

Il règne une telle activité lorsque nous sommes de retour dans la cour du château qu’il ne fait aucun doute que les deux équipes attendues sont arrivées. Viviane saute à terre avec légèreté, au contraire d’Isabelle qui prend son temps, gracieuse. Je reste en selle, profitant de la hauteur du point de vue pour chercher mon frère dans la masse qui s’active autour des chevaux. Je le trouve avec son étalon noir dont il ne laisse les soins à personne d’autre. Je n’ai pas cette gêne : je descends en passant une jambe par dessus l’encolure d’Artiste, le confie à un palefrenier et rejoins Tristhan pour le saluer.
Ces dix jours de séparation nous ont fait du bien, je le sens au premier regard. Nous sommes tout simplement ravis de nous retrouver. Je reste à discuter avec lui alors que les autres cavaliers sont invités par la maîtresse des lieux à se rafraîchir, en vue d’une collation. La façon dont elle nous a dévisagé, mon frère et moi, ne m’a pas échappée. Je crois qu’elle tentera de le jauger dès qu’elle en aura l’occasion. J’ai juste le temps de faire un signe à Ghislain, Oedun et aux autres. Ce n’est pas bien grave, nous aurons toute la soirée pour discuter, ainsi que les deux prochains jours si nous laissons leurs montures au repos comme il prévu.
Je discute donc avec mon frère, flattant les doux naseaux d’Atalaï pendant qu’il l’étrille. Il vérifie ensuite ses sabots, un par un, les curant puis sondant l’état des fers. Une fois l’étalon attaché dans une stalle, j’emmène mon frère vers le château, lui parlant un peu d’Isabelle de Montay et des autres membres de la famille. Je suis rassurée que Tristhan ait fait un bon voyage. Je ne me soucie absolument pas des détails pratiques, j’ignore comment la famille de Montay compte héberger les sept cavaliers qui viennent de nous rejoindre. Tout ce qui m’intéresse, c’est de pouvoir profiter un peu des personnes que j’apprécie avant que nous soyons de nouveau séparés. J’ai envie d’oublier la sourde angoisse que je ressens de façon quasi constante depuis quelques jours.
Je monte me coucher en même temps que Viviane, m’attardant dans sa chambre avant de rejoindre la mienne afin de lui raconter, comme promis, mon premier tête-à-tête avec Madame de Montay. Ce qui s’est passé nous paraît tellement absurde, avec le recul, que nous éclatons de rire. La Gardienne a bien du mal à reprendre son sérieux, ce qui entretient ma propre hilarité. J’ai l’impression de manquer d’air cependant j’évacue mieux que jamais mon anxiété. Lorsque nous retrouvons notre calme, Viviane murmure :
« C’est vrai qu’il vaut mieux qu’Arthus ne soit pas au courant de ce qui s’est passé. Pour ma part, je te promets de tenir ma langue, je ne tiens pas à avoir d’ennuis. Mais c’est vraiment amusant tout ça.
— Pourtant je t’assure que sur le coup, je n’ai pas trouvé ça drôle du tout.
— J’imagine que c’était vexant, en même temps, vous iriez bien ensemble tous les deux, elle ne s’y est pas trompée. »
Je suis tellement surprise que je marque un temps d’arrêt. Puis j’éclate de nouveau de rire :
« Oh non, pitié, je ne supporterais pas d’avoir un dragon comme belle-mère ! »
3ème jour du sixième mois
La nuit a été courte, je ne devais pas m’attarder à discuter avec Viviane, et c’est pourtant ce que j’ai fait. Ce qui ne m’a pas empêchée de faire un rêve pénible. Je suis donc debout de bonne heure, alors que le château entier semble encore ensommeillé. Je profite de cette accalmie pour le parcourir. J’en connais déjà une bonne partie, mais pas la totalité. J’aimerais bien trouver les cuisines pour grignoter un morceau de pain et si possible profiter d’une tasse de thé. Je suis mon instinct, en espérant qu’il ne me fasse pas défaut. Malheureusement, je me trouve rapidement dans une impasse. Au lieu de descendre, j’ai plutôt tendance à monter dans les étages, il est pourtant évident que je ne trouverai pas les dépendances dans cette direction. Je m’apprête à faire demi-tour quand j’aperçois un élégant petit escalier qui monte en colimaçon. Il est presque caché dans le mur par une tapisserie. Je me laisse aller à ma curiosité, résistant à ma faim : je n’aurai peut-être pas l’occasion de retrouver cette partie de la forteresse.
Au fond, j’espère que cet escalier donne sur un toit en terrasse, à la façon de celui que j’avais pratiqué à la Ville-Forte du Haut de Karas. La vue doit être superbe à Montay. Malheureusement, je manque de me casser le nez sur une vieille porte de bois devant laquelle il n’y a même pas d’espace de dégagement : elle donne directement sur l’escalier. Étrange, cela émoustille encore plus mon intérêt, même si j’ai conscience d’être extrêmement indiscrète. J’aimerais savoir ce qu’il y a derrière cette porte. Je pose la main sur la poignée, la tourne, mais rien à faire : elle est barrée. Je réprime un soupir mi-excédé, mi-frustré, avant d’admettre que je me comporte comme une enfant. Il est temps de redescendre et de chercher de quoi me restaurer.
Pourtant, c’est une toute autre surprise qui m’attend, de retour dans le couloir. Un vieil homme en chemise de nuit s’y promène, l’air presque aussi perdu que moi. Nous nous regardons un instant, nous dévisageant avec l’air de se demander tous les deux ce que l’autre fait là. Je suis surtout embêtée pour lui qu’il se montre dans une telle tenue. Il a d’ailleurs l’air d’en prendre conscience.
« Voilà bien ma chance, croiser une jeune inconnue alors que je n’ai même pas ma robe de chambre sur les épaules ! »
Il parle d’une façon étonnante, avec éloquence et avec une légère moquerie dans la voix. Je suis persuadée qu’au fond, il n’accorde aucune importance à sa mise. Je lui réponds sur le même ton.
« Avec cette chaleur digne d’un matin d’été, je ne saurais vous en vouloir.
— Voilà qui est bien dit ! Je vois que vous n’êtes pas d’ici, certaines jeunes suivantes sont si prudes que la vision de mes chevilles suffirait à les mettre mal à l’aise. Ce n’est pas votre cas, n’est-ce pas ? »
Je ne peux m’empêcher de rire, le vieil homme m’inspire à la fois respect et sympathie, malgré sa tenue nocturne. J’ai eu peur un instant qu’il ne soit un peu sénile, mais cela ne semble absolument pas le cas. Un peu tête en l’air, tout au plus. Rassuré par ma réaction, il me demande ce que je fais là, ce à quoi je suis bien contrainte d’avouer la vérité.
« Je cherchais les cuisines, pour quémander un thé, mais je me suis semble-t-il perdue.
— Je vois. Je n’ai moi-même plus toute ma tête et je me demande encore comment j’ai pu me retrouver ici. Mais maintenant que je l’ai retrouvée, je peux vous accompagner si vous le souhaitez car je connais cet endroit mieux que mon âme.
— Je vous en serais très reconnaissante. »
Je lui offre mon bras et nous partons tout doucement, à petits pas. Il n’a pas l’air très assuré et je songe intérieurement que c’est une chance que je l’aie croisé. Il aurait pu lui arriver quelque chose s’il était resté ainsi tout seul, il aurait pu tomber et s’avérer incapable de se relever. Je me demande qui est ce vieil homme, je ne l’ai jamais vu depuis le début de mon séjour. En tout cas, sa compagnie me fait sincèrement plaisir. Il me confie toute une série d’anecdotes sur le château, à chaque endroit que nous traversons il a une petite histoire à partager. Il babille avec aisance, la tête encore remplie et la personnalité intacte. Pourtant, je vois bien qu’il a le corps usé par l’âge et peut-être même une maladie. Sur ses indications, je trouve une petite buanderie dans laquelle je lui prends une robe d’intérieur qu’il passe et noue sur sa chemise. Elle est un peu trop large pour lui, mais ce n’est qu’un détail.
Nous continuons notre promenade et finissons par trouver les dépendances. J’entre dans les cuisines sans mon guide. Il insiste pour rester derrière la porte sous prétexte qu’il ne souhaite pas se retrouver au milieu de l’agitation qui y règne. Je le comprends tout à fait et je me débrouille pour obtenir des petits pains au lait avec un plateau de thé. Rejoignant le vieil homme, je lui demande s’il a une idée de l’endroit où nous pouvons nous installer. Il m’invite à le suivre, passant devant moi pour me montrer le chemin, à tout petits pas instables. Il m’ouvre un petit salon et nous nous installons. Il se montre alors curieux de ma présence et nous poursuivons notre discussion. Parfois, son regard se perd, puis il se reprend. Les petits pains sont délicieux, nous nous régalons en toute simplicité. Je m’aperçois qu’un peu de bave coule sur le menton de mon vieux guide dont je ne connais toujours pas l’identité. J’ai un doute mais cela me paraît tellement absurde que je l’écarte. Prenant une serviette propre, j’essuie doucement le visage de mon vis-à-vis. Il me sourit avec douceur puis me glisse, comme une confidence :
« Croyez-moi, c’est pénible de vieillir. »
Je ne sais que répondre et je n’en ai pas l’occasion. La porte s’ouvre sur Isabelle qui porte la main à son cœur.
« Fabian ! Enfin vous êtes là ! »
Son soulagement est tellement évident de trouver le vieil homme que je sens mon estomac s’alourdir. Je n’ai déjà plus de doute sur son identité. Arthus arrive à son tour :
« Père, nous vous avons cherché dans tous les étages ! Comment… »
Il s’aperçoit alors de ma présence et n’ajoute pas un mot, surpris. Isabelle se tourne alors vers moi, je la sens hésiter, me jaugeant une nouvelle fois. Son regard englobe le plateau de notre collation, la serviette que j’ai noué autour du cou de son mari. Elle me remercie avec une douceur dont elle n’a jamais fait preuve en ma présence, pour avoir tenu compagnie à Monsieur de Montay. Ce à quoi je réponds qu’à la vérité, c’est lui qui m’a trouvée perdue et affamée. Le vieil homme sourit et pose une main apaisante sur celle d’Isabelle. La tendresse qui passe dans leur regard est très explicite, la Dame des lieux aide son époux à se relever, lui retire sa serviette et s’en retourne avec lui, en l’aidant à avancer. Ils n’ont même pas eu besoin d’échanger une parole de plus pour se comprendre.
Je me tourne alors vers Arthus et je m’aperçois qu’il est anormalement pâle. Bien que l’âge les ait délavés, son père a exactement les mêmes yeux. C’est ce qui aurait dû me mettre la puce à l’oreille en dehors même des anecdotes sur les murs et les lieux. Le silence se prolonge et je commence à ciller.
« J’ignorais qu’il s’agissait de ton père. En tout cas, il est charmant. »
C’est comme si j’avais prononcé une formule magique. Le Garde reprend des couleurs et soupire.
« Il est très malade. Ma mère était… dans un état épouvantable quand elle s’est aperçue qu’il avait disparu de leur appartement. Elle veille sur lui jalousement, comme tu as pu le constater.
— J’ai surtout vu un couple très épris, non ?
— Oui, bien sûr. »
Je ne me souviens pas avoir déjà vu Arthus ainsi, il a l’air déstabilisé.
« C’est difficile pour eux. Ils ne peuvent pas effacer leurs dix-sept ans d’écart. Mon père ne sort plus que très peu et ma mère se retrouve seule à tout gérer. Heureusement qu’elle a le soutien de Geneviève. »
Pour ma part, j’estime surtout que je ne regarderai plus Isabelle de Montay de la même façon. Quant à l’attachement d’Arthus pour ses parents, maintenant qu’il ne se cache plus derrière l’étiquette, il saute tellement aux yeux que je ne douterai plus jamais de sa sincérité.
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