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Je vous souhaite par avance une bonne lecture.


(illustration : Alda)

Ch. 1 "Mutine lutine"
Ch. 2 "Tristhan et Atalaï"
Ch. 3 "La routine mon amie"
Ch. 4 "L'auberge (...)"
Ch. 5 "Une nouvelle (...)"
Ch. 6 "Altération"
Ch. 7 "Les plateaux de l'Ars"
Ch. 8 "La morsure"
Ch. 9 "Aleenor la grande"
Ch. 10 "Le conseil (...)"
Ch. 11 "La bibliothèque"
Ch. 12 "Le chancelier"
Ch. 13 "Quelques brasses"
Ch. 14 "Soirée royale"
Ch. 15 "Droit vers l'est"
Ch. 16 "Apparaître et..."
Ch. 17 "La chute"
Ch. 18 "Solstice d'été"
Ch. 19 "Convalescence"
Ch. 20 "La source"
Ch. 21 "La poursuite"
Ch. 22


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Dimanche 8 juillet 2007
Dans les pas de Roanne - Chapitre 17 "La chute" - Partie 1 - Tous droits réservés -


16ème jour du sixième mois

 

À peine deux journées de chevauchée ont été nécessaires pour assurer notre replis. Nous sommes revenus avec soulagement au dernier village qui nous avait hébergés, au nord-ouest du massif de Corday. Nous n’avions plus de piste à suivre, plus d’hésitations à avoir, nous avons coupé à vive allure à travers la forêt puis la plaine, nous souciant uniquement de l’état des blessés. À ma grande surprise, les Gardes ne sont pas déterminés à se rendre vers le sud en contournant le massif, afin de tenter de rejoindre l’Aberration lorsqu’elle reviendra à découvert. 

Je ressens toujours une étrange fatigue, j’ai l’impression d’avoir donné une bonne partie de ma propre énergie pour aider les lutins à ramener Belvis et Viviane, soigner mon frère et soulager la douleur d’Arthus. De plus, je dors vraiment mal et le fait d’avoir découvert que Tristhan et Oedun font des cauchemars à leur tour ne m’est d’aucun réconfort. Nous en ignorons la raison, mais il semble bel et bien que se frotter à une de ces affreuses créatures crée une sorte de lien qui nous atteint dans notre sommeil. Je croise les doigts pour que ces songes s’estompent un peu ces prochains jours, car je me sens affaiblie et je n’arrive pas à me ressourcer. 

Hier soir, mon frère m’a avoué qu’il n’a toujours pas compris ce qui s’est passé auprès de la cascade. Pour lui, l’Aberration a neutralisé nos deux amis afin de nous faire perdre du temps et nous déstabiliser, puis elle a tenté de s’en prendre à moi. Ce soir encore, nous en parlons alors que d’autres jouent aux cartes ou boivent à la santé du Roi, de la Reine et de leurs Gardes. Certains sont visiblement un peu hypocrites mais je ne suis pas ici pour en juger. Tristhan me raconte ce dont il a été témoin : 

« La créature était furieuse, elle ne cessait de pousser cet affreux hurlement contre toi, tout en essayant de te sauter dessus. Je l’ai vue pendant que je courais à ton aide, je crois que je n’ai jamais eu aussi peur de ma vie, petite sœur. Mais quelque chose la retenait. Quelque chose dont je ne disposais pas… » 

Je lui pose la main sur le bras, puis la tête sur l’épaule, partageant avec lui un moment de tendresse devenu rare depuis que nous sommes adultes. Je sors la pierre de lune de mon corsage et nous échangeons un regard complice. Ce que les érudits prennent pour un colifichet a décidément d’étranges effets. Tristhan me passe un bras autour des épaules, me serrant contre lui, puis murmure : 

« Garde-la toujours sur toi. Je ne supporterais pas qu’il t’arrive quelque chose. » 

Je lève de nouveau les yeux sur lui et j’y vois alors une expression que je ne lui connais pas, douloureuse, avant qu’il ne détourne son visage en soupirant. 

« Tris ? Que se passe-t-il ? 

— Rien, je suis juste un peu bouleversé par ce qui s’est passé et puis ces cauchemars la nuit… Bon sang, si j’avais su que les tiens étaient de cette nature, j’aurais essayé de te soutenir davantage. 

— Ne t’inquiète pas, tu n’as rien à te reprocher. Depuis cette dernière confrontation, les miens sont totalement chaotiques, je n’en tire aucune information intéressante. C’est comme si… les cartes avaient été redistribuées et qu’il fallait laisser décanter pour connaître le prochain point de confrontation probable. C’est du moins mon intuition. » 

Mon frère reste quelques instants pensif puis me chuchote à l’oreille : 

« Je fais aussi d’autres rêves depuis deux nuits. Je n’en suis pas encore certain mais… Enfin on en reparlera plus tard, d’accord ? » 

J’acquiesce, je suis de toute façon trop harassée pour poursuivre la conversation. Je lui dépose un baiser léger sur la joue, souhaite une bonne nuit à nos compagnons et me réfugie dans la chambre que je partage avec Viviane. Je me déshabille prestement, me glisse dans mes draps et tombe dans un profond sommeil.  

18ème jour du sixième mois  

J’ai du mal à croire que nous soyons de retour à Montay, à peine deux semaines après avoir quitté la place forte. En fait, je pensais ne jamais y remettre les pieds, persuadée que notre poursuite nous emmènerait plus au sud et que nous remonterions directement sur Aleenor après avoir abattu l’Aberration. Je frissonne désagréablement en apercevant Isabelle de Montay venant à notre rencontre, son énorme mâtin sur les talons. J’espère que nous ne ferons qu’une courte pause, nécessaire aux chevaux, et que nous reprendrons soit la route du sud, soit celle de la capitale. 

De plus, j’ai de nouvelles inquiétudes : mon frère a un comportement étrange. Je l’ai surpris à plusieurs reprises discutant avec Oedun et Arthus, avec la voix basse d’un conspirateur. Chaque fois qu’il s’apercevait de ma présence, il changeait de toute évidence de sujet, ou pire se taisait en laissant un silence désagréable s’installer. Depuis deux jours, il a mis une distance entre nous et cela me fait mal car je n’en comprends pas la raison. J’ai bien tenté d’interroger le poète, puis Arthus, mais sans succès. Ils avaient un air extrêmement gênés en repoussant gentiment, chacun leur tour, mes questions pourtant légitimes. Tristhan a l’air encore plus fatigué que moi, je le surprends même arborant une expression torturée alors qu’il me regarde soigner Artiste. Lorsqu’il s’en aperçoit, il se détourne sans me faire le moindre geste amical et quitte la cour à grands pas en direction du château. Je serre les dents de dépit. Que peut-il avoir de si terrible à me cacher pour se mettre dans un état pareil ? 

Avant de rejoindre mes compagnons, je fais un détour par la stalle d’Atalaï. L’étalon s’ébroue et me laisse l’approcher, le fait qu’il m’accepte me met un peu de baume au cœur. Je remonte jusqu’à sa tête pour caresser doucement ses naseaux noirs, si doux qu’on croirait sa peau faite de soie. Je lui murmure mes remerciements au creux de l’une de ses oreilles en demi-lune, je lui suis extrêmement reconnaissante pour ce qu’il a fait pour Tristhan. Je me doute bien que l’animal ne comprend pas un seul de mes mots, mais j’avais besoin de lui rendre cet hommage. À Niwerand, les mauvaises langues avait prédit qu’il tuerait mon frère, au contraire il lui a sauvé la vie. J’avais de l’admiration pour cet étalon qui mélangeait force et beauté, maintenant j’ai de la gratitude envers lui. 

Après le dîner, j’accepte l’invitation de Geneviève de me joindre à elle pour discuter autour d’une infusion. Cette attention me fait réellement plaisir car j’apprécie la sœur d’Arthus et les Gardes Royaux se sont enfermés pour une nouvelle réunion à laquelle je ne suis pas conviée, monopolisant la salle principale du château après notre dîner. J’ignore où est passé Oedun, il s’est volatilisé à la fin du repas : peut-être est-il reparti courir la soubrette ? Cette pensée m’arrache un rictus légèrement ironique. Je suis Geneviève dans un petit salon que je reconnais au premier coup d’œil : celui où j’ai partagé un petit déjeuner atypique avec son père. 

Je ne peux m’empêcher de parler de celui-ci, racontant ce qui s’est passé à la jeune femme. Son visage se ferme un instant, elle semble plonger dans des souvenirs avant de me regarder avec une douceur qu’elle ne tient certainement pas de sa mère. Pourtant elle m’avoue que cette dernière lui a relaté cette rencontre. 

« Tu as eu de la chance, Roanne, de le croiser dans un bon jour. Il souffre d’une maladie qui le mine petit à petit, il ne supporte déjà pas l’idée que les gens qui l’ont connu avant le voient se dégrader, alors il se cache dès que des inconnus viennent séjourner à Montay. C’est pour cela qu’en temps normal, depuis près de trois ans, il ne quitte plus ses appartements. 

— Ça ne doit pas être facile à vivre pour l’ensemble de la famille. 

— C’est terrible. Il était si fort, si… charismatique. J’ai parfois du mal à le reconnaître dans ce corps souffreteux qui ne le porte plus. Il ne mérite pas de partir comme ça. 

— Je me demande par quelle étrange coïncidence je me suis retrouvée face à lui. En tout cas, j’espère que je pourrais lui dire au revoir et le remercier avant de quitter Montay. Je n’en ai pas eu la possibilité la dernière fois et j’avoue que j’ai un peu culpabilisé. Sans lui je serais peut-être encore perdue dans l’un des étages. » 

Geneviève retrouve le sourire, amusée. 

« Je vais voir ce que je peux faire, à mon avis il acceptera de te recevoir s’il n’est pas perturbé par une nouvelle crise. » 

La porte du bureau s’ouvre doucement, alors que je verse de l’eau chaude dans nos tasses pour une deuxième verveine. Belvis entre dans le salon et fait ses hommages à Geneviève, d’une telle façon qu’elle éclate de rire et l’envoie balader : je devinais ces deux-là complices, j’en ai maintenant la preuve. Evidemment, Belvis ne nous a pas rejoint juste pour nous tenir compagnie, il me demande de rejoindre la salle de banquet. Je salue la sœur d’Arthus, lui souhaitant une bonne fin de soirée puis je suis le jeune Garde à travers le château qu’il connaît comme sa poche, dépitée tout de même de cette interruption. La conversation prenait un tour chaleureux et personnel qui n’était pas pour me déplaire : je commence en avoir assez d’entendre parler à longueur de temps de poursuites, de créatures, de traces à trouver et autres détails pratiques liés à la vie en communauté autour d’un bivouac. 

Pour tout avouer, après mon bain en fin d’après-midi, je me suis sentie bêtement heureuse de pouvoir enfiler une robe et détacher mes cheveux. Je les ai relevés en chignon avant le repas, mais retrouver un peu de féminité m’a rassurée : je me suis sentie bien. Il n’y avait plus à craindre les regards concupiscents des chasseurs. J’ignore qui je dois remercier pour les vêtements propres que l’on m’a prêtés, mais si j’en ai l’occasion je le ferai avec sincérité. 

J’entre dans la salle et je hausse un sourcil surpris en m’apercevant qu’Oedun est présent mais que la plupart des Gardes se sont déjà retirés. Il ne reste plus qu’un petit comité : Maître Habertii, Arthus et mon frère. Même Viviane et Ghislain sont absents. Je me demande bien pourquoi le poète a été convié à ce tour de table. Je sens alors un désagréable frisson me parcourir l’échine : la discussion avec Geneviève n’aurait-elle pas été arrangée pour me maintenir à l’écart ? Je déteste cette idée, j’espère que je fais erreur. 

Je m’assoie naturellement à côté de Tristhan en notant qu’il ne me regarde pas. Cela ne lui ressemble absolument pas d’être aussi fuyant, s’il y a bien une chose dont je suis certaine, c’est que mon frère n’est pas quelqu’un de lâche. Il doit vraiment avoir quelque chose d’énorme à se reprocher. Lorsque Maître Habertii commence à parler, m’expliquant certains éléments, je finis par comprendre et je saisis qu’il y a encore des choses qui m’échappent et des décisions qui se prennent dans mon dos, alors que je suis pourtant la première concernée. 

Je les regarde tout à tour avec ce qui doit ressembler le plus à une expression stupéfaite. Je ne comprends pas du tout pourquoi ils me demandent cela, j’ai l’impression d’être punie, pourtant je n’ai rien à me reprocher. Je finis par leur demander, la voix plus froide qu’un pain de glace : 

« Vous voulez que je passe la fin du mois à Montay, mais n’essayez pas de me faire avaler que j’ai besoin de repos. Quelle est la véritable raison ? »



Suite


...
 
publié dans : Dans les pas de Roanne communauté : Le Cercle des Passeurs de Rêve
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