14ème jour du onzième mois.
Pour commencer, comme à mon habitude, j’ai quitté mon lit à l’aide d’un chausse-pied, ce matin. J’avais presque terminé mon service, impatiente de retourner me coucher, quand Tristhan est arrivé pour prendre un kawa, entre les soins du matin et le début des leçons de dressage.
En plus des cinq chevaux qu’il entraîne, mon frère assure des cours en suppléance de Maître François. Celui-ci conserve encore les vrais cavaliers débutants, car les premières heures à cheval sont celles qui marquent le plus, d’après lui : il veut s’assurer que ses élèves se sentent rapidement à l’aise. Cela lui permet, accessoirement, de repérer ceux qui promettent. Ou de proposer des leçons particulières grassement rémunérées à ceux qui peinent mais qui ont des moyens financiers. Je me souviens parfaitement de mes premiers cours avec le Maître. J’en garde des souvenirs extraordinaires, je me sentais si bien. Le contact avec le petit cheval qu’il m’avait confié me semblait très naturel. François est un très bon professeur, plein de douceur et de patience, aussi bien avec les chevaux qu’avec ses élèves. Je lui porte toujours un mélange d’admiration et d’affection. Mon frère aussi, dix ans de collaboration n’y ont rien changé.
Ce-dernier donne maintenant des leçons aux cavaliers plus expérimentés.
Ce matin, il m’a longuement regardée, me confiant à voix basse :
« Aujourd’hui, je monte Atalaï. »
J’en suis restée bouche bée. L’étalon est à ses soins depuis seize jours à peine. Je pensais qu’il aurait besoin de plusieurs semaines.
Devant ma surprise, il m’a expliqué que l’étalon a d’excellentes bases, bien meilleures qu’on aurait pu le penser.
« Je pense qu’il est devenu rétif à cause de l’un de ses derniers propriétaires. Il a du tomber sur un mauvais cavalier, qui n’avait absolument pas le niveau pour monter une telle bête. Il l’a presque brisé, en pensant que seule la force lui permettrait d’obtenir des résultats. Certainement un de ces bourgeois ou nobliaux qui veulent montrer à tous qu’ils sont capables de se payer un bel animal mais qui n’y connaissent rien.
- C’est malheureusement courant, n’est-ce pas ? D’ailleurs tu en as eu quelques uns à l’écurie…
- Oui, et je n’apprécie vraiment pas. C’est une chance qu’Atalaï ne soit pas trop marqué. Il a rapidement compris qu’il n’avait rien à craindre avec moi de la chambrière, parce qu’il a déjà travaillé avec.
- Ca me rappelle que je n’ai jamais pensé à te demander son âge.
- Il a à peine sept ans. Il possède les bases de basse école. Je pense qu’il a été monté à plus haut niveau. Je n’en serai certain qu’en le montant moi-même.
- Tu souhaites rester seul avec lui dans le manège, ou je peux venir ?
- Non seulement tu peux venir, mais tu vas m’aider ! »
C’est là que j’ai deviné une entourloupe…
« Viens avec tes vêtement d’équitation, tu vas travailler Alhani simultanément, ils ont fait connaissance et s’entendent bien, sa présence rassurera Atalaï. »
Là-dessus, sans attendre ma réponse, il a quitté les Trois-Dragons.
Suite à mes premiers cours d’équitation, j’ai eu droit à des leçons particulières gratuites de la part de Maître François. D’une certaine façon, j’avais déjà appris les bases, j’avais ça dans le sang. Même si c’était moins évident que chez Tristhan, qui a vraiment un don.
Ce n’est pas compliqué, la première fois qu’il est monté sur un cheval de l’école, il était évident qu’il avait plusieurs années de pratique derrière lui. Il n’en avait cependant aucun souvenir, agissant de façon presque automatique, quasiment à l’instinct.
Maître François, interloqué, avait donc fait des pieds et des mains auprès des patrons pour obtenir l’autorisation de me mettre à cheval. Trouvant le résultat concluant, il m’a permis de monter de façon assez régulière. Avec les années, j’ai pris l’habitude de dépanner de temps en temps, par exemple en m’occupant de l’échauffement d’un cheval. J’ai énormément gagné au change. J’ai pu accompagner mon frère ainsi que d’autres cavaliers de l’écurie dans de folles courses poursuites en campagne. Ce qui est moins plaisant, c’est que mon frère est beaucoup moins patient avec moi qu’avec les autres élèves, il nous est très difficile de terminer une reprise sans que je perde mon sang froid. Il a une fâcheuse tendance à oublier que je n’ai pas ses facilités. Il arrive que je ne comprenne pas ce qu’il veut de moi, et il ne l’admet pas.
En début d’après-midi, je me rends à l’écurie avec un peu d’angoisse. Tristhan a presque finit de panser Atalaï. Alhani m’attend à l’attache devant son box. J’attrape l’étrille, me mettant joyeusement au travail, songeant vaguement à l’odeur que mes mains vont dégager même après un bain.
Une fois les chevaux prêts, nous rejoignons le manège. Maître François a écarté les curieux, il ne reste que lui, les autres employés et quelques élèves. Petit comité idéal pour savoir ce qu’Atalaï a dans les jambes.
Après quelques échauffements, je me mets en selle. Ce qui, dans mon cas, consiste plutôt à me hisser : je manque de pratique autant que de souplesse. Dommage pour l’image de jeune femme sautant avec légèreté sur le dos de sa monture.
Pendant que je fais des tours de manège au pas, dans un sens, puis dans l’autre, Tristhan se met en selle. Aucune difficulté. D’une très légère pression des mollets, il met Atalaï au pas. Aucun problème. Il le fait tourner un peu. Nous vérifions tous les deux la sangle de nos selles. Aucun souci. Maître François donne le feu vert pour passer au trot… c’est le moment que choisi Atalaï pour partir en sauts de mouton ! J’arrête aussitôt Alhani, pendant que Tristhan reprend l’étalon. La majorité des cavaliers se seraient envolés, moi la première. Pendant la séance, Atalaï teste ainsi son cavalier plusieurs fois. Au moins c’est reposant pour moi, mon frère est suffisamment occupé par l’étalon pour ne pas me prêter attention.
J’apprécie Alhani, c’est un hongre de douze ans au caractère doux et attentif. Il a des allures confortables, il est souple. J’aime travailler avec lui. Lorsqu’il paraît évident qu’Atalaï n’est pas le fou dangereux que la rumeur prétend, d’autres cavaliers se joignent à nous. Quelques minutes passent, Tristhan décide de ne pas pousser davantage sa chance. Seulement, il me fait signe de rester, je souffre d’avance. Il est de retour très rapidement, trop à mon goût, et j’oublie toute notion de bien-être pour me concentrer au maximum. Il reprend chaque élève, félicitant ou expliquant ce qui ne va pas. Moi comprise. Maître François est resté pour suivre. La séance devient technique, je me retrouve rapidement essoufflée par les exercices que j’effectue en maintenant Alhani dans un petit galop dynamique. Je pourrais vous en parler des heures, du petit galop dynamique…
Enfin mon frère éclate d’un grand rire :
« Je voulais calmer le cheval, j’ai calmé la cavalière ! ».
Eclat de rire repris par l’ensemble des personnes présentes, moi la première.
Après avoir bouchonné ma monture, je m’en vais prendre un bain bien mérité. Je barbotte avec joie mais l’eau refroidit vite, je me sèche et m’habille chaudement.
Une tartine beurrée dégoulinante de miel dans une main, une tasse de thé chaud dans l’autre, les fesses appuyées contre la douce tiédeur de l’un des fourneaux de la cuisine de l’auberge, je savoure ce moment de détente après cette épuisante après-midi. J’ai la sensation que rien ne pourrait perturber la tranquillité de mon existence.




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