

La cupidité semble aussi vaste que l’esprit humain, en ce sens elle paraît ne pas posséder de limites. Pour tenter de rassasier ce féroce appétit sans fond, bien des hommes se lancent dans de délicates manœuvres, intrigant pour leur propre compte au nom de peuples entiers. Justifiant des actes immoraux avec de belles paroles, ils endorment la conscience de leur entourage. Ce dernier ne demande finalement que la commodité de les croire, afin de ramasser les miettes. C’est ainsi que les mines d’argent ont été creusées au sein même de la Terre. L’exploitation de ce gisement ne prêterait pas à controverse, si l’on ignorait la main d’œuvre nécessaire à son rentable fonctionnement.
Les mines d’argent sont une source de bénéfices certaine pour leurs rois, mais forment un enfer de rocs et de flammes pour leurs petits esclaves.
Cela remontait à des années mais le souvenir était encore vivace, véritable cicatrice gravée en elle. Mia, fillette brune à la peau pâle, se souvenait avec une douloureuse perfection de la première fois où son regard naïf s’était posé sur la contrée : elle avait été surprise par la désolation alentour. Certes elle était habituée à voir les arbres tomber, son père étant bûcheron, mais ce qui la choqua fut l’absence totale de forêt. Elle avait entièrement disparu sous l’effet d’une coupe à blanc, à des lieues à la ronde. Il n’en restait qu’un panorama étrange de lande et de souches, auquel la gamine n’avait jamais été confrontée. Elle avait alors six ans, presque sept, et la première pensée qui lui vint à l’esprit fut que la terre était bien nue. Elle en était presque gênée pour cette dernière, car elle avait l’impression de s’immiscer dans son intimité.
Et pourtant, ce n’était que le début. Ce que la fillette découvrit en suivant son père, descendant du plateau vers le cœur de la vallée, fut un choc pour son âme d’enfant. Les hommes avaient ouvert d’étranges cavités dans la roche, offrant une vue sur les entrailles même de la terre. Instinctivement elle détesta la désolation qui émanait de l’endroit, geignant après son père pour faire demi-tour. Mais lorsque celui-ci se retourna sur elle, Mia se tassa sans se plaindre davantage car elle connaissait le danger de se montrer capricieuse. Elle continua à marcher aussi vite qu’elle le put à ses côtés, forcée par moments de trottiner maladroitement pour rester à hauteur de l’homme, essayant tant bien que mal de ne pas trébucher.
Arrivée au bout du chemin, l’enfant put observer les lieux : ils lui semblèrent encore plus sordides sous la grisaille du plafond nuageux. Des cratères formaient des bouches artificielles servant à pénétrer dans d’étroits boyaux, à même la roche. De la terre et des déblais façonnaient des monticules un peu partout, les plus anciens s’étant érodés sous les pluies orageuses qu’ils avaient subies. Aussi loin que le regard pouvait porter, d’étranges constructions fumantes s’élevaient de place en place, ressemblant vaguement aux fours à pain que Mia connaissait depuis toute petite. Une odeur lourde imprégnait les lieux, dans laquelle on reconnaissait le fumet du bois brûlé ainsi qu’autre chose d’indéfinissable. Des gens vaquaient à diverses tâches, la plupart portant des bûches vers les trous béants, d’autres s’en retournant avec de lourds sacs remplis de gravats.
Mia observait leurs allées et venues avec curiosité, presque hypnotisée par l’incessant ballet. Il lui semblait plus intéressant de scruter ces drôles d’hères que de continuer à se concentrer sur les dégâts du paysage. Elle entendit vaguement son père lui demander de rester là sans bouger puis saluer un homme, qu’elle ne regarda même pas. Elle ne se fit pas prier : elle suivait le gigantesque bûcheron depuis l’aube, la fatigue et la faim lui coupaient les jambes. Il fallut quelques minutes à l’enfant pour réaliser qu’elle se tenait debout devant une sorte de cabanon, duquel s’échappaient des bribes de conversation : obnubilée par le décors, elle n’y avait prêté aucune attention. Elle reconnaissait la voix de son père, rassurante par sa présence, effrayante par la force brute qui en transpirait. Habituellement turbulente, la môme avait déjà eu droit à des corrections sévères : elle évitait dorénavant d’encourir les foudres paternelles. C’est pourquoi elle avait suivi sans broncher cette nouvelle lubie de marcher si loin de leur forêt, ainsi que de leur chalet rustique et chaleureux.
La porte s’ouvrit avec fracas, laissant passer le bûcheron et l’inconnu. Enfin Mia dévisagea ce dernier et ce qu’elle vit ne lui plut pas : l’homme avait le visage dissymétrique avec un nez cassé et le menton de travers. Sa bouche semblait former un éternel rictus et le tout lui donnait une expression mal aimable que son corps sec ne venait pas contredire. Il était tout simplement effrayant. Instinctivement l’enfant se rapprocha de la jambe paternelle, cherchant sa protection. Le grand corps de son père se pencha sur elle.
« Tu restes ici, et tu travailleras de ton mieux, fille. Pas de discussion.
— Mais… »
Les yeux de Mia allaient du bûcheron à l’homme qui l’observait sans laisser transparaître la moindre émotion. Elle savait qu’elle ne devait pas contredire une décision formulée par son géniteur, pourtant elle ne comprenait pas la situation. Il profita de sa confusion pour lui serrer brièvement l’épaule puis s’éloigner.
« P’pa ?
— Tu restes ici ! »
Il avait aboyé son ordre sans se retourner, partant déjà à longues enjambées. L’inconnu adressa enfin la parole à l’enfant ébranlée, d’une voix rocailleuse.
« Moi c’est Martin. C’est quoi ton nom ?
— Mia.
— Suis-moi petite, j’vais te présenter ton équipe. Tu bosseras avec eux, ils t’apprendront tout c’que t’as besoin de savoir. J’veux du travail bien fait, et pas de jérémiades. »
Contrairement à son père, Martin semblait régler ses pas de façon à ne pas la perdre. Il emmena la fillette choquée vers une ouverture au niveau de laquelle il n’y avait aucune activité, l’invitant à entrer à sa suite. L’homme n’était pas grand : son père à elle aurait été obligé de se plier en deux pour ne pas s’abîmer le crâne. Mia passa la main sur la roche aux tons bruns et ocres, comme pour s’assurer de la réalité de son cauchemar. Elle fut guidée par d’étranges couloirs jusqu’à une chambre qui comportait une bouche d’aération. Cette dernière permettait un éclairage ténu ainsi que l’évacuation de la fumée d’un petit foyer. Plusieurs gamins en haillons étaient assis autour du feu et se levèrent pour accueillir Martin. Ils le saluèrent avec chaleur, ne semblant pas éprouver le moins du monde la réserve pleine d’appréhension de Mia. Celle-ci leur fut présentée, ce qui lui valut d’être dévisagée, jaugée : son malaise s’accentua.
Un garçon, qui semblait le plus âgé, se rassit en sifflant entre ces dents.
« La prochaine fois, tu devrais nous prendre une demi-portion encore plus légère.
— Commence pas l’Grigou. La Mouflette grandit et t’a dit toi-même que bientôt elle pass’ra plus. Faut bien de la demi-portion pour aller vider après la casse. Son père dit qu’elle est dure au mal, j’te laisse en juger. En tout cas, l’a pas coûté bien cher, alors on va pas chipoter. Allez Mia, installe-toi, et t’laisse pas piquer ta gamelle surtout. Ici, faut pas tomber malade donc faut manger c’qu’on te donne. »
Sans plus de façon Martin s’en était retourné en laissant la nouvelle arrivante, perdue et décontenancée, plantée devant les autres mômes.
Les années avaient passées, pourtant Mia s’en souvenait encore de ce « l’a pas coûté bien cher » : son père l’avait abandonnée, cédant à l’appel des exploitants du gisement. Ces derniers proposaient aux parents de fratries importantes, contre une bourse bien remplie, de prendre en charge les bouches en trop. Elle l’avait appris rapidement en écoutant les enfants qu’elle côtoyait. Il lui avait fallu bien plus de temps pour commencer à s’interroger. Pourquoi, sur tous ses frères et sœurs, le bûcheron l’avait-il sacrifiée elle ? Mais Mia avait comme les autres consenti à ne pas se rendre malade avec ces questions qui ne trouveraient certainement jamais de réponses. Il était peu probable qu’elle revoie un jour les membres de sa famille.
Le soir de son arrivée, elle s’était efforcée de se faire discrète en se calant dans un coin de la chambre souterraine. Elle ne s’y sentait pas à l’aise, habituée qu’elle était des grands espaces, d’autant plus qu’elle était intimidée par l’accueil froid de ces inconnus avec lesquels elle était censée cohabiter. Puis une fille était venue la chercher.
« Allez, viens la nouvelle, t’auras plus chaud près du feu. Et puis c’est temps d’manger. »
Celui qui semblait être le chef de la bande l’avait alors regardée, puis lui avait adressé la parole pour la première et dernière fois ce soir-là. C’était un garçon de petite taille et d’aspect chétif, qui dégageait cependant énergie et autorité :
« Demain, tu m’suivras pour que je te montre. Ici y a trois règles. Ne pas se blesser, ne pas être malade, et toujours aider son groupe. Si t’as compris ça, y’aura pas de problème. T’es d’accord ? »
Mia avait approuvé tout en prenant une gamelle dont la soupe lui parut affreusement fade. Après le repas, elle s’enroula dans une couverture et pleura en silence, regrettant déjà la chaleur de ses frères et sœurs au milieu desquels elle avait l’habitude de dormir, à la façon d’un chiot au sein de sa portée. Si les enfants savent être cruels, ils sentent aussi d’instinct quand un benjamin plus fragile a besoin de soutien. C’est ce qui arriva à Mia au cours de cette première nuit au milieu des mines d’argent. La fille qui était venue la chercher s’allongea contre elle et la berça jusqu’à ce qu’elle tombe dans un profond sommeil, lui apportant réconfort et chaleur. L’enfant ne garda pas davantage de traces de cette journée qui scellait son destin. L’autre fille, par contre, essaya de conserver le souvenir de ce parfum de forêt qui sentait bon la liberté, imprégné dans les cheveux de la nouvelle recrue.
Commentaires Récents