

L’Aberration se retourne vers moi, furieuse, et Oedun en profite pour la poignarder à son tour : il essaye de l’égorger mais elle lui échappe au dernier moment en se détournant avec souplesse. Du coup il lui entaille l’épaule. Hors d’elle, elle se jette sur moi en hurlant. Emportées par son élan, nous tombons au sol et roulons entre deux arbres, droit vers la rivière. Je suis terrorisée, je sens ses griffes qui me labourent les épaules, les cuisses, pendant que j’essaye de l’empêcher de me mordre la gorge en me protégeant de mon bras droit replié dessus. Par je ne sais quel réflexe, je n’ai pas lâché mon couteau, je lui en redonne un coup sans trop savoir où, puis un autre. Bon sang, ce que je manque d’air, elle m’écrase de tout son poids !
Pendant un bref instant, nous nous regardons, yeux dans les yeux : j’ai de nouveau l’impression de passer une porte, d’avoir la vision d’un autre monde. Je ressens pendant un bref instant le manque de cette créature, le besoin vital qu’elle a de trouver une source de flux car le peu qu’il reste suffit au Petit Peuple, mais pas à ses besoins. Ce manque est pour elle une douleur constante et lancinante, qui la travaille depuis son réveil. Pourtant, à cet instant c’est moi qui souffre, mais cela ne lui suffit pas. Je suis persuadée qu’elle sait que je suis la responsable de la disparition de la source qu’elle cherchait depuis des mois. Elle m’en veut à mort, elle me hait tellement que je le sens au plus profond de moi-même, alors que j’ai conscience que je ne vais pas tarder à perdre connaissance.
Tout à coup, sa haine laisse place a une profonde douleur : Oedun est parvenu à enfoncer son couteau entre ses côtes. Elle se détourne alors de moi pour tenter d’assurer sa propre survit en contre-attaquant et cela lui coûte une souffrance plus grande encore : la proximité de la pierre de lune lui est insupportable et je comprends enfin pourquoi. Je me relève pour venir en aide à Oedun, à son tour en mauvaise posture. Bien que je sois chancelante, à la recherche de mon souffle, je n’ai pas le droit d’échouer : je me précipite pour me placer derrière l’Aberration et d’un geste sûr, que Thraec a passé des soirées à me montrer, je lui relève la tête du bras droit pendant que je trace un sillon sanglant sur sa gorge de l’autre main, en y mettant le plus de force possible. Ce n’est pas aussi simple que la théorie, elle se débat et nous roulons de nouveau au sol. Heureusement, en quelques instants elle agonise, incapable de pousser un nouveau cri pendant que nous essayons avec le poète de ramper le plus loin possible d’elle.
Dès qu’elle s’effondre, son corps commence à disparaître sous forme d’énergie pure, j’en suis « éblouie » si l’on peut dire et je reprends ma vision normale, un peu voilée. Il ne reste plus de la créature, après quelques minutes, qu’un squelette recouvert d’une infecte bouillie de chairs. J’ai l’estomac au bord des lèvres et Oedun est affreusement pâle. Il me reste pourtant un dernier geste à accomplir : avisant une petite branche d’arbre tombée au sol, je la nettoie de ses feuilles et rameaux puis je m’en sers pour retourner la carcasse. Prenant mon courage à deux main, je retire mon cuir, retrousse la manche de mon corsage et enfonce mon bras gauche entre les côtes. Lorsque je parviens enfin à trouver ce que je cherche, je m’éloigne du cadavre dont l’odeur pestilentielle me poursuit et je rends mon déjeuner, secouée de spasmes.
Dès que je parviens à me calmer, je me rends vers la rivière, entraînant Oedun avec moi. Nous nous débarrassons d’un maximum de vêtements pour constater les dégâts. Je me rince les bras et je lave l’étrange objet que j’ai trouvé dans la carcasse pour le mettre à l’abri dans une poche, lorsque j’intercepte le regard interrogateur du poète. Je lui tends le sceau, qui semble sculpté dans une sorte de marbre vert.
« Il y avait quelque chose d’équivalent dans l’autre créature, celle qui altérait les chairs. Je ferai des recherches si je peux poursuivre à l’Université, pour savoir quel était le type de celle-ci. En tout cas, ce sera notre preuve que nous l’avons abattue. Je ne me sens pas de me balader avec un crâne et une patte, mais je crois que Thraec m’en voudra si je ne les prends pas. Attends-moi deux minutes et profite-en pour te laver, je reviens. »
Oedun acquiesce, toujours silencieux : il a l’air choqué et je n’aime pas ça du tout. J’essaye d’expédier la dernière besogne le plus rapidement possible, me retenant sans succès de vomir de nouveau. Lorsque je reviens auprès du poète, j’ai un affreux goût de bile dans la bouche.
« Je donnerais n’importe quoi pour une gorgée de sky.
— Moi aussi… »
Je voudrais me baigner, me laver de tout ce sang, de tous ces sucs infects qui me collent. Mais je risque de perdre conscience à tout instant alors je préfère me laisser glisser au sol. Oedun a de très vilaines griffures sur l’épaule et à la base du cou mais ça va. J’imagine qu’avec l’aide des lutins, cela devrait passer. Quant à moi, je n’ose pas regarder de nouveau mon avant bras droit.
« Pourquoi n’a-t-elle pas pu m’attaquer ? Pourquoi a-t-elle réussi à te sauter dessus ? »
Oedun a murmuré ces questions pour lui-même et se redresse soudainement, comprenant enfin :
« Roanne, tu n’as quand même pas !… »
Il se relève, et vide ses poches une à une jusqu’à ce qu’il trouve la pierre de lune. Tournant la tête de droite à gauche, avec l’air ahurit de quelqu’un qui n’accepte pas, il s’approche de moi, s’agenouille à mes côtés et me remet la pierre dans la main.
« Pourquoi as-tu fait ça ?
— Je me doutais qu’elle me reconnaîtrait et que tu serais sa première cible.
— C’était de la folie !
— Toute cette histoire l’est, tu ne trouves pas ? »
Nous restons quelques instants côte à côte, front contre front, profondément secoués. Si nous avions été plus expérimentés, si nous avions été des chasseurs, nous n’aurions pas eu tant de mal… J’ai le bras droit dans un état épouvantable car la créature est parvenue à le mordre à travers le cuir, j’ai l’impression qu’il est de nouveau brisé. J’ai des griffures sur l’autre bras, les cuisses. Mais je n’ai pas le loisir de m’attarder sur ce que cela pourrait entraîner car je sombre dans l’inconscience.
Lorsque j’en sors, il fait encore jour. Je suis allongée, Oedun assis à mes côtés, l’air épuisé… Je me redresse et lui serre brièvement le bras ce qui est une erreur : il grimace aussitôt :
« Désolée ! »
Il a un petit rire qui me rassure et me remet du baume au cœur. Cette fois-ci, je suis bien décidée à me laver, d’autant que je note qu’il a profité de ma perte de connaissance pour se baigner et se changer. Je me lève et m’éloigne à petits pas pour trouver un coin tranquille sur la rive.
« Roanne, où vas-tu ?
— J’ai besoin de me laver…
— Ne t’éloigne pas trop, d’accord ?
— Promis. »
Je ne crois pas que ce soit le moment de s’embarrasser de fausse pudeur vis-à-vis de lui, mais je sais que d’autres yeux nous observe et veillent sur nous. Je m’éloigne juste assez pour que quelques arbres me permettent de me déshabiller en toute discrétion. Je rentre dans l’eau en frissonnant, surprise de la trouver si froide ce qui ne m’empêche pas de me rincer entièrement, cheveux compris. Je reviens sur la rive pour chercher dans mon sac le change que j’avais prévu. Les vêtements que je portais ne sont plus que des loques, bonnes à brûler : je les abandonne sur place car elles me répugnent. J’ai tout de même un regard attristé pour ma fidèle veste de cuir, qui m’a suivie partout ces dernières années et qu’Alhia a pris la peine de m’apporter lorsqu’elle a rejoint Aleenor à son tour. Ce vêtement j’y tenais, il y avait tellement de souvenirs qui lui étaient restés collés… Les promenades dans la campagne, les leçons d’équitation, les chevauchées autour de Niwerand, les batailles de boules de neige… Avec un dernier soupir, je me fais un bandage grossier sur le bras droit, notant que je n’arrive plus à bouger ma main.
Je vois quelques uns des lutins qui nous ont aidé de leur mieux pendant notre confrontation. Je ne m’en suis pas aperçue sur le moment, mais ils ont canalisé l’Aberration de façon à ce qu’elle ne puisse prendre la fuite, ce qui leur a demandé une énergie considérable pour ne pas qu’elle se retourne contre eux. Ils sont aussi fatigués que nous. Oedun propose qu’on revienne sur nos pas autant que possible pour s’éloigner du lieu qui empeste la mort. J’accepte sans hésiter.
Nous nous traînons, mais nous avançons jusqu’à la tombée de la nuit, des heures plus tard. Lorsque nous nous arrêtons, les lutins nous entourent en nombre et je sens la pierre de lune, que j’ai repassée autour de mon cou, pulser doucement. Lorsque je la pose au-dessus de mes vêtements, Oedun murmure, visiblement soulagé d’avance :
« Il est l’heure de soigner ce qui peut l’être. »
Il m’aide à retirer mon sac : je ne sens même plus mon bras droit et je frissonne de fièvre. Nous nous asseyons en tailleur afin de nous laisser guider par le Petit Peuple. Très rapidement, je devine ce que nous faisons et qui m’avait échappé deux mois plus tôt : nous utilisons les flux, nous les captons, afin d’effacer les traces de corrosion laissée par l’Aberration. Je retrouve le cœur qui bat avec puissance et nous englobe… Un cœur de dragon. Je me laisse aller par instinct, suivant les flux, portée par les chants millénaires des lutins, plus vraiment moi-même et pourtant unique dans cette diversité. Nous touchons du doigt la mémoire véritable, bien plus pérenne que celle des hommes. Je sens de nouveau les énergies en jeu, qui viennent à nous, font et défont. Nettoient et réparent. Lorsque les vibrations de l’énorme battement cardiaque s’éloignent, mon propre cœur cogne a un rythme régulier, apaisé. Je partage un long regard avec Oedun, mais pas un mot. C’est si rare qu’il ne trouve rien à dire que ça en est presque déstabilisant. Ce silence qui s’éternise lui ressemble si peu. Je lui prends la main, avec une grande douceur, quand enfin il murmure :
« Quelles expériences j’aurai partagé avec toi… Les premières ne furent pas très morales, et celles-ci sont simplement transcendantes. J’ai eu de la chance de m’arrêter un jour à l’auberge des Trois-Dragons, je suis un privilégié.
— Tu as quand même failli le payer cher.
— Non, c’est toi qui a pris le plus de risque. Je préfèrerais autant qu’un certain Garde Royal ne l’apprenne jamais, cependant quand il verra ton état je ne doute pas un instant qu'il va tout deviner. Je crains qu’il ne m’étripe, ma chère !
— Je crois que nous serons deux à passer un mauvais moment. Il vaut mieux que l’on dorme pour se remettre. »
Donnant l’exemple, je prends ma couverture pour la dérouler. Tournant le dos à Oedun, je me déshabille pour ne garder sur moi que le minimum puis je me blottis dans mon couchage, mon sac sous la tête. Je passe quelques minutes à bouger ma main droite : elle n’est plus paralysée et les sensations sont revenues. J’ai tout de même une vilaine morsure au bras et la douleur rend mon sommeil chaotique. Je suis toutefois soulagée car je connais assez bien l’art des lutins pour savoir que dans quelques jours, il ne me restera plus qu’une cicatrice bien propre.
Commentaires Récents