nous n’avons pas monté l’abri. Le temps, particulièrement doux et sec, nous permet de nous en affranchir. Je me cache derrière des arbres pour un brin de toilette et un changement rapide de vêtements. J’en profite pour m’étirer et respirer à fond plusieurs fois. Je suis fatiguée. Ce sommeil entre coupé ne m’a pas si bien réussi. Heureusement, la journée s’annonce ensoleillée. Je reviens au campement. Thraec est déjà debout. Il commence à remballer ses affaires et je l’imite, tournant consciencieusement le dos à Arthus pour lui permettre de s’habiller tranquillement.

Après un repas frugal, nous repartons.

« Tu as encore eu un sommeil agité, n’est-ce pas ?

— Ça va.

— Roanne, les cernes que tu as sous les yeux te trahissent. »

Je jette un regard exaspéré à Arthus.

« Rien de nouveau, c’est toujours à peu près le même rêve qui revient. Il n’y a pas de quoi s’inquiéter. D’ailleurs, avec ce que nous avons vu hier…

— Tu t’attendais à pire ?

— Oui.

— Moi aussi, je t’avoue. »

Cette fois-ci j’ai un froncement de sourcils interrogateur. Arthus ne semble pas vouloir s’étendre davantage, ce qui m’agace profondément.

« Art, tu pourrais partager le fond de ta pensée ?

— Hum.

— Ecoute, j’aimerais savoir à quoi tu t’attendais.

— Je pensais que tu ferais des cauchemars plus violents. 

— Ma foi, heureusement que ce n’est pas le cas.

— Je crois pourtant qu’il faudra t’y préparer. Dans les prochaines nuits. Nous nous rapprochons de plus en plus de l’Aberration.

— Et ?

— Depuis Niwerand et cet épisode où tu lui as couru après… je pense qu’il s’est passé quelque chose entre cette créature et toi. Comme si vous aviez créé un lien. »

Il s’arrête d’avancer et me pose soudain les mains sur les épaules, m’immobilisant. Son regard se fait sévère et ne lâche pas le mien. Je n’ose plus respirer.

« Roanne, lorsque nous rattraperons l’Aberration, elle risque de s’en prendre à toi. Je suis persuadé qu’elle a conscience que tu la vois. Tu es les yeux du groupe. Quoiqu’il arrive, essaye de rester derrière Thraec ou moi, sinon, nous ne parviendrons pas à te protéger. »

Pour le coup, je ne me sens plus très bien. J’acquiesce vaguement d’un signe de tête.

« Art, comment avez-vous prévu de l’abattre ?

— Avec les moyens du bord, je le crains.

— À la hache et au couteau ? Bon sang, ça va être une boucherie !

— C’est très probable.

— Je te rappelle qu’il ne faut pas que cette horreur vous morde ou vous griffe, cela me paraît difficile dans ces conditions.

— Je vois que tu ne connais pas encore les dons de Thraec. Les haches et les couteaux, on peut les lancer.

— Oh ! »

Je l’avoue, je soupire de soulagement. Arthus s’en amuse, son regard se fait plus doux. Je le préfère ainsi. Nous repartons à grand pas, pour rattraper le Chasseur et son sanglier. Lorsque nous rejoignons Thraec, il me promet de me faire une démonstration pendant le déjeuner.

Nous continuons à avancer en forçant l’allure. La piste laissée par la créature est nette. Je pense que nous ne sommes plus très loin derrière elle.

En début d’après-midi, nous faisons une pause très rapide. J’ai juste le temps d’avaler quelque chose pendant que mes deux compagnons effectuent quelques lancés bien visés sur des troncs d’arbres. Ils en profitent pour vérifier les lames et les aiguiser. Ils mangent à peine et nous repartons.

Lorsque nous nous arrêtons, à la nuit tombée, je n’en peux plus. Nous ne préparons pas de feu. Par chance, la lune et les lunulles sont pleines, et nous y voyons parfaitement clair. Je m’enroule dans mon couchage, écoutant d’une oreille distraite la discussion des hommes. Je crois qu’ils parlent des tavernes qu’ils apprécient à Aleenor, mais je n’en retiens aucun nom car je m’endors comme une masse.

La lune et ses sœurs sont encore hautes dans le ciel lorsque je me réveille, la peur au ventre, étouffant à grand peine un cri d’effroi. Arthus se redresse aussitôt. Je lui fais signe que tout va bien, mais il marque un temps d’arrêt avant de s’allonger de nouveau. J’en fais autant. J’ai de la peine à me rendormir, je reste longtemps sur le dos, les yeux grands ouverts, à regarder le ciel. Les étoiles sont presque invisibles, occultées par la puissante lumière des trois disques blanc. Je ne peux pas réviser le nom des constellations que Thraec m’a patiemment appris au cours des dix-sept derniers jours. J’entends un hibou lancer un appel nocturne.

Lorsque je m’éveille de nouveau, je suis déjà debout. Je frissonne violemment, et j’ai l’impression d’être recouverte de sueur. Pourtant, j’ai froid. Je prends conscience que j’ai laissé mon couchage au sol. La nuit est très calme. Pas un seul hululement. Pas le moindre grattement d’un quelconque animal. Nous sommes en hiver, mais ce silence me paraît anormal. J’enfile mon pantalon, enroule mon écharpe autour de mon cou. Je ne prends pas mon manteau. Les deux hommes dorment. Je m’éloigne doucement du camp pour faire mes besoins. Cependant… quelque chose m’intrigue. Au lieu de revenir directement au camp, je marche un peu plus vers le sud. Lune et lunulles sont basses dans le ciel. La nuit se termine, mais j’y vois comme en plein jour. Il n’y a pas le moindre souffle de vent. Le calme me paraît de moins en moins naturel. Je devrais revenir au camp et réveiller mes compagnons, car je commence à penser qu’il faut nous remettre en route au plus vite. Mais je continue à avancer à petit pas. Le plus silencieusement possible, ce qui n’est pas facile avec les feuilles mortes et les brindilles.

Je commence alors à comprendre. Quelle inconsciente je suis ! Comme si mon rêve récurrent ne m’avait pas assez prévenue ! L’Aberration est là, elle rode. Je la sens. Soit elle nous a attendus, soit elle est revenue vers nous. Je la sens. Je ne saurais expliquer pourquoi, mais je mettrais ma main à couper qu’elle est quelque part, cachée derrière les arbres. Je repense à mon cauchemar. Toutes les conditions sont réunies. Je suis en train de le vivre. La peur agit enfin sur moi comme un coup de cravache : je parviens à me secouer et à faire demi-tour. Je m’oblige à marcher aussi calmement que possible. Je m’interdis de paniquer. Mais c’est avec un véritable soupir de soulagement que je retrouve le camp. Je me précipite sur le couchage le plus proche, et secoue légèrement Thraec. Il se réveille d’un coup mais ne me pose aucune question, car j’ai plaqué mon index sur mes lèvres. Je lui fais signe de se lever et sors Arthus de son sommeil, à son tour. Je suis extrêmement nerveuse, je continue à trembler et j’ai du mal à m’expliquer. Mes murmures sont quelque peu incohérents. J’essaye de faire comprendre, sans hausser la voix, que mon agitation n’est pas le fait d’un mauvais rêve. J’ai conscience de n’avoir aucune preuve, mais Arthus et Thraec ne mettent pas en doute mes impressions. Lorsque nous nous rendons compte que le sanglier, qui dormait contre son maître, est dans le même état que moi, nous échangeons un regard.

Thraec murmure :

« Il est temps de conclourrre cette trraque. »

Arthus approuve. Nous rangeons aussi rapidement que nous le pouvons nos affaires, et je marche en direction du sud. Les hommes et le sanglier me suivent sans sourciller.

 

 

publié dans : Dans les pas de Roanne
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