Au sommaire !

Je vous invite dans mon univers avec sa touche fantasy - fantastique assumée, y compris dans les cuisines et dépendances. Merci de ne pas poser vos pieds sur la queue des chats ! Pour tout savoir sur la bannière, cliquez ici.



Corrige-toi, CoCyclics t'aidera !



Pour marcher "Dans les pas de Roanne", c'est par ici !

Je vous souhaite par avance une bonne lecture.


(illustration : Alda)

Ch. 1 "Mutine lutine"
Ch. 2 "Tristhan et Atalaï"
Ch. 3 "La routine mon amie"
Ch. 4 "L'auberge (...)"
Ch. 5 "Une nouvelle (...)"
Ch. 6 "Altération"
Ch. 7 "Les plateaux de l'Ars"
Ch. 8 "La morsure"
Ch. 9 "Aleenor la grande"
Ch. 10 "Le conseil (...)"
Ch. 11 "La bibliothèque"
Ch. 12 "Le chancelier"
Ch. 13 "Quelques brasses"
Ch. 14 "Soirée royale"
Ch. 15 "Droit vers l'est"
Ch. 16 "Apparaître et..."
Ch. 17 "La chute"
Ch. 18 "Solstice d'été"
Ch. 19 "Convalescence"
Ch. 20 "La source"
Ch. 21 "La poursuite"
Ch. 22


00040555


Mercredi 19 septembre 2007


Après bien des hésitations, je me décide enfin à mettre en ligne une nouvelle écrite en juin 2006 : "Jolie bouteille". Si vous avez ensuite un air connu qui vous reste dans la tête, je n'y suis absolument pour rien !
Blague à part, j'ai effectué quelques menus ajustements, changé le début et le prénom du personnage, mais vous avez à peu près le texte tel qu'il fut envoyé à un appel (j'avoue que je n'ai pas eu le courage de le faire passer à la moulinette d'une nouvelle correction, encore moins de le voir se faire disséquer sur CoCyclics).
Je suis particulièrement attachée aux personnages de cette nouvelle, allez savoir pourquoi... En tout cas, par sa taille et son sujet, je ne pense pas qu'elle puisse intéresser un fanzine, donc je préfère l'offrir à la lecture sur mon blog telle quelle plutôt que de continuer à l'enfermer dans un tiroir virtuel.
Je vous souhaite une bonne lecture avec ce texte fantastique soft (je le découpe en 4 parties pour votre confort).

...

 

« En plus il ronfle… »

— V’là qu’elle m’cause, maint’nant ? »

Le vieux Lazare se releva comme il put, s’appuya sur ses coudes osseux et observa la bouteille qui lui faisait face. Il s’était endormi assis sur sa chaise, la tête sur ses bras repliés. Ces derniers étaient engourdis, comme toujours quand il perdait conscience dans une telle position, mais au moins ne s’était-il pas avachi à même le sol. Ses articulations lui pardonnaient de moins en moins un sommeil lourd, proche du coma éthylique, au contact du froid linoléum. Celui-ci n’avait pas senti le frottement d’une serpillère depuis si longtemps qu’on en devinait à peine le motif d’origine.

Le Lazare était un vieux de la vieille, comme on en rencontre encore dans les campagnes, devenu alcoolique comme d’autres deviennent collectionneurs de timbres. Depuis toujours, tout était prétexte à sortir un verre à moutarde et une bouteille d’anisette, ou de troussepinette. Parfois il portait son choix sur un mélange local, si fort qu’il pouvait éventuellement servir de désinfectant. Lazare savait où en trouver, il connaissait les bons plans. Quant à sa soupe du soir, il la coupait avec du vin, sinon il la trouvait trop fade.

Vieux garçon, il avait suivi sa vie comme une feuille un cours d’eau, se laissant porter sans jamais se poser d’autre question que celle de se nourrir et d’alimenter sa dépendance. Il n’avait pas d’excuse : aucun coup dur, pas de cœur brisé par une femme dans sa jeunesse, aucun traumatisme pendant son enfance. Du moins, pas à la connaissance des gens du village. Non, Lazare n’avait aucune justification à son alcoolisme chronique et ne s’en était jamais cherché. Il vivait bien avec et cela semblait même le conserver.

Il avait un style caractéristique, semblant sortir tout droit de l’un de ces vieux films des années cinquante que l’on regarde maintenant avec une nostalgie certaine. Véritable anachronisme ambulant, les plus petits apprenaient à le reconnaître de loin dès leur plus jeune âge. Tout avait évolué dans le village, la voirie s’était améliorée, le tout à l’égout avait été creusé, les véhicules s’étaient modernisés, le style des maisons avait changé. Les habitants aussi puisque les vrais campagnards s’étaient laissés envahir par les citadins en mal d’espaces, prêts à faire de la route pour échapper à la ville. Tout avait évolué… excepté Lazare, qui restait fidèle à lui-même, année après année, ne cédant jamais à aucune mode. Il avait toujours ses vieux croquenots aux pieds, ses pantalons de velours élimé, sa casquette vissée sur la tête. Même les sous-vêtements étaient d’époque, et personne n’avait envie d’aller vérifier s’ils reflétaient un temps soit peu l’état du sol.

Il était donc un vieux crouton, pilier de bistrot dans l’âme, allant et venant sur sa bicyclette qui était elle-même une antiquité. Il ne passait pas inaperçu au village, quand il arrivait aux Trois Épis, pédalant doucement, les genoux tournés vers l’extérieur et se dirigeant de façon un peu anarchique. Les filles gloussaient mais se tenaient à distance, de peur d’être rattrapées par l’odeur pendant que les garçons lançaient des quolibets.

« Un d’ces quatre, il va vraiment s’prendre le poteau ! »

Mais Lazare s’en fichait bien tant qu’il avait une bouteille ou de quoi s’offrir un verre. Il était ignare et soiffard, mais pas vraiment méchant. Cela faisait déjà quelques années qu’on ne le voyait plus courir après les garnements qui venaient en douce récupérer un ballon dans son jardin, pliant la haie et écrasant les fraisiers au passage. Depuis quelques temps, il se contentait de s’échauffer et de maudire les mômes. Le vieux garçon vieillissait, icône d’une campagne profonde que certains préfèrent dénigrer, mépriser et oublier.

Cet après-midi, il lui était arrivé quelque chose d’étrange, un événement qui dérangeait le déroulement de sa journée, si agréablement semblable aux précédentes. Une fois n’est pas coutume, il s’était trainé jusqu’au grenier alors qu’il était encore sobre. Il y montait deux ou trois fois par an pour trouver des bricoles afin de réparer sa bicyclette, un pied de table ou tout autre objet qu’il maintenait en état de fonctionner par les moyens du bord. Il avait fourragé au milieu du bric-à-brac, cherchant quelque pièce pouvant l’aider à rafistoler son portillon branlant, qui menaçait de tomber pour de bon. Il en avait profité pour jeter un œil aux vieux cartons et aux caisses entassés là. Il y avait des vieux cahiers de cours du début du vingtième siècle, les rares correspondances échangées par ses parents, des souvenirs auxquels il n’attachait pas vraiment de valeur, mais qu’il n’avait jamais songé à jeter. Il aimait retrouver ces choses à leur place, quand il montait. Elles avaient quelque chose de rassurant. Le grenier était bas, il fallait faire attention à ne pas se cogner aux poutres. Lazare y prenait garde, tout en essayant de ne pas trop remuer la poussière. Il ne trouva pas ce qu’il cherchait, et ronchonna à l’idée de devoir se traîner dans le fond du grenier. Cela faisait très longtemps qu’il n’y avait pas mis les pieds, peut-être mettrait-il la main sur quelque chose qu’il pourrait exploiter. Heureusement que le printemps se faisait attendre cette année, sinon il aurait dégouliné de sueur en quelques minutes dans ces combles qui n’avaient jamais été isolées.

Il fouilla avec ses mains à la peau parcheminée et tâchée, aux ongles crasseux et irréguliers. Il prit tout son temps, le grenier étant certainement le seul endroit qui éveillait suffisamment son intérêt pour estomper son envie de boire. Il vida une caisse et mit dedans diverses pièces dont il savait pouvoir faire quelque chose avec le retour des beaux jours. Quitte à être dans la partie la plus difficile à atteindre du grenier, autant faire le plein.

Il avait presque terminé, trouvant enfin ce qu’il cherchait, quand un reflet attira son regard. C’est que le vieux crouton avait encore bon pied bon œil ! Lui qui était si peu curieux s’était quand même laissé tenter et s’était approché pour voir de quoi il s’agissait. Il fourragea quelque peu et mis la main sur une bouteille. Il la regarda avec un étonnement non feint et la cala dans la caisse. Portant cette dernière avec précautions, Lazare descendit péniblement l’escalier de meunier. Arrivé au rez-de-chaussée, il bougonna :

« C’est plus d’mon âge d’crapahuter com’ça ! »

Puis il s’empressa vers sa cuisine, qui n’avait pas été rafraîchie depuis les années soixante-dix, pour se servir à boire. Lazare posa la vieille caisse sur la table branlante, pris un verre, attrapa une bouteille déjà bien entamée et se servit une bonne rasade. Sa visite dans les combles lui avaient donné soif ce qui lui laissait l’impression que la poussière était resté collée dans sa gorge.

Le vieux grigou prit donc une pause, puis passa sa main parcheminée sur son visage, reprenant ses esprits. Il jeta un œil sur la caisse et commença à farfouiller dedans. Il sorti l’étrange bouteille et la posa sur le bord de l’évier, avec une certaine délicatesse. Ensuite, il chercha la pièce métallique qu’il avait trouvée et après un dernier verre il sortit dans son petit jardin pour rafistoler son portillon du mieux qu’il put. Cette tâche l’occupa jusqu’au début de la soirée, qui débute toujours tôt chez les vieux.

Il retourna alors dans sa cuisine, satisfait du devoir accompli, fêtant cela avec un nouveau verre. Se préparer à manger n’était plus qu’une formalité. Une bonne assiette de bouillon de volaille aux vermicelles, coupé de rouge, serait parfaite. Il avait presque fini son frugal repas, noyant des morceaux de pain dans la mixture, lorsqu’il se souvint de la bouteille posée sur l’évier.

Il en était certain, jamais il n’avait monté de bouteille dans les combles. On pouvait, certes, trouver des cadavres un peu partout chez lui, dans les haies, sous le lit, dans le cagibi qui lui servait d’atelier, mais pas dans les combles. C’était certainement le seul endroit de son petit chez-lui dans lequel il n’avait jamais bu. Tout simplement de peur de faire une mauvaise chute : Lazare avait toujours conservé un minimum de sens pratique. Vivant seul depuis des dizaines d’années, il savait qu’il valait mieux éviter les ennuis que les attirer. Il n’était pas dénué de cette sagesse que conservent ceux qui ont les pieds sur terre, voire franchement dans la boue.

Le vieux garçon se leva péniblement, un peu chancelant. Il débarrassa les reliefs de son repas solitaire, et pris la bouteille rescapée du grenier avec une prévenance qui aurait surpris un observateur extérieur. Il ne voulait surtout pas risquer de l’abîmer, ses réflexes n’étant plus ce qu’ils étaient. Alors il la posa délicatement sur la table et prit un vieux torchon miteux. Il tira sa chaise en arrière pour se laisser tomber dessus, observa le verre fumé et commença à le nettoyer en douceur. L’étiquette avait presque complètement disparu, ce qui en restait était désormais illisible. La forme de la bouteille ne lui disait rien. Ce n’était pas une bouteille de vin, ni de troussepinette : elle était trop ronde pour cela, trop sophistiquée aussi. Peut-être un breuvage plus luxueux ? Un whisky ? Lazare n’en avait pas bu depuis des années, c’était bien trop cher pour lui et trop fort. L’idée de goûter un dernier pur malt réveilla en lui un désir fou. Mais son esprit plus pragmatique prit le dessus. Cette bouteille avait été déposée dans les combles par quelqu’un d’autre. Elle y était certainement depuis fort longtemps. Quelque soit son contenu, après des années à subir les fortes chaleurs estivales, il devait être imbuvable.

Lazare soupira de déception. Il resta quelques minutes, à observer la bouteille qu’il trouvait de plus en plus jolie. Quel beau flacon il avait devant les yeux !

Il se reprit. Il fallait qu’il sache ce qu’elle contenait, une bonne fois pour toute. Certainement quelque chose d’infecte, mais il fallait qu’il en ait le cœur net. Sinon, cela le travaillerait toute la nuit et cette idée ne l’enchantait pas. Il passa un doigt hésitant sur le verre, remontant jusqu’au cachet de cire qui protégeait le bouchon. Il n’arrivait pas à croire qu’elle soit intacte. L’idée que c’était une blague l’effleura un instant, mais il la rejeta. Si c’était le cas, la farce était tombée à plat vu le temps que la pauvre bouteille avait du patienter au grenier, oubliée.

Lazare resta encore un certain temps à l’observer, fasciné. Cela faisait bien longtemps qu’un objet n’avait pas à ce point attiré son attention, il essaya de deviner ce que la bouteille pouvait contenir en échafaudant des hypothèses toujours plus folles.

Il resta pendant un moment devant elle, encore indécis et hésitant. Quelque chose l’empêchait d’agir. L’ouvrirait-il ou pas ? Il n’avait aucune envie d’aller se coucher sans savoir. Il extirpa son fidèle laguiole d’une poche, attrapant doucement mais fermement le col de la bouteille. Mais il ne trouva pas la volonté de retirer le cachet de cire. Il reposa couteau et fiole pour s’abîmer de nouveau dans la contemplation de la rescapée des combles. Il n’eut pas conscience qu’il sombrait dans un profond sommeil.




...
publié dans : Scribouilles communauté : Le Cercle des Passeurs de Rêve
ajouter un commentaire commentaires (4)   

À suivre...

Appel à textes "Méchants"
Appel à textes "Boules de feu et droits sociaux"
Listings d'appels à textes
Projet de webzine "L'Armoire aux Épices"

Recherche

Blog : Pour adultes sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus