

12ème jour du huitième mois
Réveillés dès l’aube par nos blessures, nous sommes rapidement prêt à repartir. De nombreux lutins nous ont quittés pour retourner dans leurs lieux de prédilection mais nous avons encore de la compagnie. Nous avons discuté un peu avec eux, ce qui nous a permis de conforter certaines de nos hypothèses… De celles que je préfèrerais garder pour nous, sans les communiquer à qui que ce soit pouvant manquer de discrétion et les transmettre à des personnes mal avisées. Je me vide la tête pour ne pas penser à cela, me rendant compte que tout semble revenu à la normale dans la forêt : les oiseaux lancent des trilles entêtant et nous croisons à deux reprises des chevreuils.
Avec soulagement, nous retrouvons nos chevaux en début d’après-midi. Au moins ont-ils pu se reposer un peu, de leur côté. Nous repartons vers l’ouest, sachant que nous devrions retrouver rapidement nos compagnons : il serait étonnant qu’ils soient restés les bras croisés à nous attendre vu qu’ils connaissaient notre direction.
De ce fait, nous ne sommes pas surpris lorsque nous nous retrouvons face à eux en milieu d’après-midi. Nous nous arrêtons tous et je les regarde à tour de rôle pour essayer de deviner leur état d’esprit. Mais leurs visages sont fermés, las. Leurs montures et le sanglier aussi ont l’air épuisés : je devine qu’ils ont essayé de nous rattraper en poussant l’allure. Enfin, Nadia la première parvient à s’exprimer :
« Vous allez bien ? Vous êtes dans un état épouvantable ! »
Je suis son regard, posé sur la base du cou d’Oedun : l’aspect des griffures est encore très impressionnant. C’est le déclencheur, les Gardes et le Chasseur mettent pied à terre, Belvis prend les rennes qu’ils lui tendent pendant que Nadia et Thraec vont directement aider Oedun à sortir de selle pour regarder ses blessures de plus près. Le poète a encore moins bien dormi que moi et sa peau pâle marque plus : il a des cernes impressionnantes et le teint gris ce qui explique cette solicitude. Arthus vient droit vers moi, il flatte l’encolure de mon alezan puis me fait signe de le rejoindre. Je mets lourdement pied à terre à mon tour et nous restons à nous observer pendant un long moment. Il finit par baisser les yeux sur mon bras puis me demande d’une voix blanche :
« Vous l’avez eue ? »
Dépitée par l’accueil, je suis parcourue par un long frisson : cette colère froide est pire que les remontrances auxquelles je m’attendais à juste titre. Cependant je conserve mon sang-froid, j’extrais le sceau de la poche dans laquelle je l’avais glissé et je le tends à Arthus. Le soupir de soulagement qu’il laisse échapper me fait prendre conscience qu’il n’était pas certain que la créature ne soit pas sur nos talons. J’ose un sourire timide pour lui résumer brièvement la confrontation qui a eu lieu. Je baisse encore la voix d’un ton pour lui expliquer que de nouveau nous avons été protégés par la pierre de lune et que nos blessures devraient rapidement se refermer. Malheureusement, ce ne sera pas si simple, je m’en aperçois lorsqu’il me répond :
« Vu les griffures d’Oedun, il faudra certainement lui faire quelques points de suture. J’aimerais voir ton bras et tes autres blessures. »
Je confie à mon tour mon cheval à Belvis, qui se charge des animaux. Très rapidement, Oedun est pris en charge par Thraec qui le soigne pendant que Nadia lui tient la main pour l’encourager. Les grimaces que fait le poète en disent long sur ce qui m’attend. Pour ma part, je montre à Arthus la morsure qui est finalement bénigne une fois nettoyée de la corruption de l’Aberration. Mon cuir m’a bien protégée. De même les griffures des cuisses ont été limitées par mon pantalon : je ne les montre pas à Arthus car je ne vais pas me dévêtir ainsi devant tout le monde, il doit me croire sur parole. Par contre, il tient à inspecter mes épaules mais là aussi, je suis surprise par le côté relativement superficiel des entailles. Malgré tout je n’échapperai pas aux points de suture pour aider la cicatrisation.
Lorsque Thraec en a fini avec Oedun, il s’occupe de mon cas. Je serre les dents et la main d’Arthus qui m’a accompagnée, pendant que l’aiguille désinfectée et le fil font leur office, à vif. C’est douloureux mais nécessaire. Pour remercier le Chasseur, je lui donne ensuite le crâne et l’antérieur que j’ai prélevés sur le cadavre de la créature et nettoyés : il ne reste plus que les os. Il me regarde avec fierté :
« Tou es oune bonne élève ! Et tu as du crrran. Les lounes sont crrroissantes, mais si les étoiles rrrestent visibles ces prrrochaines nuits, je t’apprrrendrai quelques constellations que tou ne connais pas encorrre. »
Je le remercie en souriant, cette attention me touche particulièrement. Puis je me tourne courageusement vers Arthus, sachant qu’il attend des explications même s’il ne m’a encore rien demandé.
« Je sais que tu m’en veux, mais j’ai fait avec toi ce que tu voulais faire avec Belvis : te protéger. Et protéger les autres ! Je n’ai pas fait ça par envie de me rendre intéressante ou par témérité. Je savais que cette sale bestiole s’en serait pris à l’un de vous pour m’atteindre. Vous n’aviez aucun moyen de lutter contre elle, tu le sais parfaitement, et toi moins que les autres… »
Je sais que ce sujet-là est sensible : il risque de m’en vouloir encore plus, pourtant il faut bien qu’il comprenne, qu’il admette que ma crainte était justifiée. Pourquoi me regarde-t-il toujours sans réagir, sans rien dire ? Je recommence à paniquer, de la même façon que la semaine passée. Que mon intervention sur la source me paraît loin ! Pourtant sept jours à peine se sont bel et bien écoulés depuis.
Je n’ai aucune envie de céder de nouveau à ma faiblesse, je regarde Arthus dans les yeux en lui prenant la main, me moquant de me donner en spectacle. Je me sens cependant très mal lorsqu’il me refuse ce geste en dégageant ses doigts, détournant le regard. Il se lève et me tourne le dos pour retourner à ses affaires et fourrager dedans. Je garde mon calme pour me rendre auprès des chevaux, au cas où Belvis aurait encore besoin d’aide. Il est évident que nous allons rester ici pour le reste de l’après-midi afin que chacun se repose, mais je ne peux rester inactive : le mutisme d’Arthus me perturbe profondément. En fin d’après-midi, je n’y tiens plus et je me rapproche de lui pour l’obliger à me parler.
« Je t’en prie Art… Dis-moi ce que tu as sur le cœur, plutôt que de me laisser dans le doute. Je sais que tu m’en veux mais je… Je n’avais pas le choix.
— Je le sais. »
Il se passe une main sur le visage et le tend enfin vers moi, les yeux rougis de fatigue… Et d’autre chose peut-être.
« Je me doutais que tu agirais ainsi parce que j’aurais fait la même chose à ta place. C’était le plus sûr, le plus logique. Mais j’ai encore une fois était incompétent. Incompétent et incapable de te soutenir, de te protéger. »
Je me rapproche de lui, tremblante, pour lui murmurer :
« C’est maintenant que j’ai besoin de ton soutient et de ta protection. »
Alors en douceur, soucieux de ne pas appuyer sur mes blessures, il me prend enfin dans ses bras et nous restons un long moment tendrement enlacés. Lorsque nous allons nous coucher, après une courte veillée, il fait encore un peu jour. Les étoiles attendront une autre soirée. Nous avons tous besoin de repos et de relâcher nos nerfs et chacun se prépare pour la nuit. Je n’enroule pas ma couverture autour de moi : comme il fait encore une douce température je la déplie et m’allonge simplement dessus, les yeux dans le vague. Arthus me rejoint alors et s’agenouille à mes côtés. Il me caresse le visage du bout des doigts puis me demande s’il peut s’installer avec moi. Je me pousse pour lui faire place avec un certain soulagement, il s’allonge et nous recouvre de sa propre couverture. Nous nous endormons dans les bras l’un de l’autre.
15ème jour du huitième mois
J’ai passé les deux dernières soirées à admirer la voûte étoilée aux côtés de Thraec, pour ensuite aller m’allonger contre Arthus avec le besoin de le toucher, d’être près de lui. Nous essayons cependant de toujours faire preuve d’autant de pudeur que possible pour ne pas gêner nos compagnons. Lorsque nous chevauchons, je me place à côté de l’un d’entre eux lorsque notre allure permet de discuter, ce qui est souvent le cas puisque nous n’avons plus à forcer le train. Nos chevaux et le sanglier donnent le meilleur d’eux-mêmes depuis trois semaines, il est temps de cesser de tirer sur la corde.
Plus la journée avance, plus la région semble habitée. Avec un peu de chance, ce soir nous dormirons dans des lits. Avec un peu de chance ce soir je pourrai prendre un vrai bain, me débarrasser de la désagréable impression de saleté qui me colle à la peau depuis quatre jours.
18ème jours du huitième mois
Par chance, mon vœu de dormir dans une auberge s’est réalisé. Mieux encore, nous allons passer notre quatrième nuit d’affilée dans une ferme-étape. Depuis que nous en avons terminé avec la créature, nous avons décidé de voyager plus confortablement. Même si nous prenons toujours des précautions : Thraec arrive systématiquement bien avant nous ou au contraire plus tard, et nous endossons toujours nos rôles.
D’après les cartes et du fait que nous maintenons un bon rythme de chevauchée, nous devrions arriver à Montay après demain. Je sens déjà une certaine impatience nous gagner : nous avons tous envie de prendre du repos. Pour Arthus c’est encore plus flagrant, même s’il le cache bien, je devine qu’il a hâte de revoir sa famille. Je n’ose imaginer l’accueil qui nous sera réservé ne serait-ce que par Guillaume et Wilfried. Les enfants doivent nous en vouloir d’être partis comme des voleurs, sans leur dire au-revoir. Nous ne pouvions malheureusement pas faire autrement, j’espère qu’ils ont su tenir leur langue. Pour le plus jeune je ne m’inquiète pas car il est si timide et discret qu’il n’a aucune raison de parler de notre départ. Quant à Guillaume, j’espère que sa vivacité lui permettra de comprendre qu’il a vraiment intérêt à ne pas se montrer trop bavard. Sinon je le remettrai sur son poney et je lui en ferai baver !
Nous dînons sur une grande table encadrée de bancs, dans une salle d’aspect fruste mais conviviale. Comme les soirées précédentes, Oedun anime par des poèmes, des chants et il m’arrive de l’accompagner. Il a remonté son col pour ne pas avoir trop de questions indiscrète sur la blessure encore visible à la base de son cou. Pour ma part, j’essaye de cacher mon bandage en conservant le bras droit sous la table. Ce soir, Arthus en profite pour en faire autant, serrant ses doigts autour des miens. J’ai remarqué qu’il cherche plus mon contact, avec semble-t-il un besoin de se rassurer sur sa réalité.
Je dois malheureusement quitter la veillée de bonne heure : comme les soirs précédents, je pique du nez. Mon manque de sommeil et ma fatigue m’obligent à dormir de longues heures. Arthus ne me lâche pas et m’accompagne. Nous nous endormons rapidement dans les bras l’un de l’autre, sans davantage nous donner que les soirs précédents car nous n’avons pas la tête à cela.
Ben moi pour le coup, je suis assez dubitatif sur la réaction "gentillette" d'Arthus, et je rejoins plutôt l'avis de Sieglind sur ce coup là, franchement pour quelqu'un d'aimant je mattendais à plus de virulences de la part de ce jeune homme, hé hé !!!
Adû
J'ai vraiment aimé la réaction froide d'Arthus, le ton sec, la phrase coupante !
Je trouve également que l'épuisement, autant physique que moral, de Roanne est bien rendu à travers ses réactions, ses paroles.
Et j'apprécie aussi la tranquillité revenue dans le groupe, le retour à la randonnée à cheval, les nuits à la belle étoile, l'auberge...
Bref, relaxation, détente pour Roanne maintenant ?
J'attends la suite avec la même impatience que d'habitude...