

La remarque du chancelier est pertinente et prouve qu’il a le nez fin… Quelle misère que je n’ai pas eu le temps de prendre un bain ! Cependant, il n’est pas question de me laisser démonter :
« Cela s’explique par le fait que j’aide le jeune Guillaume de Montay dont le poney a un excellent coup de saut. J’ai péché par manque d’hygiène et je suis désolée de vous avoir incommodé, mais mon mal de tête m’a prise au retour de l’écurie, je n’ai pas eu la force d’aller me laver. »
L’homme est obtus, à la façon dont il me regarde je suis persuadée qu’il reste sur ses positions. Mais je refuse de rentrer dans ce jeu-là, de ma part il aura toujours un discours identique. Pour le moment je dois jouer la jeune énamourée qui retrouve son bel amant et j’avoue que pour ce rôle là je n’ai nul besoin de me forcer. Quelques heures de séparation et Arthus me manque déjà. Je n’aurai aucun mal à faire croire que nous ne nous sommes pas vus depuis des jours.
Lorsque j’arrive dans la cour, le chancelier sur les talons, je croise Belvis qui fronce les sourcils lorsqu’il avise la présence de ce dernier. Je lui fais discrètement signe que tout va bien, nous aurons l’occasion d’en discuter. De ce fait le jeune Garde joue parfaitement le jeu, s’enquière de ma santé, salue le politicien et lui demande ce qui nous vaut l’honneur d’une deuxième visite de sa part. Arthus arrive de l’écurie alors que nous en sommes encore au stade des politesses, accompagné des femmes de sa famille et de son beau-frère. Les conversations vont bon train pendant que nous nous rapprochons discrètement l’un de l’autre. Je ne prends pas le risque de lui parler des affaires qui nous occupent, préférant donner le change : je lui demande si son voyage s’est bien passé, pendant que nous retournons dans le château.
Lorsque nous sommes rejoints par Guillaume et Wilfred, ils font la fête aux deux Gardes Royaux tout en parvenant à m’ignorer. Je croise les regards de Laus et Oedun lorsqu’ils arrivent à leur tour, juste derrière les deux enfants. Je suppose que c’est leur cousin qui les a surveillé en cette fin d’après-midi et qu’il leur a expliqué ce qu’ils devaient faire, qui ils devaient accueillir ou non. Je croise les doigts : pourvus que les petits ne fassent aucune maladresse.
À cette heure tardive, le soleil commence à se coucher. Le repas est cependant retardé pour permettre aux voyageurs de se laver. J’en profite pour me rendre à la salle de bain avec Fanny. La pauvre, cela l’oblige à faire une longue journée, mais au moins je peux prendre de ses nouvelles, lui demander si Fabian de Montay va bien et s’il y a eu des évènements dont je dois être au courant ces dernières semaines. Ma priorité est de pouvoir donner le change. Officiellement, je dois rencontrer le soigneur après-demain, soit deux mois jour pour jour après ma chute de cheval, afin de vérifier si j’ai encore besoin de mon attelle ou non. C’est à cette occasion que le soigneur confirmera que mes côtes n’étaient pas fracturées et que je souffrais plus vraisemblablement d’un froissement musculaire. Ainsi, dans un délai raisonnable, je pourrai reprendre le chemin d’Aleenor. Pour le moment je me laisse aller, je crois même que c’est la première fois que j’arrive à me détendre réellement depuis notre départ tandis que je m’abandonne aux soins de Fanny. Je me sens de nouveau bien dans ma peau, féminine, lorsque je sors de la salle de bain habillées d’une jolie robe, avec des sandales légères aux pieds, j’en oublie l’attelle que j’ai de nouveau enfilée par dessus un pansement.
Lorsque je passe de nouveau la porte de la salle, j’y retrouve l’ensemble des personnes que j’ai déjà croisées, à l’exception des enfants. Je suppose qu’on les a fait manger à part et qu’on les a envoyés se coucher. Cela me permet de respirer plus librement car ils ne risquent pas de laisser échapper un lapsus qui provoquerait l’effondrement de toutes nos intrigues. Il faudra tout de même faire très attention ces prochains jours, mais je compte sur leurs parents pour les maintenir à l’écart, autant que possible, du chancelier.
Pour le moment, c’est à mes propres paroles qu’il faut que je prenne garde, ce qui ne me rend pas très loquace. Cela me permet d’apprécier le repas qui est un véritable délice, tout en écoutant attentivement les discussions. Je m’aperçois d’ailleurs qu’une autre personne a adopté la même stratégie que moi : Oedun est extrêmement discret mais ne perd pas une miette des échanges. Il laisse Laus tenir tête avec panache et volubilité à certains points de vue que nous ne pouvons partager avec celui qui s’est invité.
Pour autant, la conversation entre Isabelle, le reste de sa famille, Belvis et le chancelier est riche d’enseignements. Tout n’est pas négatif chez ce dernier, ce serait mal le juger. Je m’aperçois d’ailleurs que sa vision des choses est globalement partagée par Camille. Même Arthus est bien contraint d’avouer qu’il est d’accord sur certains points. Par contre, il se braque, avec son jeune confrère, au sujet d’un texte de loi dont je n’ai jamais entendu parler vu que je ne m’intéresse pas à ces choses-là. Visiblement, le passage de celui-ci donnerait encore plus de pouvoir à la chancellerie. Nous savons tous que depuis quelques générations déjà, la royauté a pour vocation de coaliser notre peuple et de le représenter à l’étranger mais que le véritable organe décisionnel est entre les mains des chanceliers. De ce fait, la Garde Royale, je m’en rends compte ce soir, est devenue un enjeu. Certains politiciens comme d’Etressange aimeraient en changer le nom et pouvoir l’employer pour leur compte, comme bras armé officiellement à leur solde, alors qu’ils possèdent déjà le contrôle des soldats du royaume.
De ce fait, Arthus défend les intérêts de sa passion première, soutenu par Belvis. Le dialogue reste très serein, chacun argumentant son opinion avec respect pour le parti opposé. Je sens bien mon amant se crisper de temps en temps mais il conserve son sang froid, ce qui me permet d’en apprendre beaucoup à la fois sur lui et sur sa relation avec la Garde Royale. Je commence à mieux appréhender les soucis qu’il peut avoir en interne : au sein même de l’institution, les avis sont partagés.
Certains dont il fait parti pensent que le statut unique des officiers de la Garde, indépendants par le fait qu’ils rendent compte uniquement au couple royal, assure son absence de parti pris dans certains conflits, sans parler des missions qu’ils peuvent effectuer en toute neutralité. Cela permet aussi d’éviter des problèmes d’attribution de budgets qui à terme, selon Arthus, rogneraient sur certains rôles historiques tels que le maintient des traditions équestres. Je ne comprends que trop bien le clin d’œil vis à vis de l’Université, qui doit toujours compter avec ce que les chanceliers veulent bien lui octroyer. Il y a aussi le problème du recrutement. À ce jour les officiers conservent le droit de recruter toute personne qui leur paraît à la fois fiable et talentueuse, mon amant est persuadé qu’un changement de main de la Garde Royale s’accompagnerait d’une révision globale de sa politique et il n’est pas prêt à l’accepter. Pour lui, réduire son institution à une simple école formant des officiers d’élite serait un tort grave. Je comprends son point de vue, et lorsque que d’Etressange rebondit en notant que la Garde Royale gagnerait tout de même à se moderniser, pour la première fois j’ose intervenir : pourquoi cela ne serait-il pas compatible avec le maintient de son indépendance et le respect de ses traditions ?
Je me retrouve ainsi prise au piège, le chancelier me regarde avec attention et je me vois contrainte d’expliquer le fond de ma pensée. Exercice auquel je me plie en rougissant un peu. Belvis vient cependant rapidement à mon secours, m’aidant d’exemple concrets et je reprends un peu confiance. En digne fille de mes parents, j’expose ces idées que je partage depuis toujours avec eux, qui ont fait toute mon éducation : pour moi, évoluer ne signifie pas se parjurer. Je n’hésite pas à ajouter que ce qui fait la popularité de la Garde Royale est en partie son image et qu’y toucher est à mon avis risqué.
D’Etressange a l’air surpris par mon argumentation mais il n’est pas le seul autour de la table. Oedun me fait un clin d’œil, je devine qu’il pense exactement la même chose que moi, quant à Laus il lève littéralement son verre, suivi par Camille, Geneviève et Claude. Je donnerais n’importe quoi pour me cacher sous la table lorsque le chancelier se joint à eux, changeant à mon grand soulagement de sujet. Je reste cependant surprise qu’il n’ait pas cherché à avoir le dernier mot. Je me souviens alors que cet homme est brillant, il ne s’abaissera pas, par fierté mal placée, à chercher à convaincre à tout prix. Peut-être même a-t-il eu plus que je ne le crois en parvenant à me faire parler ?
Lorsque nous sortons de table, c’est évidemment de ce sujet que je discute avec Arthus et à mon grand désarroi il confirme ce que je craignais : D’Etressange s’est certainement régalé de me voir participer à la conversation, il souhaitait plus que tout que je sorte de ma réserve, à seule fin de me jauger. Finalement, il me paraît assez proche d’Isabelle de Montay par cette façon qu’ils ont de tester les gens, mais cela je le conserve pour moi. Je ne suis vraiment pas rassurée par tout ce qui s’est passé et cela me rend quelque peu nerveuse. Pourtant je suis franchement heureuse, pendant que je me déchausse, d’entendre Arthus m’avouer à voix basse :
« Ton soutien inattendu m’a surpris mais j’en suis enchanté. Tu as une façon de voir les choses encore différente de la mienne ou de celle de D’Etressange, une vision extérieure et pourtant pertinente. Je crois que c’est pour cela qu’il a préféré changer de conversation. Mais je suis certain que s’il en a l’occasion, il te relancera sur le sujet.
— J’aimerais autant ne pas me trouver de nouveau seule face à lui. Il est vraiment difficile de lui tenir tête.
— C’est un très bon orateur. C’est l’une des raisons pour lesquels je m’en méfie autant. Il est capable de faire changer quelqu’un d’avis sans même que la personne s’en rende compte. Camille le tient en estime et cela m’agace d’autant plus.
— Ne t’inquiète pas, elle est de la même trempe que lui. »
Je commence à retirer ma robe et comme Arthus ne me répond pas je me tourne vers lui, surprise. Je m’aperçois alors qu’il n’est plus du tout dans la conversation, à la façon dont il me regarde.
« Art, ça va ?
— Je t’aime.
— Pardon ?
— Ne fais pas semblant de ne pas m’avoir entendu…
— C’est juste que… Enfin je ne m’attendais pas à… Flûte, ça te prend souvent de changer de sujet de cette façon ? »
Je suis vraiment troublée. Il ne me répond pas, secoue la tête tout en s’approchant de moi et me soulève dans ses bras pour m’embrasser avec une fougue qui me surprend autant que la simplicité de sa déclaration. Ces dernières semaines nous avons eu peu de temps pour nous, surtout ces derniers jours où nous avons été contraints par la fatigue et les circonstances à étouffer nos désirs. Mais ce soir tout revient en force, l’envie que nous avons l’un de l’autre, associée aux sentiments que nous partageons, nous submerge. Arthus m’entraîne vers le lit mais nous ne prenons même pas le temps de l’atteindre, nous faisons l’amour sur un tapis, à même le sol.
Plus tard, alors que l’obscurité nocturne nous recouvre toujours, je me blottis contre mon amant, ravie d’être si proche de lui, y compris dans nos points de vue.
...
Bises ma belle