

Dans les pas de Roanne - Chapitre 21 "La poursuite" - Partie 1 - Tous droits réservés -
8ème jour du huitième mois
Cela fait deux jours que nous chevauchons à bride abattue, autant qu’il nous est possible de le faire sans maltraiter les chevaux ou le sanglier. Le temps n’est malheureusement plus de notre côté car depuis ce matin nous trottons sous la pluie, aussi trempés que nos animaux. Heureusement nous avons trouvé un chemin qui doit rejoindre une route, plus à l’est : celle-ci remonte légèrement vers le nord, ce qui est idéal pour nous. Si nous n’avons pas fait d’erreur nous serons en fin d’après-midi au sec et au chaud dans une auberge.
La monotonie et l’inconfort du voyage me poussent à m’interroger, encore et encore, sur ce que j’ai vécu et les conséquences qui vont en découler. Si l’on excepte ce qui nous attend avec l’Aberration, ma nouvelle crainte est plutôt ce qui m’attend à Aleenor lorsque nous serons de nouveau face au Conseil des Sages ou bien face à des supérieurs d’Arthus. Il n’est pas question que je leur conte dans le détail ce qui s’est passé lors de mon passage à travers la faille. Certaines personnes pourraient éventuellement être placées dans la confidence mais comment empêcher que par la suite mon témoignage soit mis à l’écrit, pouvant ainsi tomber entre de mauvaises mains ? J’en ai rediscuté avec Arthus et Oedun et nous sommes bien d’accord : il faut protéger la trame en priorité. Nous accorderons nos discours. J’espère tout de même voir Dame Arsinoé dès que nous serons de retour pour lui expliquer mon point de vue, espérant qu’elle acceptera ma franchise avec le même bon sens que mon amant. Si cela ne lui plait pas, elle devra faire avec, je le crains, tant pis si cela signifie le retrait de sa confiance et la perte de mon poste aux archives. De toute façon, je sais depuis longtemps que celui-ci a plus ou moins été créé pour me faire rester dans la capitale, à un moment où les Élus souhaitaient me garder sous leur protection.
Ainsi, je sais qu’il me reste beaucoup à faire et qu’il va me falloir du courage, en grandes quantités. La traque de la créature n’est qu’un point critique parmi d’autres. Par contre, ce point-là met d’autres personnes que moi en danger et je n’ai toujours pas résolu la façon la plus sûre d’éluder ce problème. Ces deux dernières nuits mes songes étranges sont réapparus mais de façon encore brumeuse. Je commence à croire qu’il ne s’agit vraiment pas de simple rêves. Je sais maintenant reconnaître une certaine similitude avec l’étrange dimension qui se cachait derrière la faille, cet endroit de pure énergie dans lequel seule notre essence peut accéder.
Je commence à croire que dans mon sommeil, mon Talent utilise les flux, ce qui me permet par je ne sais quel procédé de visualiser une scène qui a une grande chance de se jouer dans un avenir proche. Cette explication-là me plait bien, j’imagine même le mage aux yeux de reptile pouvant tout à fait intervenir à sa façon, subtilement, pour me montrer ce dont j’ai besoin pour m’aider, sachant que plus la probabilité pour que la rencontre se déroule dans un endroit précis est forte, mieux je parviens à visualiser le lieu en question. Je n’en ai aucune preuve et cela fait partie de ces points dont je souhaite parler avec Dame Arsinoé et Paulin mais sans vraiment oser le faire, de peur que cela leur semble vraiment extravagant. Comment expliquer par exemple que les personnes possédant le Talent ne fassent ces rêves qu’après avoir été confrontées à une Aberration ? Quel phénomène pourrait être en jeu ?
Enfin, j’aurai le temps de penser à tout cela dans les prochains jours, mais je ne me fais pas d’illusions concernant mon intervention sur l’accroc de la trame, il va m’être difficile d’expliquer ce que j’ai fait sans trop en dire. En même temps, notre périple se faisant aussi discrètement que possible et n’étant pas couvert officiellement, je ne devrais pas avoir trop de comptes à rendre non plus : après tout, je pourrais peut-être envoyer promener les personnes trop curieuses en leur affirmant que je ne vois vraiment pas de quoi elles parlent ! Je verrai bien en fonction de l’évolution de mes relations avec les Élus.
En attendant je sers les dents tout en stimulant Artiste pour le maintenir au trot. L’inconfort de notre chevauchée nous rend tous un peu susceptibles et nous parlons peu, seul l’espoir d’arriver au plus vite nous tient. Lorsque nous trouvons la route qui remonte vers le nord, c’est en soit un extrême soulagement. En milieu d’après-midi, une borne indique qu’il ne nous reste plus que quelques kilomètres à parcourir : nous conservons notre allure. À notre arrivée, c’est un véritable déluge qui nous tombe dessus et nous entendons un orage qui se déchaîne au loin. Nous nous mettons en quête de notre gîte et par chance nous sommes bien accueillis. D’autres voyageurs ont trouvé refuge dans le bourg qui ressemble plutôt à une place forte : de hauts remparts de pierre en protègent le cœur et les portes en seront closes à la nuit tombée. On ne pourra pas dire que l’on ne se sent pas en sûreté dans les lieux.
Je mets un temps fou à sécher Artiste, multipliant les bouchons de paille. Lorsque les soins sont terminés, l’orage semble s’être dangereusement rapproché et j’avoue à mes compagnon que je suis bien heureuse de ne pas dormir à la belle étoile ce soir. Cette remarque, partagée par tous, détend aussitôt l’atmosphère pendant que nous courrons de l’écurie jusqu’à la porte de la taverne-auberge qui nous hébergera ce soir. Je me sens à l’aise dès que j’en passe les portes : la décoration est chaleureuse et le personnel charmant. Je m’installe rapidement dans la chambre que je partage avec Arthus puis je me réchauffe en faisant ma toilette. J’arrive à trouver des affaires sèches dans mon sac, puis j’imite mon amant, étalant le reste qui a pris l’humidité et lavant ce qui en a besoin. Nous ne descendons finalement qu’en début de soirée, alors que les hostilités sont déjà bien entamées. La patronne a allumé une superbe flambée pour réchauffer l’atmosphère moite. Dehors, il tombe toujours des trombes et les coups de tonnerre sont effrayants. Le repas est convivial et la chère est délicieuse, de plus nous trouvons des amateurs de cartes, ce qui permet de discuter. Je décide cependant me retirer assez tôt, anticipant avec délice le moelleux du matelas et la fraîcheur des draps. Arthus préfère m’accompagner, s’excusant auprès de nos autres compagnons. Alors que nous gravissons l’escalier, j’avoue :
« Cet endroit me plait, il me rappelle par certains détails les Trois-Dragons, je m’y sens bien.
— Je dois t’avouer que l’établissement de tes parents aussi m’avait plu dès notre arrivée. Je me souviens qu’il faisait froid, nous aurions pu arriver la veille au soir mais cela nous aurait obligés à finir notre trajet de nuit. Nous nous étions arrêtés dans une ferme étape pour arriver en milieu de matinée à Niwerand. Dès que j’ai passé la porte des Trois-Dragons, j’ai trouvé l’endroit accueillant. Il faut dire aussi que la serveuse me plaisait bien. »
Je ne peux m’empêcher de glousser, lui faisant remarquer que je l’étriperai s’il trouve aussi la serveuse de cette auberge-ci à son goût. Il retient alors à grand peine son rire, tout en m’attrapant la taille. Il m’embrasse le cou pendant que j’ouvre la porte de notre chambre, je le laisse entrer puis je donne un tour de clé derrière nous pendant qu’il fait glisser mon pull sur mon épaule pour la mordiller, et déjà ses mains se promènent sous le vêtement.
« Dis-moi, tu n’as pas grand’chose sous cette laine !
— Juste ce qui me soutient la gorge, il ne faisait pas si froid.
— Tu es restée ainsi tout la soirée… Si j’avais su on serait monter se coucher plus tôt. »
Quelques instants plus tard, je ne porte plus que ma laine, encore quelques minutes et il ne reste plus à Arthus que sa virilité au garde à vous. Comme j’ai le malheur de m’en moquer, il me fait passer un délicieux moment après m’avoir retournée sur le lit. J’étouffe mon plaisir dans un oreiller pendant qu’il prend le sien, les mains crispées sur mes hanches. Lorsque nous nous couchons enfin, nous reprenons notre souffle pendant que je note qu’en effet, le lit est bien confortable : je sombre ensuite dans un profond sommeil, le front contre l’épaule d’Arthus.
9ème jour du huitième mois
Le réveil est beaucoup moins agréable que le coucher. Le rêve que je viens de faire m’a profondément marquée par les détails qu’il comprenait. Il faut absolument que je mette la main sur une carte de la région pour voir si elle pourrait m’aider ou non à trouver l’endroit que mon songe m’a clairement indiqué. Il fait jour, je suppose qu’il y a déjà de l’activité dans la salle de la taverne, je vais donc commencer par tenter ma chance de ce côté.
Je me glisse hors du lit et j’enfile des vêtements après une toilette succincte. Je quitte la chambre le plus discrètement possible puis je descends l’escalier. Par chance, Arthus n’a pas bronché, il va pouvoir se reposer un peu pendant que j’effectuerai mes petites recherches. S’il savait ce que j’ai en tête, il ne se contenterait pas de désapprouver, je dois donc faire preuve de discrétion. Je suis pourtant étonnée de retrouver Oedun dans la salle de si bonne heure et je m’approche aussitôt de lui pour commander à mon tour un kawa :
« Aurais-tu été tiré de ton sommeil par un songe ?
— En effet… »
Il me regarde avec ce qui ressemble le plus de sa part à de la surprise, se rappelant soudain que c’est l’une des bizarreries que nous partageons maintenant. Je lui avoue alors que je ne pouvais pas plus me rendormir que lui et que je souhaite consulter des cartes de la région s’il est possible de mettre la main sur l’une d’elles. Nous faisons part de cette requête à la patronne de l’établissement qui nous dépanne avec amabilité.
Quelques minutes plus tard, je suis donc penchée sur une carte avec le poète, buvant une gorgée de kawa amer de temps à autre pendant que nous essayons d’identifier les endroits qui pourraient correspondre avec les détails dont nous nous souvenons. Il est déjà assez étrange de constater à quel point ces derniers sont similaires, nous avons vraiment partagé la même vision. La carte nous aide pour trouver quelques endroits intéressants, en discriminant ceux qui ne peuvent vraiment pas correspondre. D’après notre songe, la créature continue à se cacher de son mieux, en parcourant dans des zones boisées. De plus, elle reste à proximité de cours d’eau. De ce fait, nous sommes rapidement d’accord : elle suit une rivière qui prend sa source dans le massif de Corday et coule dans notre direction, même si elle s’incurve un peu vers le nord avant de redescendre vers l’ouest. Nous pouvons rejoindre cette rivière avant ce midi et la remonter en direction de l’immense forêt.
Profitant que nous soyons en tête à tête, je finis par avouer à Oedun ce que j’ai sur le cœur depuis déjà plusieurs jours, à voix basse :
« Oedun, j’ai peur qu’il arrive quelque chose à un autre membre du groupe, du coup je ne pense pas me plier aux décisions d’Arthus. Je
sais qu’il m’en voudra, mais je préfère encore ça que de prendre le risque de le voir lui ou un autre se faire blesser ou pire. Penses-tu que ce serait de la folie de leur faire une nouvelle fois
faux bond ? »
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