

21ème jour du septième mois
Oedun nous a rejoint à la tombée de la nuit. Il s’est glissé dans le château comme une ombre, suivant Geneviève avec discrétion pendant que Claude et son palefrenier de confiance s’occupaient de sa monture sortie en cachette de la Garde Royale sous les ordres de Maître Habertii. J'ignore comment ce dernier peut couvrir la "disparition" d'un cheval, mais ce n'est pas à moi de m'en préoccuper. Dès que l'arrivée d'Oedun a été ébruitée, Laus s’est précipité à sa rencontre. Je l’ai laissé prendre de l’avance avant d’aller saluer à mon tour mon cher poète, quittant pour cela le confort d’un fauteuil du petit salon où nous bavardions avec Camille tout en prenant un tilleul.
Arthus, Thraec et Belvis sont déjà présents à mon arrivée dans la salle. Ils ont cessé leurs discussions concernant notre prochain départ qu’ils préparent dans ses moindres détails. Hier elles ont été houleuses car Arthus ne voulait pas que son jeune confrère nous accompagne. Persuadée qu’il agissait ainsi suite à la peur que Belvis nous a fait le mois dernier, j’ai attendu que nous soyons seuls pour dire à Arthus combien l’aide de notre ami nous serait nécessaire. Devant son entêtement, j’ai été contrainte de lui rappeler que lui-même réagissait étrangement en présence de l’Aberration. Je ne voulais pas le blesser mais c’est pourtant ce que j’ai réussi à faire et la soirée qui a suivi m’a laissé un goût amer dans la bouche. La fierté masculine… Je dois apprendre à ne pas la mettre à mal.
Ce matin tout était oublié : nous n’allions pas nous laisser abattre par si peu. J’ai alors sous-entendu à Arthus que rien ne l’empêchait de renvoyer Belvis à Montay une fois la première partie de notre plan aboutie. Il m’a longuement regardée puis il a laissé éclater son grand rire communicatif, avant de me lancer comme boutade :
« J’ai l’impression que je te déteins dessus, c’est intéressant mais assez inquiétant. »
Je l’ai alors mouché en lui affirmant que j’avais encore du travail devant moi avant d’être à moitié aussi manipulatrice que lui. Il m’a regardé d’un air faussement vexé et sa bouille boudeuse m’a fait fondre.
J’arrive donc dans la salle en pensant à ces échanges et j’observe Oedun qui me tourne le dos. Il s’est assis et sa position voûtée lui donne un air fatigué, je plisse les yeux et je me concentre pour essayer de percevoir son aura tout en notant ce que ma nouvelle vision peut bien me montrer de lui. Il a toujours été si secret, si mystérieux même au cœur de notre intimité, que je souhaite profiter un peu de mon avance. J’ai alors la surprise de découvrir qu’il a quelque chose de différent, c’est difficile à déterminer, peut-être même a-t-il quelque chose en plus. C’est assez proche de la marque du Talent que portent Laus et Wilfried mais en plus puissant.
Il se redresse d’un coup et se tourne d’un geste brusque vers moi, ce qui lui ressemble très peu, à lui qui paraît toujours maîtriser le moindre de ses mouvement, félin au possible. Les yeux écarquillés, il me dévisage avec un air totalement décontenancé.
« Roanne… Ravi de te revoir… Mais… »
Il se lève et prenant tout le monde de court, m’attrape le coude et me fait sortir dans le couloir, refermant la porte sur nous à la stupéfaction générale.
« Que t’est-il arrivé ?
— Comment cela ?
— Arrête ça avec moi Roanne, tu as changé… Que s’est-il passé ?
— Cela risque de demander du temps, nous pouvons en parler pendant que tu prendras un peu de repos et un dîner mérité. J’ai passé la nuit du solstice avec les lutins, pendant qu’ils ressourçaient leur artefact, et j’ai… enfin je perçois des choses que je ne voyais pas avant. D’ailleurs tu es différent toi aussi, tu sais ? »
Le poète ne me répond pas, il me regarde avec un air presque effrayé. Les instants qui suivent sont quelque peu embarrassants. Enfin il murmure, à peine audible :
« Un touché d’artefact… Tu vois maintenant les auras, mais tu as aussi d’autres capacités. Je t’ai sentie Roanne, je ne sais pas comment te l’expliquer, mais j’ai moi-même passé une nuit de solstice mémorable avec le Petit Peuple, il y a de cela plusieurs années. J’en suis aussi revenu changé, mais pas à ce point.
— Tu ne m’en avais jamais parlé !
— C’est assez long à expliquer et ce n’est pas le genre de choses dont on se vante. Bon, revenons dans la salle, il faut que l’on s’explique. »
Nous faisons demi-tour puis avouons sobrement que nous devons parler de certains sujets assez délicats pour lesquels seuls Arthus et Laus peuvent rester avec nous. Le regard satisfait des deux hommes ne m’échappent pas, visiblement ils n’aiment pas plus l’un que l’autre l’idée de nous laisser Oedun et moi en tête à tête. Nous prenons possession du petit salon et je résume tout ce qui m’est arrivé au poète. Après s’être assuré que les séquelles de ma chute sont bel et bien de mauvais souvenirs, il est particulièrement friand des détails concernant la nuit du solstice et Laus se joint à lui pour m’abrutir de questions. Ces dernières sont extrêmement pertinentes et je suis satisfaite lorsque je m’aperçois que j’ai retenu bien plus de détails que je ne l’aurais cru de ce moment partagé avec le Petit Peuple. Oedun ne peut s’empêcher de rire lorsque je lui raconte mes déboires avec les globes lumineux.
« Ça te fait ça à toi aussi ?
— Non, absolument pas ! Tu es… définitivement spéciale, Roanne. Quand tu m’as sondé pour voir mon aura, en entrant dans la salle, je l’ai senti. Ce qui est étrange c’est que j’ai immédiatement su que c’était toi. Et ce que je vois, quand je te regarde maintenant avec attention, c’est que les flux d’énergie ne se comportent plus de la même façon en ta présence. Avant, tu avais déjà une aura différente, ton Talent m’avait sauté aux yeux dès la première fois que je les ai posé sur toi. Mais là c’est autre chose et le résultat est surprenant. »
Arthus s’est approché de moi s’en même s’en apercevoir, l’air inquiet : je lui prends la main de façon spontanée pour le rassurer. Je croise un bref instant le regard d’Oedun qui a tout compris par ce geste. Il me fait un hochement de tête approbateur, avec un petit sourire qui signifie certainement « Cela aussi, ça a changé ! ».
Puis, alors que rien ne le laissait présager, il nous dévoile une part de son passé.
« Je vais vous épargner les détails de mon enfance, dont je n’ai pas retenu grand chose si ce n’est les brimades de mon père qui ne comprenait rien et dont je me demande encore comment il a pu enfanter un enfant comme moi. Passons. À l’âge de seize ans je suis parti car je ne supportais plus certains us et coutumes de ma famille. J’avais déjà compris que je pouvais acquérir la protection de celles qui allaient devenir mes mécènes en me servant de ma voix sur des textes travaillés sur mesure pour elles. J’ai vivoté et j’ai beaucoup bougé, apprenant aussi à me servir d’autres charmes quand cela s’avérait nécessaires. Inutile de ricaner, Roanne. C’est au cours de ma dix-neuvième année que tout a basculé. Je m’étais laissé entraîner sur les routes avec un groupe qui comprenait des caractères assez difficiles. Après une discussion houleuse de trop, j’ai pris mes affaires et je suis parti de mon côté. J’étais un peu plus… sanguin, à l’époque.
Je me suis ainsi trouvé à errer dans le nord du royaume, pour finalement me perdre au milieu d’une gigantesque forêt de chênes. Les arbres étaient superbes, majestueux, mais au bout de quelques jours j’ai commencé à désespérer d’en voir le bout. Lorsqu’un lutin m’est apparu pour me demander un service, j’étais à ce point désœuvré que je le lui ai rendu sans rien attendre en retour. Il m’a pourtant demandé s’il pouvait faire quelque chose pour moi. J’ai longuement hésité, lui avouant que j’avais soif, faim, que j’étais perdu, mais qu’il me manquait surtout un public pour mes derniers textes. Comprenez par là que je commençais à perdre un peu la tête. Le lutin m’a aidé à trouver de quoi me sustenter puis m’a demandé de le suivre. Je l’ai suivi, évidemment, car je n’avais rien d’autre à faire. C’est ainsi que j’ai passé la nuit suivante à jouer de la musique et chanter avec le Petit Peuple. J’avais perdu la notion du temps et je n’avais même pas compris qu’il s’agissait de la nuit du solstice d’été. »
Oedun s’interrompt soudain, son regard bleu perdu dans les souvenirs. Je comprends ce qu’il ressent, cette nostalgie qui nous enveloppe et nous sert le cœur lorsqu’il faut quitter l’idyllique moment hors du temps pour revenir dans le monde des hommes et de leurs petites bassesses.
« J’ai mis du temps à comprendre… J’ai mis du temps à apprivoiser l’incroyable cadeau qu’ils m’avaient offert. Voir les auras est quelque chose de déstabilisant mais lorsque l’on en comprend toute la finesse, c’est un sens très utile. Cela fait dix ans que je l’apprivoise petit à petit, maintenant je n’ai même plus besoin de me concentrer pour savoir d’un regard en qui je peux avoir confiance ou non. Au début j’ai eu des migraines terribles. Ça va de ton côté ?
— Je ne force pas… L’Ancien avec lequel j’ai conversé me l’a fortement déconseillé. J’ai eu des maux de tête à la limite de la nausée mais ils n’ont jamais duré. »
Arthus s’immisce alors dans notre aparté :
« Excusez-moi mais cette histoire d’aura m’échappe quelque peu. Si je comprends bien, vous pouvez savoir à qui vous avez affaire juste en les analysant ? Je ne sais pas si ce terme est correct mais je n’en trouve pas d’autre. »
Oedun se passe le bout des doigts sur le front, il a de nouveau l’air fatigué :
« Quand on perçoit l’aura de quelqu’un, on peut avoir une idée de sa nature profonde, c’est difficile à expliquer mais quelqu’un de foncièrement mauvais dégagera quelque chose qui me poussera à m’en méfier. Roanne devra apprendre à lire les auras car cela lui sera très utile. Je pourrai l’aider, enfin je ne prétends pas être un maître en la matière, mais j’essaierai de lui apprendre ce que je sais, ce sera toujours un peu de temps de gagné.
— Je te remercie. Nous en reparlerons demain, de toute façon tu as besoin de repos. Et nous aussi, il faut profiter au maximum car j’ignore quand nous partirons mais cela ne saurait tarder. »
Laus saisi l’occasion pour proposer à Oedun de lui montrer sa chambre. Ce dernier me jette un regard légèrement effaré mais je ne peux rien pour lui. Déjà Arthus attend après moi pour que nous montions ensemble. Il ne dit pas un mot pendant le trajet, ni pendant que nous nous préparons pour dormir. N’en pouvant plus je me plante devant lui pour lui demander de ma voix la plus douce ce qui ne va pas. Il me prend alors le visage dans ses mains :
« Ça va très bien, je t’assure. C’est juste que je viens de prendre conscience que je… Enfin je tiens énormément à toi et d’une façon qui n’a rien de raisonnable. Lorsque je vois à quel point tu es toujours dans des situations incroyables, à quel point tu es proche de Oedun, Laus, j’ai peur qu’au fond tu ne t’ennuies à mes côtés, qu’un jour tu me reproches de ne pas être assez…
— Non Art, je t’en prie ne va pas te mettre des idées pareilles en tête. C’est ce que tu es qui me plait. Et j’ai besoin de toi, de ton soutien, surtout avec ce qui nous attend. »
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