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Je vous souhaite par avance une bonne lecture.


(illustration : Alda)

Ch. 1 "Mutine lutine"
Ch. 2 "Tristhan et Atalaï"
Ch. 3 "La routine mon amie"
Ch. 4 "L'auberge (...)"
Ch. 5 "Une nouvelle (...)"
Ch. 6 "Altération"
Ch. 7 "Les plateaux de l'Ars"
Ch. 8 "La morsure"
Ch. 9 "Aleenor la grande"
Ch. 10 "Le conseil (...)"
Ch. 11 "La bibliothèque"
Ch. 12 "Le chancelier"
Ch. 13 "Quelques brasses"
Ch. 14 "Soirée royale"
Ch. 15 "Droit vers l'est"
Ch. 16 "Apparaître et..."
Ch. 17 "La chute"
Ch. 18 "Solstice d'été"
Ch. 19 "Convalescence"
Ch. 20 "La source"
Ch. 21 "La poursuite"
Ch. 22


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Jeudi 1 décembre 2005
Dans les pas de Roanne - Chapitre 2 "Tristhan et Atalaï" - partie 2 - Tous droits réservés.


14ème jour du onzième mois.

 

Pour commencer, comme à mon habitude, j’ai quitté mon lit à l’aide d’un chausse-pied, ce matin. J’avais presque terminé mon service, impatiente de retourner me coucher, quand Tristhan est arrivé pour prendre un kawa, entre les soins du matin et le début des leçons de dressage.

En plus des cinq chevaux qu’il entraîne, mon frère assure des cours en suppléance de Maître François. Celui-ci conserve encore les vrais cavaliers débutants, car les premières heures à cheval sont celles qui marquent le plus, d’après lui : il veut s’assurer que ses élèves se sentent rapidement à l’aise. Cela lui permet, accessoirement, de repérer ceux qui promettent. Ou de proposer des leçons particulières grassement rémunérées à ceux qui peinent mais qui ont des moyens financiers. Je me souviens parfaitement de mes premiers cours avec le Maître. J’en garde des souvenirs extraordinaires, je me sentais si bien. Le contact avec le petit cheval qu’il m’avait confié me semblait très naturel. François est un très bon professeur, plein de douceur et de patience, aussi bien avec les chevaux qu’avec ses élèves. Je lui porte toujours un mélange d’admiration et d’affection. Mon frère aussi, dix ans de collaboration n’y ont rien changé.

Ce-dernier donne maintenant des leçons aux cavaliers plus expérimentés.

Ce matin, il m’a longuement regardée, me confiant à voix basse :

 « Aujourd’hui, je monte Atalaï. »

J’en suis restée bouche bée. L’étalon est à ses soins depuis seize jours à peine. Je pensais qu’il aurait besoin de plusieurs semaines.

Devant ma surprise, il m’a expliqué que l’étalon a d’excellentes bases, bien meilleures qu’on aurait pu le penser.

« Je pense qu’il est devenu rétif à cause de l’un de ses derniers propriétaires. Il a du tomber sur un mauvais cavalier, qui n’avait absolument pas le niveau pour monter une telle bête. Il l’a presque brisé, en pensant que seule la force lui permettrait d’obtenir des résultats. Certainement un de ces bourgeois ou nobliaux qui veulent montrer à tous qu’ils sont capables de se payer un bel animal mais qui n’y connaissent rien.

- C’est malheureusement courant, n’est-ce pas ? D’ailleurs tu en as eu quelques uns à l’écurie…

- Oui, et je n’apprécie vraiment pas. C’est une chance qu’Atalaï ne soit pas trop marqué. Il a rapidement compris qu’il n’avait rien à craindre avec moi de la chambrière, parce qu’il a déjà travaillé avec.

- Ca me rappelle que je n’ai jamais pensé à te demander son âge.

- Il a à peine sept ans. Il possède les bases de basse école. Je pense qu’il a été monté à plus haut niveau. Je n’en serai certain qu’en le montant moi-même.

- Tu souhaites rester seul avec lui dans le manège, ou je peux venir ?

- Non seulement tu peux venir, mais tu vas m’aider ! »

C’est là que j’ai deviné une entourloupe…

« Viens avec tes vêtement d’équitation, tu vas travailler Alhani simultanément, ils ont fait connaissance et s’entendent bien, sa présence rassurera Atalaï. »

Là-dessus, sans attendre ma réponse, il a quitté les Trois-Dragons.

Suite à mes premiers cours d’équitation, j’ai eu droit à des leçons particulières gratuites de la part de Maître François. D’une certaine façon, j’avais déjà appris les bases, j’avais ça dans le sang. Même si c’était moins évident que chez Tristhan, qui a vraiment un don.

Ce n’est pas compliqué, la première fois qu’il est monté sur un cheval de l’école, il était évident qu’il avait plusieurs années de pratique derrière lui. Il n’en avait cependant aucun souvenir, agissant de façon presque automatique, quasiment à l’instinct.

Maître François, interloqué, avait donc fait des pieds et des mains auprès des patrons pour obtenir l’autorisation de me mettre à cheval. Trouvant le résultat concluant, il m’a permis de monter de façon assez régulière. Avec les années, j’ai pris l’habitude de dépanner de temps en temps, par exemple en m’occupant de l’échauffement d’un cheval. J’ai énormément gagné au change. J’ai pu accompagner mon frère ainsi que d’autres cavaliers de l’écurie dans de folles courses poursuites en campagne. Ce qui est moins plaisant, c’est que mon frère est beaucoup moins patient avec moi qu’avec les autres élèves, il nous est très difficile de terminer une reprise sans que je perde mon sang froid. Il a une fâcheuse tendance à oublier que je n’ai pas ses facilités. Il arrive que je ne comprenne pas ce qu’il veut de moi, et il ne l’admet pas.

En début d’après-midi, je me rends à l’écurie avec un peu d’angoisse. Tristhan a presque finit de panser Atalaï. Alhani m’attend à l’attache devant son box. J’attrape l’étrille, me  mettant joyeusement au travail, songeant vaguement à l’odeur que mes mains vont dégager même après un bain.

Une fois les chevaux prêts, nous rejoignons le manège. Maître François a écarté les curieux, il ne reste que lui, les autres employés et quelques élèves. Petit comité idéal pour savoir ce qu’Atalaï a dans les jambes.

Après quelques échauffements, je me mets en selle. Ce qui, dans mon cas, consiste plutôt à me hisser : je manque de pratique autant que de souplesse. Dommage pour l’image de jeune femme sautant avec légèreté sur le dos de sa monture.

Pendant que je fais des tours de manège au pas, dans un sens, puis dans l’autre, Tristhan se met en selle. Aucune difficulté. D’une très légère pression des mollets, il met Atalaï au pas. Aucun problème. Il le fait tourner un peu. Nous vérifions tous les deux la sangle de nos selles. Aucun souci. Maître François donne le feu vert pour passer au trot… c’est le moment que choisi Atalaï pour partir en sauts de mouton ! J’arrête aussitôt Alhani, pendant que Tristhan reprend l’étalon. La majorité des cavaliers se seraient envolés, moi la première. Pendant la séance, Atalaï teste ainsi son cavalier plusieurs fois. Au moins c’est reposant pour moi, mon frère est suffisamment occupé par l’étalon pour ne pas me prêter attention.

J’apprécie Alhani, c’est un hongre de douze ans au caractère doux et attentif. Il a des allures confortables, il est souple. J’aime travailler avec lui. Lorsqu’il paraît évident qu’Atalaï n’est pas le fou dangereux que la rumeur prétend, d’autres cavaliers se joignent à nous. Quelques minutes passent, Tristhan décide de ne pas pousser davantage sa chance. Seulement, il me fait signe de rester, je souffre d’avance. Il est de retour très rapidement, trop à mon goût, et j’oublie toute notion de bien-être pour me concentrer au maximum. Il reprend chaque élève, félicitant ou expliquant ce qui ne va pas. Moi comprise. Maître François est resté pour suivre. La séance devient technique, je me retrouve rapidement essoufflée par les exercices que j’effectue en maintenant Alhani dans un petit galop dynamique. Je pourrais vous en parler des heures, du petit galop dynamique…

Enfin mon frère éclate d’un grand rire :

« Je voulais calmer le cheval, j’ai calmé la cavalière ! ».

Eclat de rire repris par l’ensemble des personnes présentes, moi la première.

Après avoir bouchonné ma monture, je m’en vais prendre un bain bien mérité. Je barbotte avec joie mais l’eau refroidit vite, je me sèche et m’habille chaudement.

Une tartine beurrée dégoulinante de miel dans une main, une tasse de thé chaud dans l’autre, les fesses appuyées contre la douce tiédeur de l’un des fourneaux de la cuisine de l’auberge, je savoure ce moment de détente après cette épuisante après-midi. J’ai la sensation que rien ne pourrait perturber la tranquillité de mon existence.


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Jeudi 1 décembre 2005
Dans les pas de Roanne - Chapitre 2 "Tristhan et Atalaï" - partie 1 - Tous droits réservés -


10ème jour du onzième mois.

 

C’est un fait, l’automne est bien installé et l’hiver ne saurait tarder. C’est à cette période de l’année, plus que tout autre, que je peux regretter de ne pas vivre dans une région plus douce. Enfin, plus sèche ! Hier, il pleuvait. Aujourd’hui, il pleut. Je ne pense pas que cela s’arrange pendant la nuit : demain, il pleuvra ! Inconvénient majeur, le feu de cheminée a du mal à couvrir les odeurs de bottes et manteaux détrempés, et le sol de la taverne est difficile à conserver dans un état acceptable. Autre gêne, je reviens trempée de mes marches hors du bourg. Avantage certain, il n’y a qu’à se baisser pour ramasser les champignons… Je trouve encore des châtaignes, ainsi que des noix, mais ce sera bientôt la fin.

J’adore par dessus tout ces dernières récoltes de saison, avant les premières gelées. J’ai avalé tellement de mûres à mon retour d’Agarand que j’ai frôlé l’indigestion, pourtant j’en ai quand même rapporté des quantités suffisantes pour en faire des tartes délicieuses et de la gelée. Certes, j’ai aussi récupéré au passage des griffures peu esthétiques, prix à payer pour obtenir les fruits les plus savoureux. Ce qui m'a fait râler, lorsque Monik a tenu à les désinfecter.

Je profite des dernières journées pendant lesquelles je peux prendre l’air, ensuite, nous allons entrer dans un état de semi-hibernation qui n’aura rien à envier aux ours des monts de Nameland, qui surplombent l’énorme massif forestier du même nom, au nord de Niwerand.

Je m’habitue déjà à mes petites conversations du soir avec Niña la Danthienne. Elle passe une majorité de son temps chez Tynha, mais essaye de se libérer lorsque je monte me coucher, très tard le soir. C’est le cas cette nuit. Elle a les lèvres rouge vif, je me demande à qui elle a chapardé ce maquillage là.

Cette délicieuse créature, farceuse de nature, a une forme d’attachement pour moi. Je n’ose lui demander pourquoi elle a choisi de se montrer à mes yeux, de peur de la faire fuir. C’est aussi pour cette raison que je n’ai parlé d’elle à personne.

Elle est à la fois terriblement superficielle, et très informée de tout. Une idéale espionne qui m’a rassuré sur Batysth, particulièrement concernant ses intentions vis à vis de Tynha.

Batysth est à peine plus jeune que moi, c’est un jeune homme qui a la tête sur les épaules. Il est impressionnant, il doit dépasser Tristhan d’une bonne tête. Par contre, pas encore assez costaud pour dépasser le Patron, mais ce dernier est vraiment un homme d’une taille exceptionnelle. Sa main seule est plus grande que mon visage. Bien sûr, Niña ne m’a pas appris tout cela. Elle m’a juste fait savoir que Batysth en pinçait pour ma sœur depuis longtemps et qu’il n’en revient toujours pas de sa chance. Cette confirmation me permet de ne pas m’inquiéter de ce côté là.

Alors je m’intéresse plutôt aux affaires de mon frère. D’après les commérages de la taverne, Maître François a rentré un cheval dangereux, fou, que personne n’arrive à dompter. Il s’agit d’Atalaï, évidemment. Cet étalon a une réputation sulfureuse, qui l’a suivi à Niwerand très rapidement après son arrivée. Maître François se veut rassurant en affirmant qu’au moins la moitié des rumeurs est totalement fausse.

Le gros problème… c’est que la moitié restante suffit à me faire trembler.

L’étalon serait tout simplement rétif, vicieux, et j’en passe. Il aurait blessé son dernier propriétaire en se couchant sur lui après s’être cabré. Il mord, donne des coups de sabot, écrase les pieds lorsque l’on veut soigner les siens. Il serait l’incarnation d’un démon. Là-dessus, sa couleur ne joue pas en sa faveur.

Tristhan lui accorde donc toute son attention, ébloui par l’élégance naturelle de l’étalon. Il constitue pour lui un défi personnel à relever.

Aux Trois-Dragons, les paris vont bon train. Certains disent que Maître François a fait là une mauvaise affaire, que son élève le plus doué risque de le payer cher.

D’autres disent que Tristhan n’a plus rien à apprendre depuis longtemps en matière de dressage, et que sa réussite avec l’étalon noir sera sa meilleure carte de visite pour intégrer une prestigieuse écurie. Je ricane en douce, car l’Ecurie de Maître François est renommée. J’ai appris, par le Patron, que la seule écurie de notre royaume où Tristhan pourrait continuer à se perfectionner est celle de la Garde Royale de la capitale, Aleenor. Maître François est l’un des plus grands maîtres d’équitation de notre temps, il faisait lui-même parti de la Garde Royale. Il a été cavalier professionnel, dresseur de chevaux, de dragons, Grand Ecuyer, et surtout Instructeur. Je me demande encore par quel heureux hasard il a quitté son poste confortable, encore dans la force de l’âge, pour venir acheter et développer une écurie à Niwerand.

Lorsque je me lève en début d’après-midi, je m’habille confortablement pour me rendre aux écuries. J’y trouve Tristhan en plein travail à pied, avec l’étalon noir. Malgré le temps ils sont en sueur. Mon frère remet l’animal en mouvement à chaque fois qu’il tente de prendre le dessus. C’est impressionnant à voir, il ne cherche ni à dompter, ni à dresser, il ne cherche en aucun cas à dominer. Ce qu’il veut, c’est la confiance d’Atalaï.

Vient vers moi, bel animal, tu n’as rien à craindre…

Je me doute qu’à ce jeu là, tout en observation et en tact, l’étalon finira par se faire tout doux. Sauf bien sûr s’il est vraiment irrécupérable. J’en ai des frissons.

Cela fait maintenant douze jours que Maître François a confié Atalaï à mon frère, j’observe déjà de subtils changements.

Je suis admirative devant le travail effectué. Lorsque Tristhan a obtenu ce qu’il voulait, qu’il l’a répété pour s’assurer que l’étalon a compris, il arrête la séance. Il laisse l’animal se détendre puis le reprend en douceur, et l’emmène le plus naturellement du monde à un immense box rempli d’une confortable couche de paille. Il bouchonne Atalaï en lui parlant sans arrêt, l’étalon remuant ses oreilles en clair de lune, le menton dans l’eau de son abreuvoir. Mon frère se méfie encore, je le sens à sa façon d’être. Il agit comme si à tout moment l’animal pouvait tenter de le mordre ou de le taper. Il s’en occupe néanmoins jusqu’à ce qu’il soit suffisamment sec pour ne pas risquer un coup de froid.

Lorsque Tristhan sort du box, refermant ma porte sans bruit, nous restons quelques instants à écouter. L’étalon reste calme, nous l’entendons qui commence à mâchouiller son foin.

« Ca fait trois jours qu’il est calme au box.

- Il a l’air beaucoup plus doux qu’à ma précédente visite.

- En même temps il a essayé de me coincer contre la palissade juste avant que tu arrives.

- Tu devais pas être fier ! »

Tristhan éclate de rire. Je lui promets de repasser dans quelques jours.

Le travail à pied est une chose, mais cela risque de se corser lorsqu’il faudra monter l’étalon.

Je retourne dans ma chaleureuse auberge me préparer pour le service du soir. J’envie mon frère pour ce métier dont il peut être fier.C’est vrai enfin ! Lui a droit à des regards de respect, moi à des œillades alcoolisées !


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Mercredi 2 novembre 2005

Dans les pas de Roanne - Chapitre 1 "Mutine Lutine" - partie 5 - tous droits réservés.
Dernière correction datée du 09/09/06

 

Soirée du 31ème jour du dixième mois, début des festivités de la Mort-thomb.

 

La soirée commence merveilleusement bien. J’ignore si c’est lié à un sort de la Danthienne. Je suis dans un état de bien-être total, comme lorsque j’abuse un peu du bon vin. Mais en restant très claire, comme lorsque je ne bois pas une goutte du dudit breuvage.

La pluie ayant cessé en fin d’après-midi, mais pas le vent, le bourg est déjà presque sec. La fête de la première nuit de Mort-Thomb peut commencer.

On entend les rires, les chants, les quolibets qui envahissent la rue. La porte de la taverne s’ouvre et se ferme à chaque fois que des personnes entrent, laissant passer l’air frais et humide. Les Trois-Dragons se remplissent petit à petit, à mesure que la nuit s’épaissit. Il y fait de plus en plus chaud, je n’ai pas une minute à moi.

Tristhan fait son apparition avec des amis, accoutrés tous les cinq de déguisements très artisanaux. Je retiens mes moqueries à grand peine.

La taverne se révèle rapidement trop étroite, je passe la soirée à me glisser entre les clients. J’imagine que cela ne déplait pas à certains. Je m’arrange pour avoir toujours les mains prises, pour ne pas me retrouver propulsée dans une folle farandole mêlant faux-mages, faux-squelettes, faux-chevaliers et autres parodies fort amusantes. Cela m’est arrivé la toute première année où j’ai servi, je ne suis pas prête de l’oublier ! Quelle folie ! J’en étais ressortie les joues en feu et le souffle court.

Certains costumes semblent avoir été fabriqués à la va-vite, d’autres sont plus sophistiqués. Certains ont certainement été pensés depuis des semaines, patiemment découpés et cousus par la main d’une fiancée, d’une sœur ou d’une mère aimante. Ou d’une maîtresse non officielle. Il faut être réaliste, il y a d’amusantes histoires de mœurs même dans les plus petites bourgades !

Je me sens vraiment bien, dans cette incroyable ambiance, l’air vibrant de gaieté et de chansons en l’honneur des anciens, des disparus et des légendes.

Le petit peuple n’a pas été pas oublié, et c’est une chanson sur les menhirs des plaines de Karmenec qui me rappelle les paroles de Niña la Danthienne : « la Mort-Thomb est pour les petites-gens grand événement… ».

Mes pensées volent vers la petite lutine qui a su si naturellement me mettre sous son charme. Je lui souhaite de tout mon cœur de passer une grisante semaine de danses. Je me demande pendant un instant où se réunissent les lutins de notre bourg et de ses environs. Puis je retourne, souriante, servir de nouveau la bière et le cidre frais.

 

Premier jour du onzième mois.

 

Tout événement même le plus agréable doit prendre fin. Mais il est si tard quand les derniers clients quittent la salle que je ne peux songer à monter me coucher. En réalité, on pourrait plutôt dire qu’il est très tôt le matin. Mon frère est resté, laissant ses amis partir au bras d’une jolie fille déjà séduite, ou à celui de leur élue (certains étant même déjà pères).

« Et bien mon cher, tu n’as pas trouvé ton bonheur parmi les jouvencelles ?

— Pas plus qu’aux feux du solstice d’été, et je me suis dit qu’un coup de main me permettrait de discuter avec ma sœurette. »

Aussitôt, il commence à m’aider à relever les chaises et les tabourets sur les tables. Pendant qu’il termine, je vais chercher le seau et ma maudite serpillière, et je commence à nettoyer courageusement le sol. Il faut toujours que la salle de la taverne soit propre au petit matin.

Nous discutons joyeusement, avec complicité, les traits tirés par le manque de sommeil. Lorsque le nettoyage est achevé, nous prenons un solide petit déjeuner au bar, accompagnés par la Patronne descendue prêter main forte après une nuit plus courte qu’à l’accoutumée. Elle nous regarde les mains sur les hanches, se doutant de la nuit blanche que nous venons de passer, comme cela arrive peut-être trois ou quatre fois par an.

Je me demande si Tristhan est vraiment resté juste pour mes beaux yeux. Lorsque le service du matin est terminé, la fatigue me chasse vers les étages. J’ai alors une certitude : Tynha n’est pas rentrée.

Après quelques heures de sommeil, absolument imperméable à tout ce qui peut se passer dans le monde matériel, je me réveille avec le délicat fumé d’un thé fruité, suivi du parfum typique de pâtisseries fraîchement sorties du four. Ma sœur est entrée sans un bruit dans ma chambre, apportant un plateau fort appétissant. Elle arbore une mine éblouissante, signe de bonheur total. Je note que le plateau est préparé pour nous deux, ce qui présage des confidences à foison. Je lui rends son sourire, l’invitant à s’asseoir à mes côtés et à tout me raconter.

J’ai encore les yeux piquants, mais je bois les paroles de Thyna, lui promettant implicitement que cela restera entre nous tant qu’elle n’en aura pas décidé autrement. Elle débute une histoire en laquelle elle croit, mais il lui faut un peu de recul pour savoir si le jeune homme qui lui a ravi le cœur ressent la même chose.

Je n’ai encore jamais vu Tynha faire preuve d’une telle retenue, d’une telle sagesse, à l’égard de l’un de ses amants. Dans ses yeux vert clair brille l’espoir.

Elle finit par s’en retourner, attendue au salon de thé. Je me sens soudain bien seule pendant que je fais ma toilette.

Je sens, au vide qu’elle a laissé derrière elle, que la Danthienne n’est pas revenue de sa folle nuit. Les légendes disent donc la vérité, le petit peuple danse une semaine sans s’arrêter ?

Je me sens vraiment très fatiguée, vidée par ma folle soirée et un peu nauséeuse. J’aimerais, comme ma petite sœur, avoir le cœur rempli d'espérance, mais je ne sais trop ce que j’ai à escompter dans ma condition.

Que m’arrive-t-il ? C’est tout à fait le genre de pensées malsaines que je dois me retirer de la tête ! Je choisis une tenue confortable, pantalon de cuir et justaucorps ajusté, recouvert d’un châle. Je chausse mes bottes, merveilles des merveilles, qui m’ont coûté une fortune. Des bottes faites pour marcher et monter à cheval, le confort incarné, en cuir imperméabilisé à la graisse d’arwanc. Des bottes que Monik et Tynha ne trouvent pas du tout féminines, mais je m’en moque bien. J’attrape ma veste en cuir. Sans mes formes et mon visage, je pourrais presque passer pour un homme.

Je sors d’un bon pas, dévalant les escaliers avec une souplesse que les jupes ne permettent pas. Je passe par le potager, évitant la taverne, et je file vers la sortie du bourg. Je passe la porte sud, rien ne vaut une bonne marche pour se changer les idées.

Je reviens juste avant la tombée de la nuit, avant que les portes du bourg ne soient fermées et cadenassées. Je monte me changer et prendre mon service après un léger souper. J’ai rapporté quelques champignons qui feront le bonheur des amateurs, en omelette ou en sauce. Le cuisinier est ravi.

 

7ème jour du onzième mois.

 

Les journées sont passées sans évènement marquant. Les nuits sont plus calmes, la semaine de Mort-Thomb se termine. C’est le signe du retour des voyageurs, la plupart quittant le Havre pour regagner leur bourg, certains retournant à Agarand.

Mes longues marches m’ont permis de me ressourcer. J’ignore par quelle indiscrétion, mais mon frère a été prévenu de mes excursions. Il me connaît trop bien et sait que c’est signe de trouble, mais ne parviendra pas à m’arracher la moindre confidence.

Tynha resplendit. J’en déduis que ses amours se portent bien, tandis que le Patron et Trysthan ne se doutent que trop bien de ce que cela signifie. Encore une fois, je resterai aussi muette qu’un menhir.

La semaine se termine donc, nous n’avons plus une seule chambre de libre, notre écurie suffit à peine à héberger les chevaux et mules de nos clients.

Après la fermeture de la taverne pour la nuit, je monte dans ma chambre. Je découvre quelques affaires déplacées. « Heureuse que tu sois de retour, Niña ! ». Aussitôt, elle apparaît, habillée de jupons qui semblent être un joli patchwork de tissus miroitant. Elle me demande de sa voix flûtée :

« J’espère que ta semaine a été aussi distrayante que la mienne. »

Sans me laisser le temps de répondre, elle enchaîne :

« J’aime beaucoup la façon de fêter la Mort-Thomb dans ces campagnes. Je n’avais pas dansé ainsi depuis fort longtemps. J’ai décidé de rester !

— J’en suis ravie. J’espérais que tu passerais me voir. J’ai mis de côté quelques pièces de tissu qui pourraient te plaire ».

Et pendant que je lui montre mes trouvailles, nous discutons avec légèreté. Je suis de nouveau moi-même. L’ombre est passée.

suite



et merci encore à Bald pour ses courageuses corrections à 00:37 du mat' :))

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Mardi 1 novembre 2005

Dans les pas de Roanne - Chapitre 1 "Mutine Lutine" - partie 4 - tous droits réservés -
Dernière correction datée du 09/09/06.


31ème jour du dixième mois

 

Pour une fois, je m’éveille avant l’heure, fait suffisamment rare pour avoir le mérite d’être rapporté. Je suis troublée par les évènements de la nuit. Je reste allongée dans le noir, les yeux grands ouverts. Le beau temps de la fin de semaine a laissé place à un temps typiquement automnal, j’entends la pluie frapper aux carreaux de la fenêtre et sur la toiture. Les rafales de vent ont commencé dans la soirée, mais je n’y ai pas prêté attention. Oui, je sais, je n’avais qu’à faire autre chose que d’observer en douce les mystérieux hommes d’armes. Je me demande où ils vont, ils n’avaient pas l’air motivés par les fêtes de la Mort-Thomb. C’est surtout la mine fermée du Patron qui m’a alertée, lorsqu’il les a quittés.

Mon père adoptif me fait confiance, il me met au courant de certains évènements que le reste de la famille ignore. Il m’a avoué il y a deux ans qu’il me considère comme la plus sage, sous mes airs légers. Je crois que mes chevilles ne s’en sont pas encore remises. Aurais-je la chance, encore une fois, d’être dans la confidence ?

De plus, il y a cette histoire avec ma nuisette, mon armoire chamboulée et ma coiffeuse mystérieusement dérangée.

Le petit rire moqueur m’a, comment dire ? Légèrement vexée. J’ai demandé à la personne qui se riait de moi de se montrer, et c’est un « Oups ! » qui m’a répondu, dans une voix féminine et enfantine. Ensuite, je n’ai eu que le silence pour compagnon.

A ma connaissance, il n’y a aucune petite fille à l’auberge. De toute façon, à une heure pareille, les enfants sont censés dormir. Vraiment, je ne comprends pas !

Trop fatiguée pour me lancer dans une quelconque investigation nocturne, j’ai préféré me coucher. J’étais de toute façon plutôt contente du travail effectué sur la nuisette. Dix centimètres de soie contre un vêtement qui me met bien plus en valeur, finalement j’y gagne. Surtout qu’en matière de sous-vêtements, moins il y a de tissus, plus le prix semble s’envoler. Le vêtement aurait pu devenir importable, alors qu’il est toujours correct. Il est même mieux, je serais de mauvaise foi de ne pas l’avouer. Je m’imagine servant un client d’une beauté à couper le souffle, en me disant : « Dans ma chambre j’ai un vêtement qui te ferait sortir les yeux de la tête, mais tu ne le sauras jamais ! ». C’est typique d’une femme, ça, d’acquérir des habits qui rendraient le commun des hommes dingues, mais juste pour elle, pour son égoïste plaisir personnel.

Malgré mon matinal réveil, j’arrive juste à temps à mon service, car la chaleur du lit est bien difficile à quitter. Je commence à prendre les commandes, proposant de quoi se restaurer, du thé ou du kawa.

La plupart des clients s’apprêtent à reprendre la route, la Mort-Thomb commence demain matin, mais les premières festivités débutent ce soir. Je pense que ces retardataires ne vont pas jusqu’au Havre, qui est trop loin. Ils descendent plutôt dans leur famille, quelque part à mi-chemin.

Pour notre part, nous nous apprêtons à ce qu’une bonne partie du bourg vienne faire la fête à la taverne. L’ambiance sera terrible, ce soir ! Il serait étonnant que je me couche à l’heure habituelle. Enfin… si la pluie veut bien se calmer.

Le groupe d’hommes, qui a attiré mon attention hier soir, est descendu. Ils mangent sans se faire remarquer. La Patronne leur a préparé des vivres en quantité, de quoi tenir plusieurs jours. J’en déduis qu’ils ont l’intention de quitter la route, pour prendre une direction dans laquelle ils savent ne pas trouver d’auberge.

Je les suis du regard, tandis que Petit Mark leur apporte leurs chevaux. Ces derniers ont passé la nuit dans l’écurie de l’auberge, où de confortables stalles permettent aux montures de nos clients de se reposer.

Nous n’acceptons pas les dragons, ce sont des animaux trop compliqués à soigner. Petit Mark est un bon palefrenier, mais cela dépasse ses compétences actuelles et notre modeste installation. Les dragons végétariens sont hébergés à l’Ecurie de Maître François, mais ces bêtes là sont rarissimes.

Les dragons carnivores sont solidement enchaînés dans la grange du champ de foire. Et pour le cas où l’attache ne tiendrait pas, nous mettons une bonne quantité de viande à leur disposition. Lorsque l’on croise un dragon en liberté, il vaut mieux qu’il ne soit pas affamé.

Je vais me recoucher après mon premier service, sans un regard pour le contenu de ma chambre. Je dois me reposer pour ce soir.

En début d’après-midi, je me rends au salon de thé pour discuter avec Tynha. Je lui avoue franchement que j’ai la sensation de virer aussi gâteuse que la vieille Maggie, ou être l’objet d’une farce incroyablement bien montée. Je lui raconte en détails ce qui m’arrive depuis la veille. Elle me regarde d’abord avec perplexité, puis murmure à ma grande surprise :

« J’ai observé la même chose… ça fait deux semaines que ça dure. Au début, c’est juste que je ne retrouvais pas certains vêtements. Puis j’ai eu l’impression que quelqu’un se servait de mon maquillage ! J’ai hésité à te demander une explication, mais ce n’est pas ton genre… »

Je remercie Tynha pour sa confiance.

« J’ai pas osé en parler, j’ai eu peur que tout le monde se moque de moi, et je n’ai pas envie qu’on raconte que quelqu’un s’intéresse à ma lingerie. »

Elle me sourit en rougissant. Je la comprends, je n’ai moi-même nulle envie de raconter le changement d’état de ma nuisette en soie.

Tynha va servir un plateau de pâtisseries, dont l'odeur m'ouvre l'appétit, à une cliente. Elle prépare un thé aux saveurs fruitées pour une autre table, puis revient, se mouvant avec grâce entre les éléments du mobilier.

« Roanne, pourras-tu m’aider à me coiffer ce soir ? Je n’arrive à rien avec mes cheveux, et j’ai été invitée par Maryse et Myna-Thora à participer aux festivités. J’espère croiser Batysth ».

Je constate qu’elle passe un cran au dessus au niveau du rougissement.

« Pas de souci ma belle, je vais te faire un joli chignon. Ca mettra en valeur ta nuque et tes épaules, si le temps te permet de retirer tes châles »

J’appuie ma réponse d’un léger clin d’œil, Tynha a les yeux qui pétillent de plaisir en pensant à la soirée qu’elle va passer.

Nous nous retrouvons dans sa chambre en fin d’après-midi. Elle commence par s’habiller, puis je lui tire en arrière ses magnifiques cheveux d’un châtain si clair qu’ils sont presque blonds. J’agrémente sa coiffure de quelques mèches libres, pour qu’elle ne soit pas sévère. L’austérité ne va pas à Tynha, dont le visage n’est que lumière et rondeurs encore adolescentes.

Elle termine de se pouponner, nous discutons, nous amusant à imaginer de quelle façon elle pourra séduire le beau Batysth. L’ambiance est détendue, notre complicité évidente. L’an passé, Tynha a fait tourner la tête à de nombreux garçons, mais elle ne faisait que s’amuser de leurs regards énamourés. D’ailleurs, les années précédentes se sont déroulées de la même façon. Elle a pris conscience très tôt du pouvoir qu’elle peut exercer sur les hommes. Ce qui a valu de vrais coups de sang au Patron et à Tristhan, décidés à veiller sur la vertu de leur jeune protégée. S’ils savaient, les pauvres !

Cette année, avec Batysth, j’ai l’impression que c’est un peu différent. Mais Tynha seule le sait, elle est si légère, ma petite sœur de cœur.

J’espère que Tristhan sera lui-même occupé avec l’une des jeunes filles qui gloussent à chaque fois qu’elles le croisent, et qu’il oubliera un peu les amours de Tynha. Il est temps qu’il admette qu’elle est devenue adulte, et qu’elle a soif d’autonomie.

Perdue dans cette réflexion, je retourne dans ma chambre pour me changer avant de reprendre mon service.

J’ouvre ma porte et là !

Stupeur et mille grimoires décomposés !

Une créature d’aspect humain, mais de toute évidence d’une autre espèce, se tient sur ma coiffeuse. Oui, dessus ! La créature est en effet de petite taille, peut-être trente, trente-cinq centimètres ?

Je l’ai surprise, semble-t-il, alors qu’elle se mirait. Elle est jolie comme tout, une vraie petite fée mais dénuée d’ailes. Elle a des hanches généreuses mais pas grosses, une superbe chevelure noire qui semble tenir toute seule en un chignon bien plus complexe que celui que je viens de faire à Tynha.

Elle me regarde avec malice et me dit d’une jolie voix :

« Entre donc, tu es chez toi après tout ».

Je l’admire toujours, sous le charme. Je reconnais la soie qui forme son jupon et les tissus disparus chez ma sœur semblent avoir servi pour d’autres pièces de sa garde robe. Je rentre dans ma chambre, et referme la porte. Je reste appuyée contre cette dernière.

« Qui es-tu petite fée ? 

— Je ne suis pas une fée. »

Elle a l’air déçue de ne pas en être une, mais semble apprécier le fait que j’ai pu la confondre avec l’une de ces créatures qui alimentent les contes. Je viens de lui faire, involontairement, un compliment qu’elle goûte. Retrouvant le sourire, elle chantonne :

« Je suis Nina la Danthienne, lutine cabotine, coquine, mutine et surtout coquette.

— Enchantée de faire ta connaissance ! Je n’ai jamais croisé une petite personne ayant un tel don pour la couture. »

Elle me répond tout d’abord par un gloussement de plaisir, puis ajoute :

« Je pense être la première personne du petit peuple sur laquelle tu poses le regard… du moins, depuis de nombreuses années. Quant à la couture, cela ne me demande pas d’efforts, c’est un don pour les Danthiennes ! Je tenais à m’excuser pour le trouble. La Mort-Thomb est pour les petites-gens grand événement, et je n’avais rien à me mettre ! »

De nouveau elle joue les midinettes devant le miroir. J’ai l’impression d’être devant une Tynha miniature.

Je me décide enfin à quitter la porte pour m’asseoir sur le lit. Je peux ainsi converser avec elle les yeux dans les yeux. Je remarque que les siens sont immenses, et encore plus noirs et brillants que les miens. Elle dégage un parfum qui semble être un juste mélange de ceux que nous avons rapportés d'Agarand.

Elle me raconte de sa voix enchanteresse que nous lui avons plu, surtout ma sœur, lorsqu’elle nous a aperçues dans une boutique d’Agarand.

«Tu comprends, la pollution de la ville commençait à me faire souffrir. Ma peau perdait son beau teint. Alors je me suis glissée dans vos achats. Je vous avais entendu discuter, je savais que je n’aurais aucun mal à revenir à Agarand si la campagne ne tenait pas ses promesses. Tynha n’a rien à envier aux jeunes filles de bonne famille d’Agarand. J’ai donc choisi de quitter les beaux appartements. Jusqu’ici, je me suis bien amusée. Et ce soir, les lutins feront festin ! Merci pour la soie, j’ai cru comprendre que les reprises sur la nuisette te plaisent bien. »

Elle laisse de nouveau son rire cristallin s’envoler. Il me gonfle le cœur de joie, j’ignore pour quelle raison. Certainement un autre pouvoir dont la nature l’a pourvue.

A cet instant j’entends quelqu’un monter l’escalier, puis frapper doucement à ma porte. La Danthienne disparaît avec une dextérité qui n’a vraiment rien d’humain. La porte s’ouvre et Monik vient me trouver.

«Je suis désolée, mais la taverne se remplie déjà. Peux-tu prendre ton service plus tôt ? 

— Je me change et j’arrive ! »

Je me prépare, heureuse d’avoir enfin l’explication aux mouvements incontrôlés de mes affaires. Au moment où je m’apprête à passer la porte, j’entends la petite voix me glisser : « A demain, jeune humaine bénie du petit peuple ». Cette dernière parole me laisse pleine de perplexité.



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Lundi 31 octobre 2005

Dans les pas de Roanne - Chapitre 1 "Mutine Lutine" - partie 3 - tous droits réservés -
Dernière correction datée du 09/09/06.


La soirée est déjà bien entamée. Nous ne servons plus de repas, la bière, le cidre et des boissons plus fortes coulent dans les gosiers.

L'ambiance est chaleureuse : depuis deux semaines nous faisons du feu dans la cheminée. Cela contribue à donner une atmosphère plus intime à la salle. Pendant la belle saison, nos clients préfèrent rester en terrasse, mais dès que les frimas arrivent, ils rentrent et essayent à l’aide de chansons plus ou moins paillardes, de bras de fer ou de jeux de carte, d'oublier que l'hiver se rapproche chaque jour un peu plus.

Je vais de table en table, jetant un œil discret ça et là, vérifiant que les clients ne manquent de rien, en veillant à ne pas servir trop souvent les habitués qui ont l’alcool mauvais ou qui ne le tiennent pas. Je n’ai pas envie d’avoir une bagarre à gérer, ou d’être prise à partie pas une épouse furibonde. Je prends de nouvelles commandes, en faisant payer les clients d’avance. C’est un détail auquel le Patron attache de l’importance.

Les odeurs me sont familières, mélangées au fumet du bois qui se consume.

Il y a encore de nombreux voyageurs, mais il y en aura moins au creux de la semaine. Le deuxième pic d’activité se fera dans six jours, lorsque tous rentreront à la fin de la Mort-Thomb.

Il paraît que les fêtes liées à cette coutume sont particulièrement riches et somptueuses au Havre de Kaldwell. Je ne suis allée jusqu’à ce port qu’à deux occasions, et toujours à la belle saison. Ce n’est pas difficile de s’y rendre, il suffit de suivre la route qui traverse le bourg de Niwerand jusqu’à ce qu’elle prenne fin. Elle se termine face à l’océan, dans le Havre. Je me souviens de l’odeur particulière de l’air iodé, avant même de voir l’immense surface vert-bleutée. Je me souviens de la consistance de l’air, il est différent, plus lourd. Je me souviens du vent, constant, qui m’avait noué les cheveux en nœuds serrés comme ceux des cordages des bateaux. Des nœuds qui m’avaient bien fait râler quand il avait fallut les défaire.

J’aimerais participer au moins une fois aux fêtes déguisées du Havre de Kaldwell, seul et unique port de notre comté, qui partout ailleurs tombe à pic en falaises dans l’océan. Il est cependant impossible de se libérer, à cause de l’auberge. 

Entre les deux pics d’activité, l’activité se maintient grâce aux habitants de notre bourg, mais les chambres de l’auberge sont presque toutes disponibles.

En attendant, tout le monde se donne rendez-vous au Havre, alors nous restons, fidèles à notre poste, pour assurer aux voyageurs une chambre douillette, un repas chaud et une soirée agréable. Et ce à l’aller comme au retour.

Je sors de mes rêveries pour placer de nouveaux clients, des voyageurs arrivés pendant l’après-midi. L’un d’entre eux a les cheveux les plus noirs que j’ai jamais vus, qui font ressortir le bleu de ses yeux. Il est pas mal du tout. Retourne-toi donc un peu que je puisse juger si la croupe est à la hauteur du reste… oui, pas mal du tout ! J’imagine que j’ai les yeux qui pétillent, je m’arrache à la contemplation du physique agréable du client pour reprendre sérieusement le travail.

Je remarque que sous leur physique agréable, ces hommes restent à l’écart et semblent peu enclins à se mêler aux jeux et chansons des joyeux compagnes et compagnons encore présents. C’est étrange qu’ils soient descendus alors que la soirée est aux trois quarts entamée.

Ils ont l’air de discuter sérieusement et gravement. De toute évidence, ils n’ont pas envie qu’une oreille indiscrète capte leurs propos : le silence se fait à chaque fois que j’approche de la table.

Hormis le bel homme aux cheveux sombres, tous semblent originaires de notre comté : châtains, de taille moyenne ou plutôt grands, costauds sans être massifs.

Mais ils ont le physique d’hommes aguerris à la pratique des armes. Je sais le repérer, maintenant. En plus de notre clientèle hétéroclite, j’en croise régulièrement aux écuries de Maître François, ils viennent parfois de très loin pour une monture digne de leurs talents.

L’entraînement leur donne en général quelque chose de félin. La plupart ont une musculature sèche, ils ont appris l’esquive plutôt que le travail en force. C’est le cas du beau brun. D’autres par contre n’ont rien à envier aux bûcherons des forêts de Nameland. Ils sont certainement spécialisés dans l’emploi d’armes contondantes. Comment je sais tout cela ? Et bien, j’ai grandi entre une taverne-auberge et une écurie, à observer les gens pour échapper à la modestie de ma propre existence.

Je crois que Tristhan aurait aimé être formé aux arts du combat. Il ne me l’a jamais dit clairement, mais je sais qu’il lui est arrivé de passer des heures à comparer des styles, des techniques, des types d’armes. Comme s’il les avait déjà essayés lui-même. Mais serait-ce vraiment étonnant ? Après-tout, il savait monter à cheval, et savait comment calmer le plus fougueux destrier, sans même savoir d’où il tient ses connaissances. Peut-être Maître François lui a-t-il appris quelques combines, discrètement, pour ne pas faire de jaloux.

Pour ma part, c’est bien triste, je suis d’une affligeante banalité. Je ne possède aucun don ni aucune aptitude. Excepté la capacité de repérer un beau brun sans me faire remarquer, ou de déranger ma chambre pendant que je n’y suis pas.

Voilà qui me rappelle mon mystérieux désordre. J’y repense en fin de soirée, pendant que je lave les chopes et les brocs. L’auberge se vide, les habitués rentrent chez eux, les voyageurs montent dans leur chambre.

Je vois avec regret l’énigmatique groupe d’hommes quitter la salle. Ce qui ne m’a pas échappé, c’est qu’ils ont invité le Patron à s’asseoir avec eux pour partager leur conversation, à voix basse. Plus étrange, Thomas semble les connaître. Mais je suis persuadée de ne jamais les avoir vus. Pas le beau brun en tout cas, un charme pareil ça ne s’oublie pas !

Je pense encore plus à mon étrange désordre pendant que je m’escrime avec cette saleté de serpillière qui m’abîme les mains. Je suis certaine de n’y être pour rien : je ne suis pas somnambule, et les mouvements de mes affaires se font parfois en mon absence.

Personne ne possède un double de ma clé, et la serrure n’a pas été forcée. Tynha n’aurait que faire dans mes toilettes. Elle en a de plus jolies que moi, et surtout nous ne faisons pas la même taille. Quant au maquillage, j’avais oublié que cela pouvait exister jusqu’au jour où ma sœur m’a montré ses fards et ses bâtons de rouge à lèvre.

Non, vraiment, je ne vois pas qui pourrait être à l’origine de cette farce. Et je n’imagine pas que cela puisse être autre chose.

Une fois le ménage terminé, je monte dans ma chambre, en silence pour ne pas réveiller Tynha. Encore une fois, certaines choses ne sont pas à leur place. La lueur de ma chandelle n’est pas idéale pour un inventaire, je décide de faire le point dans ma penderie demain.

Je vais en parler avec ma petite sœur. J’aimerais quand même savoir si c’est une plaisanterie, ou si elle est victime du même phénomène. Je ne pense pas qu’il puisse s’agir d’une petite bête, elle aurait laissé des traces.

« C’est quand même incompréhensible ! » Je ne peux m’empêcher de m’exprimer à haute voix.

J’entends alors distinctement un rire léger qui vient de l’armoire. Je m’approche sans le moindre bruit, après avoir laissé la chandelle sur la coiffeuse. Je fais en sorte de ne pas être trahie par mon ombre. Et j’ouvre l’armoire d’un coup.

Et là, je manque de m’étouffer de stupeur !

L’une de mes nuisettes en soie, toute neuve, rapportée deux semaines plutôt d’Agarand, a été… raccourcie ! Il semblerait que la personne qui a pris cette initiative s’appliquait à refaire un bel ourlet impeccable… dix centimètres au dessus de la longueur d’origine. Elle a été dérangée en plein travail. Je suis extrêmement perplexe, mais il est tard, je dois me lever dans cinq heures. Je pose la nuisette sur la coiffeuse pour ne pas oublier cette preuve, en notant qu’elle devient au passage un vêtement plutôt seyant.

Le ridicule ne pouvant tuer, je l’enfile après avoir ôté ma tenue de service. Mes jambes ne sont plus autant couvertes, et je note même… que les coutures ont été reprises au niveau de la taille, la mettant bien plus joliment en valeur. Ce vêtement peut maintenant être qualifié d’affriolant. Il s’arrête juste à la bonne hauteur. Ma foi, si je l’avais su, je l’aurais raccourci moi-même.

Je ne sais toujours pas quel phénomène agit dans ma chambre, mais je m’exprime encore une fois à voix haute : « Merci à la personne qui arrange si bien mes vêtements, mais ce n’est pas utile de rendre la totalité de ma garde robe aussi aguicheuse ! ».

Et là je l’entends de nouveau distinctement…  le petit rire…

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