Au sommaire !

Je vous invite dans mon univers avec sa touche fantasy - fantastique assumée, y compris dans les cuisines et dépendances. Merci de ne pas poser vos pieds sur la queue des chats ! Pour tout savoir sur la bannière, cliquez ici.



Corrige-toi, CoCyclics t'aidera !



Pour marcher "Dans les pas de Roanne", c'est par ici !

Je vous souhaite par avance une bonne lecture.


(illustration : Alda)

Ch. 1 "Mutine lutine"
Ch. 2 "Tristhan et Atalaï"
Ch. 3 "La routine mon amie"
Ch. 4 "L'auberge (...)"
Ch. 5 "Une nouvelle (...)"
Ch. 6 "Altération"
Ch. 7 "Les plateaux de l'Ars"
Ch. 8 "La morsure"
Ch. 9 "Aleenor la grande"
Ch. 10 "Le conseil (...)"
Ch. 11 "La bibliothèque"
Ch. 12 "Le chancelier"
Ch. 13 "Quelques brasses"
Ch. 14 "Soirée royale"
Ch. 15 "Droit vers l'est"
Ch. 16 "Apparaître et..."
Ch. 17 "La chute"
Ch. 18 "Solstice d'été"
Ch. 19 "Convalescence"
Ch. 20 "La source"
Ch. 21 "La poursuite"
Ch. 22


00040555


Samedi 3 décembre 2005
Dans les pas de Roanne - Chapitre 3 "La routine mon amie" - Partie 2 - Tous droits réservés -


J’avoue que je suis étonnée par la violence des entraînements des Gardes Royaux. J’imagine qu’ils ne se contentent pas de frapper dans un sac… ça n’a vraiment rien à voir avec la lutte que nous pratiquons dans nos contrées, pendant les foires, en pariant si possible sur l’issue de la rencontre.

Je ressens une certaine anxiété. Ils vont tout m’abîmer mon grand frère ! Evidemment j’étais prévenue, les Gardes Royaux forment une élite, la crème de la crème.

Mais dans l’inconscient collectif ils sont surtout vus comme les élèves de la meilleure école de cavalerie du continent. J’avais oublié que ce sont aussi des hommes préparés au combat. Sous diverses formes.

Tout en conservant son regard noisette sur ses élèves, Arthus me parle de l’Académie. Leur objectif est de former des gardes aussi complets que possible. C’est pourquoi il n’y a aucune limite d’âge pour y entrer. Si un formateur ou un Maître repère une personne qui a un potentiel, il lui laisse sa chance. C’est le cas d’Enselin. Il a 32 ans, alors que je lui donnais mon âge. Il est intégré à la Garde Royale depuis quatre ans. La similitude avec Tristhan me frappe. Cependant, ils ne se ressemblent pas du tout. Les points forts d’Enselin sont à l’utilisation des armes blanches, au combat rapproché. Ses points faibles, la stratégie et l’équitation, éléments majeurs de l’Académie. Son séjour auprès de Maître François devrait l’aider à se perfectionner.

Belvis est différent. Il se rapproche d’Arthus physiquement, ils sont tous deux grands et fins. Il avait des aptitudes : son père a été lui même membre de la Garde Royale, le mettant à cheval avant de savoir marcher. Belvis est entré tout jeune à l’académie. A peine âgé de 22 ans, il est déjà aguerri. Je commence à comprendre qu’Arthus n’a plus qu’un élève à former. Cependant, son jeune confrère est heureux de profiter de l’enseignement dispensé dans l’écurie de Niwerand.

« François est une pointure dans son domaine, c’est un excellent formateur en art équestre. Il conserve une aura très forte à la Garde Royale. Par contre, je ne l’imagine pas du tout au corps à corps. »

Arthus laisse échapper un rire bref. J’avoue que moi non plus je n’imagine pas le Maître en sueur, sautant d’un pied sur l’autre en donnant des coups de points. Arthus continue à me faire part de ses pensées, tout en reprenant Enselin dès qu’il a le malheur de faiblir. J’ai la sensation qu’il veut le pousser au bord de l’épuisement. Ce qui me surprend, c’est qu’Arthus ne parle pas de son propre parcours. Je ne vais pas essayer de lui tirer les vers du nez, mais je suis curieuse. Je n’apprends pas non plus pourquoi la Garde Royale a laissé partir l’un de ses meilleurs Maîtres d’Equitation à presque trois semaines de trajet de la capitale.

Je commence vraiment à admirer Enselin pour son endurance. Au moment où je crois qu’il va pouvoir faire une pause, je vois Belvis sortir des sortes de bâtons qui imitent la forme d’épées. Ils reprennent l’entraînement ensemble. Il est évident, même pour une novice comme moi, qu’Enselin est meilleur, mais sa fatigue permet à Belvis de tirer son épingle du jeu.

Je dois vraiment avoir une drôle d’expression car Arthus me demande si je vais bien.

« Oui, bien sûr. Je n’avais jamais vu un tel entraînement. Ca me surprend un peu. »

Il me sourit avant de me répondre à voix basse :

« Ne t’en fais pas pour ton frère, j’ai testé personnellement ses capacités. »

J’ignorais cela, je fronce les sourcils, perplexe.

« Maître François l’avait déjà bien préparé. Il lui reste beaucoup à apprendre, mais il s’adapte vite. Il est motivé, c’est le plus important. De plus, il a un talent exceptionnel avec les chevaux, il a sa place parmi les Gardes Royaux. »

Il réfléchit un instant, comme s’il hésitait à me confier ce qu’il a en tête.

« En fait, je me demande pourquoi il n’a pas été envoyé plus tôt à l’Académie… »

Je ne réponds pas. Mais je crois avoir une réponse. Je préfère regarder ailleurs.

« Ce n’est pas que je m’ennuie, mais il faut que je reprenne mon service. Ce soir, ce sera coq au vin. J’espère que vous aimez, tous les trois. Celui de notre cuisinier vaut vraiment le détour.

- A ce soir ! J’espère de mon côté que tu nous conseilleras ton meilleur vin. »

Je me sauve pour distribuer le reste de mon sac de pain aux chevaux de la Haute Ecurie. Avec double dose à Alhani. C’est le privilège des préférés.

Je remonte dans ma modeste chambre pour mettre le poêle en route. Elle sera confortable après mon service. Je me change rapidement et descends déguster un peu de coq au vin avant de prendre ma place en salle. Je n’ai pas menti, il est vraiment exquis. Un vin rouge des coteaux de Maneaux sera parfait pour l’accompagner. La salle se remplit tranquillement. Le froid est encore plus piquant. Il gèle déjà dehors, d’après les clients. Le ciel doit être magnifique, étoilé. Il a fait un temps superbe et sec toute la journée. Si j’ai le courage, j’irai prendre un peu l’air avant de remonter dans ma chambre.

En attendant, je redonne vie au feu de cheminée (je suis très forte pour allumer un feu, en quelques minutes il fait une chaleur terrible devant l’âtre). Je commence à servir les premiers repas entre deux apéritifs. C’est quasiment automatique, des gestes tellement répétés, le sourire ou le petit mot qui font plaisir. Que ce soit face à un habitué ou à un client de l’auberge, j’essaye d’être à la fois prévenante, efficace et discrète. Les gardes sont descendus de leur chambre, tout propres. Je ne peux pas affirmer tout frais à propos des deux plus jeunes, qui accusent la fatigue de leur entraînement.

Ils font honneur au coq et au vin, comme les autres clients. Petit à petit, la taverne se vide, et je commence à nettoyer malgré la présence de quelques personnes. Je vais pouvoir faire mon petit tour en plein air.

Je me couvre bien, avant de quitter la douce chaleur de la taverne. Je mets le nez dehors avec l’impression d’avoir doublé de volume à cause des vêtements.

Le ciel est tout simplement magnifique. Il n’y a ni lune ni lunulles, les étoiles sont clairement visibles. Je sais que toutes portent un nom, et qu’elles forment des figures elles-mêmes identifiées. Il paraît que l’on peut se repérer et tracer un itinéraire avec leur aide. J’espère qu’un jour quelqu’un pourra m’apprendre à les reconnaître. Pour le moment je me contente de les admirer, le nez en l’air. De la vapeur s’échappe de ma bouche. Il fait vraiment froid !

Je bats en retraite et monte dans ma chambre. Après avoir rechargé le poêle, je prends mon temps pour me déshabiller, m’étirant et baillant à m’en faire craquer la mâchoire. Je me sens irrésistiblement attirée par mon lit.

C’est le moment que choisi Niña pour venir me titiller, s’installant sur mon lit.

« Il paraît que les nouveaux arrivés sont plutôt appétissants à regarder… pour des humains. »

Elle glousse et se moque.

« Tu me parais bien informée, aurais-tu un message à me faire passer ?

- Je voulais savoir si c’est vraiment plaisant d’observer des gardes qui s’entraînent. Je n’ai nulle envie de sortir par ce froid pour être déçue. »

Je lui avoue que, malheureusement, je n’ai pas vraiment pris le temps de m’attarder sur le côté agréable du physique des trois hommes. J’étais trop occupée à découvrir leur entraînement et les exigences de leur Académie.

Niña ne semble tout d’abord pas me croire puis laisse échapper son rire, léger et rafraîchissant, comme une pluie printanière. Elle se laisse tomber avec grâce en arrière dans mon édredon.

« Tu es incroyable. Toutes les jeunes filles du bourg ne parlent que des yeux bleus des deux jeunes gardes. Tu as la chance de les voir de près, et tu n’en profites pas ! »

Je m’amuse à mon tour de la situation, puis lance à Niña :

« Ne t’inquiète pas pour moi, je pourrai toujours retourner aux écuries rattraper cette erreur. »

Je me glisse dans mon lit. Niña reste à discuter encore un peu. Mes yeux se ferment tous seuls et je glisse dans un profond sommeil. Je ne rêve ni de chevaux, ni de Gardes Royaux, ni des membres de ma famille… je ne vois que des étoiles. Une multitude d’étoiles dans un ciel immense et pur, totalement dégagé. Je n’éprouve aucune sensation de froid, tout n’est que douceur et harmonie nocturne. C’est tellement beau. Je ne souhaite pas que le soleil se lève sur mon monde intérieur.


publié dans : Dans les pas de Roanne
ajouter un commentaire commentaires (1)   
Samedi 3 décembre 2005
Dans les pas de Roanne - Chapitre 3 "La routine mon amie" - Partie 1 - Tous droits réservés -

30ème jour du onzième mois.

 

J’ai découvert rapidement, dans les jours qui ont suivi le départ de mon frère pour la capitale, que son absence pouvait s’avérer plutôt avantageuse. Sa présence m’incitait à rester relativement sage, alors que je peux maintenant n’en faire qu’à ma tête et cesser de m’inquiéter de ses réactions. Je ne me suis jamais trop souciée de ma réputation. Il est cependant évident que je reste inconsciemment quelque peu prisonnière du regard des membres de ma famille. Je n’ai aucune envie de les décevoir. Et de tous ces membres, Tristhan est le plus influent.

Donc, malgré le grand abattement tout d’abord provoqué par son départ, je l’avoue très franchement : quelle liberté ! Relative, certes, car il n’y a pas grand chose à faire en fin d’année à Niwerand.

L’hiver s’installe de façon définitive. Il a neigé sur les monts de Nameland. Nous les voyons au loin, complètement blanchis, le froid qui en descend nous parvient malgré la forêt. Cette dernière, qui commence à leurs pieds, ne devrait donc pas tarder à se couvrir de neige à son tour. Les plaines qui nous entourent devraient suivre le même sort dans les jours suivant.

J’ai fini par me décider à mettre en route le poêle de ma chambre pour ne pas trop souffrir du froid. Au grand plaisir de mon invitée miniature, qui peut ainsi de nouveau s’habiller de façon légère. D’ailleurs, j’en fais autant, avec plaisir. Surtout que je découvre depuis quelques jours de nouveaux arrangements effectués dans mes vêtements. La présence de Niña est comme un rayon de soleil. La lutine n’est que légèreté et vivacité. Pas trop le genre à s’encombrer d’états d’âme.

Maintenant qu’elle s’est bien installée, ses interventions chez Tynha passent inaperçues. J’ai ainsi pu expliquer à celle-ci que je n’ai plus de problème de mon côté, que nous avons certainement été victimes d’une petite bête, ce que ma petite sœur a approuvé. De toute façon, elle n’est toujours pas descendue de son nuage, je crois même qu’elle y reste accrochée volontairement pour ne pas s’attrister sur le départ de notre grand-frère. Pourtant, elle aussi devrait être ravie : il était sacrément protecteur vis à vis d’elle, plus qu’avec moi. Tynha n’a pas trop les pieds sur terre en ce moment. Quand je croise son Batysth, je pense que lui non plus. J’ai du mal d’ailleurs à garder mon sérieux devant leur expression un peu stupide. J’ai noté que Thomas a accepté cette liaison sans trop de vagues. Lorsque des clients cherchent à en savoir plus, il détourne le sujet pour protéger sa petite dernière. J’en fais autant.

Le travail est relativement calme en ce moment. Nous avons des clients qui sont arrivées pour une étape, qui ont finalement décidé de rester un peu plus longtemps. Ils se reposent, ne souhaitant pas se trouver sur la route pendant les premières chutes de neige. De nombreuses chambres sont réservées. Nous passons des soirées chaleureuses.

C’est franchement plaisant : les trois Gardes Royaux qui sont restés à Niwerand sont toujours hébergés aux Trois Dragons. Je suppose qu’ils restent le temps de trouver quelque chose à louer. J’essaye de discuter avec eux, afin d’en savoir plus sur l’Académie. Je les présente à d’autres clients, des habitués du bourg, facilitant ainsi leur intégration. Je procède toujours de cette façon pour les gens qui me semblent avenants, si leur séjour se prolonge. Je sais ce que c’est que d’arriver dans un endroit où l’on ne connaît rien ni personne.

En fait, j’avoue être très surprise par Arthus et ses deux élèves.

Pendant des années, je ne me suis absolument pas intéressée aux Gardes Royaux. Nous en avons vu très peu à Niwerand. En plus, les rares hommes d’armes dignes de ce nom que j’ai croisés étaient assez secrets, voire hautains. J’en ai donc déduit que Maître François était une exception. Je pensais que les Gardes Royaux, érudits de l’art du combat et des techniques équestres, étaient des hommes assez imbus d’eux-mêmes. Je les imaginais, arrivant en terrain conquis, sûrs de leurs acquis.

Je découvre avec Arthus, Belvis et Enselin qu’ils sont surtout des hommes discrets. Ils sont remarquablement adaptables, se fondant rapidement dans le quotidien du bourg. Finalement, ils n’ont presque pas besoin d’aide pour une quelconque intégration. L’humour pince-sans-rire d’Arthus et Belvis fait mouche, ils sont devenus populaires en quelques jours. Enselin est plus discret. Cependant, j’ai l’intuition qu’il ne faut pas les sous-estimer sous leurs airs décontractés.

Je me relève comme toujours en début d’après-midi. La neige n’est pas tombée : il fait trop froid. En conséquence, les sols restent durs, ce qui permet de ne pas se salir les bottes dans la boue. J’ai bien envie d’aller faire un tour à l’Ecurie de Maître François. Nous avons une réserve de pain sec que les chevaux seront ravis de réduire. Je m’habille chaudement et de façon un peu garçonne, pour le côté pratique. J’entends un ricanement signifiant que Niña est dans le coin et n’approuve pas ma tenue. La Danthienne n’est pas très pantalons.

Je passe par la cuisine pour manger un peu. Encore une fois, les casseroles embaument et je me régale. Ensuite, je vais piquer un gros sac de pain rassis dans la réserve, qui sent la bonne odeur des charcuteries et des fromages, le hisse sur mon épaule et sors par le potager. La terre est encore blanche de givre dans les parties qui sont restées à l’ombre.

Je traverse le bourg d’un bon pas, saluant les connaissances que je croise, et je rentre dans la cours des écuries. Je me rends dans la première, j’irai voir les magnifiques chevaux de la Haute Ecurie et mon chouchou Alhani ensuite. Je pense avoir assez de pain pour tout le monde. J’appelle les chevaux pour ne pas les surprendre. Ils sortent leur jolie tête des box. Je caresse les chanfreins, flatte les naseaux, distribue des croûtons. Je n'oublie aucun équidé.

Ensuite, je passe jeter un oeil aux dragons. Je garde mes distances car ces animaux sont assez surprenants. Ils ont des réflexes reptiliens, rapides.  Ils se servent de l’appendice qui fait penser à un bec de façon très efficace. Ce qui est compréhensible : c’est certainement ce qui leur a permis de rester en vie face à des prédateurs. Leurs homologues carnivores par exemples.

Je rejoins la Haute Ecurie. En arrivant, j’entends des bruits que je n’arrive pas à identifier. Ils viennent du petit bâtiment au bout de l’écurie, qui sert de réserve de foin. Intriguée, je décide de jeter un œil, curieuse. Je me trouve devant un spectacle que je ne suis pas prête d’oublier. Le bruit que j’entendais est celui que fais Enselin, en tapant de toutes ses forces, avec rapidité, sur une sorte de gros sac. Ce dernier est suspendu par une chaîne à l’une des poutres du bâtiment. Le Garde frappe avec ses point bandés, ses coudes, ses genoux, ses pieds. Arthus le reprend sans arrêt, le titillant, cherchant de toute évidence à l’énerver. Comme s’il en avait besoin ! Enselin est en sueur malgré le froid. J’entends Arthus le menacer de lui mettre des poids s’il ne maintient pas sa garde. Je me demande bien ce que cela signifie, mais vu le rictus qui se dessine brièvement sur le visage du Garde à l’entraînement, j’imagine que c’est désagréable.

Et là, je m’offre une honte infinie… au moment où je me retourne bien décidée à partir et à faire comme si je n’avais rien vu, je tombe nez à nez avec un Belvis hilare. Ses yeux bleus brillants de malice, il m’invite à le suivre et à entrer dans le bâtiment.

« Enselin, il va te falloir faire de ton mieux, tu as déjà une admiratrice ! »

Evidemment, Arthus et lui rigolent, tandis qu’Enselin hausse les épaules et recommence à frapper. Je pique un fard à faire pâlir un coquelicot.

« En fait, je passe juste donner du pain aux chevaux. J’ai entendu du bruit…

- Aucun souci Roanne, tu es la bienvenue. »

Arthus m’interrompt tranquillement, avant de reprendre sèchement :

« Bon sang Enselin, tu n’as rien dans les bras aujourd’hui ! Relève ta garde ! ».

Il me fait signe de venir m’asseoir à côté de lui. J’assiste pour la première fois de ma vie à un entraînement de combat au corps à corps. Je suis profondément impressionnée. Je me promets solennellement de ne jamais énerver un Garde Royal !


publié dans : Dans les pas de Roanne
ajouter un commentaire commentaires (0)   
Jeudi 1 décembre 2005
Dans les pas de Roanne - Chapitre 2 "Tristhan et Atalaï" - partie 5 - Tous droits réservés -


17ème jour du onzième mois.

 

J’aurais dû me douter qu’il ne serait pas si simple d’annoncer le départ imminent de Tristhan à notre sœur de cœur. Evidemment Tynha ne s’est pas roulée par terre en hurlant et trépignant. Elle en a passé l’âge depuis fort longtemps. Petite, elle ne se serait pas gênée ! Mais aujourd’hui elle reste face à Tristhan, debout, digne, l’air très fragile. Tynha est menue, c’est une jeune fille qui dépasse à peine le mètre soixante, et n’a jamais pesé plus de quarante-huit kilos même mouillée.

« Tu ne peux pas faire ça ! Tu ne peux pas partir si loin… »

Ce n’est qu’une supplique à peine murmurée. Tristhan et moi devons avoir l’air atterrés. Nous ne savons pas quels mots pourraient empêcher les larmes qui lui montent aux yeux de dégringoler le long de ses jolies joues.

Notre sauveur se révèle sous la forme de Batysth. Il est resté en retrait pendant que Tristhan faisait son petit discours, de plus en plus gêné par la mine déconfite de sa sœurette. Alors notre « armoire à glace » prend les choses en main. Avec douceur, avec les mots qui permettent à Tynha d’accepter. Il lui explique de façon simple et aimante que ce n’est qu’un au revoir, que Tristhan reviendra nous voir à l’occasion, et que s’il ne se presse pas assez pour revenir au bercail, c’est elle qui ira le voir, joli prétexte pour visiter la capitale et piller les boutiques. Je trouve cette idée là particulièrement plaisante et je murmure à mon frère :

« Ne te presse pas trop pour revenir, je serais ravie de chaperonner Tynha lors d’une virée à Aleenor ».

Cela a le mérite de détendre l’atmosphère. Je vois Tristhan jeter un regard soulagé à Batysth par dessus l’épaule de notre sœur. Finalement nous avons fait d’une pierre deux coups. Tynha accepte le départ de Tristhan, et ce dernier accepte son amant.

Tristhan, Tynha et moi, c’est la belle histoire d’une famille composée par le hasard, la chance et par un couple qui avait énormément d’amour à donner, et aucun enfant sur lequel le déverser. Evidemment, drôle de famille. Nos parents adoptifs tiennent une taverne-auberge. Tristhan et moi sommes incapables de nous souvenir de quoique ce soit des années qui ont précédé le jour où des bûcherons de Nameland nous ont découverts. Et Tynha, la petite Tynha… a été sauvée de justesse. Seule nos parents adoptifs, l’ancien maire et moi sommes au courant, car Thomas ne souhaitait pas perturber Tynha avec ses origines. Dans la version officielle, l’ancien maire a trouvé la petite abandonnée devant la Mairie. En réalité, c’est le Patron qui l’a arrachée à un père qui n’était qu’un horrible bonhomme. Je n’ai jamais su les détails, et quelque chose m’a retenue de les réclamer. D’ailleurs nous ne sommes toujours pas certains qu’il s’agissait de son père. Peut-être l’avait-il enlevée ? Des recherches ont été effectuées discrètement. Aucune famille ne recherchait une minuscule petite fille de quatre ans.

Tynha était alors plutôt laide, comme marquée par cette enfance qui avait mal débuté. Monik, après avoir obtenu de la garder, l’a métamorphosée. Tout d’abord, ma nouvelle petite sœur a cessé de pleurer le soir avant d’aller se coucher, et ses cauchemars ont fini par disparaître. Ses cheveux ont repoussé : nous avions été obligés de la raser tellement elle était couverte de vermine. Elle était alors blonde comme les blés murs. Puis elle a très rapidement pris cette beauté toute en finesse et en lumière. Tynha est arrivée à peine un an après nous. Aussitôt adoptée car c’était une petite fille adorable. Mais à être tout le temps dorlotée et cajolée, elle s’est vite rattrapée. Je me souviens de ses conflits avec Tristhan. Terribles. Je me suis vue attribuer le rôle de médiateur, pour réconcilier tout le monde. En réalité, ils s’adorent ces deux-là mais se ressemblent trop et leurs relations ont longtemps été épuisantes pour tout le monde. Surtout lorsque Tynha a commencé à faire tourner la tête aux garçons, dont certains avaient presque l’âge de Tristhan. On ne connaît pas avec précision notre âge, mais il y a certainement huit ans d’écart entre ma sœur et mon frère. Plus d’une fois, les crises ont été interrompues par l’intervention du Patron en personne, dans ces moments là, étrangement, je préférais disparaître pour me faire oublier !

En revanche, dès qu’un élément perturbateur venait de l’extérieur, nous étions soudés. Impossible de nous faire flancher, nous défendant les uns les autres becs et ongles. Nous trois contre le reste du monde.

Toutes ces longues explications pour qu’il soit clair que depuis que nous avons été réunis, nous n’avons jamais été réellement séparés. Même lorsque j’ai été mal fiancée.

C’est pourquoi j’aimerais que les prochains jours passent au ralenti. Mais j’ai la sensation inverse que tout s’accélère douloureusement.

Il ne neige pas encore, le froid sec se prête encore bien aux voyages. Les Gardes Royaux qui doivent retourner à Aleenor ne veulent donc pas s’attarder. De plus, leur départ imminent a rapidement fait le tour des environs : les personnes qui se préparaient à voyager en direction d’Agarand essayent de se joindre à eux pour bénéficier de leur protection. Ce qu’ils ne peuvent refuser.

D’un point de vue pratique, Atalaï est encore trop « spontané » pour être monté sur de telles distances, il sera donc attaché derrière une calèche dans un premier temps, puis mené en main par Tristhan. Celui-ci montera un cheval beaucoup plus calme.

Je vois tout cela se décider, se mettre en place, en ayant l’impression de ne plus être trop concernée. J’ai l’impression de ne ressentir qu’un immense vide. Etrangement, c’est Arthus, celui qui reste sous prétexte de remplacer Tristhan, qui paraît avoir deviné dans quel état le départ de mon frère me met. Il est prévenant avec moi. Depuis qu’il a appris que je me débrouille à cheval, il a réussi à m’arracher la promesse de continuer à pratiquer. Maître François souhaite que je reste son élève. Je suis donc toujours la bienvenue à l’Ecurie.

Arthus est un homme d’environ un mètre quatre vingt cinq, à l’ossature légère et à la musculature toute en finesse. S’il avait été plus costaud, il lui aurait été difficile de devenir un Garde Royal. Il a les cheveux châtains, avec des mèches décolorées par le temps passé en extérieur. Il émane de lui une autorité naturelle tempérée par une bonne humeur constante. C’est le spécialiste des blagues de comptoir. En ce sens il ressemble à Maître François. Sauf que ce dernier est plus proche de Tristhan physiquement, de taille moyenne, un mètre soixante dix environ, assez trapu.

Quand j’y repense, je dois avoir un regard idiot… plus jeune, j’ai vraiment cru que je finirais par atteindre la hauteur de mon frère. Encore un de nos jeux, se mettre dos à dos et vérifier lequel toise l’autre. J’ai perdu de quelques centimètres… mais sur talons cela ne se voit pas !

 

20ème jour du onzième mois.

 

Cinq jours après l’arrivée des gardes, tout est prêt. Les voyageurs qui veulent faire leur trajet en sécurité attendent devant l’auberge. Je vois mon frère serrer la main à Thomas, à ses amis. Il se laisse serrer à en étouffer par Monik, rouge de fierté et d’émotion. Ensuite il prend Tynha contre lui, puis la confie de façon très naturelle à Batysth. C’est presque symbolique. Notre père bougonne un peu, juste pour le principe.

Enfin, trop vite, beaucoup trop vite, Tristhan est devant moi. Nous sommes yeux dans les yeux. Impossible d’oublier ce regard qui déborde de peine de me laisser. Aussitôt effacé par un sourire de joie à l’idée de ce qui l’attend. Je comprends parfaitement ce qu’il ressent, je partage son impatience.

« Si tu te fais renvoyer de là-bas, je te promets que je viendrai personnellement te botter les fesses. »

J’entends plusieurs personnes que cette idée fait glousser. Mon frère m’attrape la nuque et pose son front contre le mien. Comme quand on était gosse. Nous deux contre le reste du monde.

Nous nous séparons. Il se met en selle sur un hongre alezan. J’ai à peine le temps de noter la richesse du harnachement, qui a été parfaitement nettoyé et graissé en prévision du long voyage qui l’attend. Juste avant de partir, Tristhan me regarde une dernière fois, se penche vers moi et murmure.

« Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai l’intuition que tu vas rapidement venir semer la zizanie dans la petite vie tranquille que je compte mener à Aleenor.

- Pourquoi, tu penses qu’ils ont besoin de serveuses là-bas ? »

Il me sourit de nouveau, tend ses rênes. D’une discrète pression des mollets, il met sa monture au pas, rejoignant le groupe de voyageurs. Je les regarde s’éloigner en direction de la porte nord du bourg. Je sais que mon frère va laisser un grand vide. C’est auprès de Niña et des ses jupons que je compte dissiper mon malaise.

Je me sens seule comme je ne l’ai jamais été.

publié dans : Dans les pas de Roanne
ajouter un commentaire commentaires (0)   
Jeudi 1 décembre 2005
Dans les pas de Roanne - Chapitre 2 "Tristhan et Atalaï" - partie 4 - Tous droits réservés -



16ème jour du onzième mois.

 

Tous mes respects et toute ma gratitude pour Niña, capable de récupérer un maximum d’informations, de les traiter et d’en tirer l’essentiel en un temps record. Je la soupçonne de s’être servie de son charme naturel pour soumettre des congénères masculins cachés à l’écurie. Quant aux informations récupérées directement dans les chambres de l’auberge, je n’ai aucune inquiétude : la Danthienne rentre où elle veut, quand elle veut, ce n’est pas une serrure qui l’arrête ! Je sais de quoi je parle.

Dès ce matin, après la fin de mon premier service, je suis allée chercher des coupons de tissu. J’ai eu une chance formidable : Monsieur Urick venait de recevoir une commande d’Agarand, il y avait quelques pièces de soie de bonne qualité. A noter, Monsieur Urick est peut-être meilleur couturier que Madame, mais c’est elle la vraie commerçante du couple. Elle a développé la vente de tissus « bruts » à Niwerand. Leur affaire est donc équilibrée et tourne bien. Accessoirement je ressors de chez eux la bourse nettement plus légère.

Je laisse les morceaux de soie, de satin, les dentelles et autres tissus que je n’ai guère envie de porter en cette saison à disposition de Niña, elle sera libre de se servir. Je vais me coucher. Je n’attends pas de ses nouvelles avant la nuit prochaine.

Et pourtant, quand je m’éveille, elle est là, silencieuse sur la coiffeuse, à jauger mes achats dans le demi-jour que laissent passer les rideaux de la chambre. Elle porte un bustier rose avec des lacets serrés dans le dos qui mettent en valeur la finesse de sa taille. Sa jupe est fuchsia et par un effet subtil, elle est fendue pour laisser voir sa jambe et le joli bas rose pâle qui l’habille. J’admire encore une fois son talent même si je trouve que les couleurs la transforment en un énorme bonbon papilloté. Je m’étire et baille, et elle se tourne vers moi.

« Merci, je n’en demandais pas autant, tu me gâtes et je vais finir par en prendre l’habitude.

- Cela me faisait plaisir de te faire plaisir. Que penses-tu des dentelles, elles sont fines n’est-ce pas ?

- Oui ! J’ai des idées pour elles.

- C’est la première fois que je te vois en journée.

- J’ai déjà des nouvelles à t’apporter. »

Je suis suspendue à ses lèvres, je passe un pull car ma chambre semble encore plus froide que la nuit précédente. Je m’approche pour m’asseoir au plus près de la coiffeuse tout en gardant les jambes bien au chaud sous les couvertures.

« Voici le plus intéressant de ce que j’ai appris ! Les cinq gardes sont venus pour laisser trois d’entre eux ici même. Ils ont tenté de convaincre Maître François de retourner à la capitale. Ce dernier refuse à cause de son écurie. J’ai des sources sûres qui affirment qu’il a quitté Aleenor pour garder un œil sur cette partie du comté.

- Tu veux dire que l’écurie est un prétexte à sa présence ici ?

- Exactement ! »

Elle refait son chignon tout en me parlant, reprenant de sa voix flûtée.

« S’il refuse de retourner à la capitale, c’est qu’il a des raisons que je n’ai pas encore découvertes, mais j’y travaille. Actuellement, les gardes changent leurs plans en conséquence. Ils souhaitent que les deux plus jeunes restent pour poursuivre leur apprentissage sous les directives de Maître François. Celui qui est expérimenté sans être le plus âgé restera aussi, sous prétexte de l’épauler. En fait, ce sera surtout pour surveiller les alentours, à mon avis.

- Le prétexte est moyen, tout le monde sait ici que mon frère est déjà le bras droit de Maître François…

- C’est là que tu risques de m’en vouloir, je joue les oiseaux de mauvais augure… »

Je la regarde droit dans les yeux, avec une boule dans la gorge. Je sais déjà ce qu’elle va m’annoncer. Ses grands miroirs noirs sont pleins de compassion tandis qu’elle m’annonce que le garde expérimenté sera censé remplacer Tristhan, pendant que ce dernier partira pour la capitale afin d’entrer officiellement dans la Garde Royale.

Evidemment, cela n’a encore rien d’officiel, Tristhan n’a certainement pas encore été informé de ces décisions. Je remercie Niña pour ces nouvelles, puis je me rends  rapidement à l’écurie, après avoir passé mes vêtements.

Lorsque j’arrive, je repère la chevelure aux reflets de feu de mon frère, qui longe une jeune jument. Me voyant approcher, il arrête la pouliche et s’approche, la mine sérieuse. Finalement, aurait-il déjà été mis au parfum ? Le plan des Gardes Royaux serait-il arrêté ?

« Bonjour, Tristhan.

- Bonjour, ma curieuse préférée.

- Est-ce qu’il serait possible de discuter maintenant ?

- C’est ce que je comptais te demander. »

Son regard s’égare derrière moi. Je me retourne. Maître François ainsi que le Garde du même âge nous observent.

« Tu vas partir avec eux, n’est-ce pas ? »

Tristhan semble presque soulagé de ne pas avoir à me l’annoncer. Je suis partagée entre l’envie de lui sauter dans les bras pour le serrer bien fort -nous n’avons jamais été réellement séparés- et celle de crier de joie pour lui, car c’est une opportunité qui ne se représentera jamais. Je reste donc debout comme une idiote, ne sachant trop que faire. Je préfère lui parler avec sincérité.

« Tu serais idiot de ne pas les suivre. Il paraît que les Gardes ne sont pas de simples cavaliers, ce sont aussi des guerriers au sens noble du terme, très versés dans les arts de la stratégie. Tu auras du retard à rattraper à ce niveau là, mais ton niveau équestre te permettra de t’y faire rapidement une place. A moins bien entendu qu’ils ne te proposent uniquement une place de palefrenier, dans ce cas évidemment il vaut mieux rester ici. »

Il sourit tandis que je le regarde d’un air narquois.

« Je te rassure, on me propose bien de rentrer à l’Académie. Il va me falloir l’annoncer à Tynha. Ce sera certainement plus difficile qu’avec toi, bien qu’elle soit sur un petit nuage depuis quelques temps.

- Je l’aiderai à l’accepter, ne t’inquiète pas. Elle a changé, elle n’est plus la petite fille capricieuse avec laquelle tu te plaisais à te disputer. Elle a maintenant une épaule sur laquelle s’appuyer. »

Je songe que ce n’est pas mon cas, et que c’est tout de même ma petite personne qui va le plus souffrir de cette séparation avec le seul véritable membre de sa famille.

Tristhan invite Maître François ainsi que son homologue à nous rejoindre, pour leur expliquer que sa décision est prise. Puisque je l’encourage à saisir cette chance, il peut accepter la proposition qui lui a été faite l’esprit tranquille. Le Garde d’âge mûr se nomme Habertii, c’est lui qui emmènera Tristhan, le prenant sous son aile pour accélérer sa formation. Le garde de mon âge, avec lequel Tristhan a déjà sympathisé, est un autre de ses élèves. Il repart avec eux. Maître François offre Atalaï à Tristhan en guise de cadeau d’entrée à l’Académie, étant donné que tous les élèves doivent posséder un cheval à travailler.

En échange, le Garde en pleine force de l’âge, Arthus, reprend le poste de Tristhan. Il continuera à former ses deux élèves, qui restent avec lui. Ces derniers bénéficieront de l’enseignement de Maître François.

Je suis perplexe devant tous ces chamboulements, ainsi que la rapidité avec laquelle ils nous tombent dessus.

 

Tristhan reprend son travail, les deux Maîtres s’éloignent en discutant de techniques équestres. Je reste accoudée à la rambarde pendant que mon frère revient avec Atalaï, après avoir confié la jument à un palefrenier.

Je suis rejointe par des amies, Alhia la blonde, elle-même excellente cavalière, Annha sa sœur, qui a cessé l’équitation provisoirement pour pouponner. Elles sont accompagnée de Cathy, deux fois maman et couturière, qui finira pas faire du tord au couple Urick par son talent. Alhia murmure :

« Quand même, qu’est-ce qu’il est agréable à regarder…

- Qui ça, mon frère ou le canasson ? »

Nous partons d’un grand éclat de rire qui vaut à Tristhan un magnifique écart de la part de son étalon.


publié dans : Dans les pas de Roanne
ajouter un commentaire commentaires (3)   
Jeudi 1 décembre 2005
Dans les pas de Roanne - Chapitre 2 "Tristhan et Atalaï" - partie 3 - Tous droits réservés -


15ème jour du onzième mois.

 

J’ai tellement de courbatures ce matin que je maudis mon frère dès le réveil. Je descends en avance afin de me donner du courage avec un thé bien corsé beaucoup trop sucré. J’arrive au moment où Monik rentre avec des viennoiseries et du pain frais, juste sorti du fournil de l’unique boulanger de Niwerand. Heureusement que son pain est bon, parce qu’il n’a pas de concurrent. Visiblement, il fait très froid dehors, ma mère pose ses victuailles pour venir se réchauffer contre un fourneau. Je lui prépare une tasse de kawa, puis nous piquons toutes les deux un croissant au beurre, bien doré. Ce n’est pas idéal pour la ligne, mais quel délice ! Monik ajoute un trait d’alcool fort dans son breuvage.

« Il fait un froid terrible, tout est blanc dehors. C’est incroyable comme le temps a changé vite.

- J’espère que ce n’est pas glissant sur la route, il y avait encore des flaques hier.

- Non, ça va, mais si le temps se maintient ainsi puis se radoucit, la neige ne devrait pas tarder. »

Monik n’aime pas la neige. Non pas qu’elle trouve cela désagréable en soi, mais quand la neige tombe, les voyageurs prennent moins la route. Et nos habitués ont tendance à rester chez eux. D’un autre côté, ce que j’essaye toujours de mettre en valeur, le peu de personnes qui sont sur la route n’ont guère envie de dormir à la belle étoile.

Je vais servir les premiers clients, proposant les savoureuses viennoiseries. Je m’active avec le sourire, pour tenter à ma façon d’instiller de la bonne humeur aux personnes qui ont du mal à s’éveiller. Pendant ce temps, ma mère assure en même temps derrière le comptoir et à la préparation des vivres. Des voyageurs qui reprennent la route ont passé commande hier soir.

Tynha nous rejoint un peu plus tard, se jetant aussitôt dans le travail. J’ai noté qu’elle a les joues bien rouges d’une personne qui a marché d’un bon pas dans l’air froid. Elle a encore découché et revient de chez Batysth. Monik est au courant, mais tout comme moi elle n’a pas osé en toucher mot à Thomas. Pourtant je suis de plus en plus persuadée que ma sœur ferait mieux d’officialiser son coup de cœur plutôt que de laisser notre père l’apprendre par une rumeur. Tristhan a déjà de très sérieux soupçons. Je comprends Tynha malgré tout, elle veut être sûre d’elle et de son amant avant de laisser les gens du bourg les fiancer d’office. Elle a retenu les leçons de ma propre erreur.

Je ne souhaite pas m’attarder sur certaines de mes déconvenues, mais en effet, je fais partie de ces garces qui ont rompu leurs fiançailles. Aucune mère ne veut plus m’avoir comme bru dans le bourg, c’est certain. De toute façon, une serveuse ne peut pas inspirer entière confiance, si vous ajoutez à cela mes manières cavalières ainsi que mes origines étrangères…

Je sens le courant d’air typique qui suit l’ouverture de la porte par temps froid. Je perçois surtout que le courant d’air ne s’arrête pas, j’en ai la chair de poule. Je me retourne, pour m’apercevoir qu’un homme tient la porte grande ouverte pour permettre à d’autres de le suivre à l’intérieur. Le premier entré demande à la Patronne que leurs chevaux soient placés à l’abri. Petit Mark, qui somnolait à côté de la cheminée, s’en charge aussitôt. Une chance que ce dernier soit là, sinon j’aurais été de corvée pour aller le chercher. Un instant plus tard, un dernier cavalier entre dans la taverne, laissant les chevaux aux soins de notre jeune palefrenier.

Ils sont cinq, je les place aussitôt à proximité de la cheminée car ils ont l’air frigorifié. Je leur propose naturellement de prendre leurs vestes pour les mettre en sûreté. Ils acceptent. J’ai bien du mal à emmener les cinq lourds vêtements de cuir doublé.

Je reviens prendre la commande. Le plus âgé prend la parole :

« Ce sera cinq kawas s’il vous plait, et de quoi se restaurer solidement. Du bon pain avec de la charcuterie si possible.

- Je vous apporte cela dans un instant, Messieurs.

- Nous avons aussi besoin de chambres. Nous resterons au moins deux nuits, peut-être davantage. Nous venons de loin pour nous rendre chez Maître François, son écurie est bien à la sortie du bourg ?

- En effet, Monsieur, l’Ecole de Dressage de Maître François se situe juste avant la porte sud. Il vous suffit de prendre la route en direction du Havre. Je vais vous réserver cinq chambres. Je vous apporte les clés avec votre collation. »

J’ai fait mon petit effet, ils me regardent tous d’un air étonné. Evidemment, puisque je n’ai pas le vocabulaire typique d’une serveuse. Je m’en retourne plutôt contente de moi, mais surtout contente pour les Patrons. Cinq chambres… merci à l’employeur de Tristhan, j’espère que ses clients auront besoin de quelques jours pour leurs affaires.

Pendant que je prépare le plateau, je vais discuter des besoins en chambres avec Monik. Nous plaçons cinq clés sur le plateau. Je sers les nouveaux venus, qui ont l’air bien sympathiques maintenant qu’ils se sont réchauffés. Ils ont tous les cinq le visage parfaitement rasé. Le premier entré doit avoir à peu près mon âge, c’est à dire entre vingt-cinq et trente ans. Deux sont manifestement plus jeunes. Le dernier entré doit avoir dans les trente-cinq ans. Quant à celui qui mène le groupe et qui a passé la commande, il paraît être de l’âge de Maître François, quelque part entre cinquante et soixante ans. J’aperçois sur son pull à col roulé un blason qui attire mon attention : un dragon rouge barré d’une cravache d’or. D’un tour d’œil, je note que tous le portent. À ma connaissance aucune écurie, aucun élevage n’oserait reprendre ce blason. Cela ne peut être que l’original.

Ces hommes sont des cavaliers de la Garde Royale !

J’ai bien du mal, ce qui n’est pas habituel, à m’endormir après le service du matin. Je donnerais beaucoup pour voir l’arrivée de ces confrères de Maître François dans son écurie. Sont-ils vraiment venus chercher des montures ? Ou le convaincre de retourner à la capitale avec eux ? C’est un sacré événement, dans tous les cas. J’imagine que d’ici ce soir tout le bourg en sera informé, et que ce sera le sujet de conversation privilégié à la taverne. Car la capitale, ce n’est pas la porte à côté… en tenant un bon rythme, à cheval, il faut bien entre quinze et vingt jours pour y parvenir.

Je ne dois ma deuxième nuitée qu’à l’épuisement provoqué par la séance de torture de la veille.

Mais dès que je me réveille, je me dépêche de m’habiller pour me rendre à l’écurie le plus vite possible. Le temps est resté frais, le soleil brille. Il va encore geler la nuit prochaine. Je sens que l’ambiance à l’écurie est tendue, un peu comme les nuits d’orage. Tout le monde s’active, en particulier mon frère qui donne des consignes à tous les palefreniers qu’il croise. J’ai l’air d’une curieuse, il me faut rapidement une excuse à ma présence. Je fonce sur lui pour lui demander s’il a besoin d’un coup de main.

« Bonjour Roanne, je te remercie de nous avoir fait prévenir de l’arrivée des visiteurs par Petit Mark.

- Ce sont vraiment des membres de la Garde Royale ? Ils sont venus pour Maître François ou pour des chevaux ?

- Oui, ce sont des Gardes. Ils se sont intéressés aux dragons végétariens, mais ils sont peut être là pour autre chose. Je n’en sais pas plus. On nous a demandé de ne rien changé à nos habitudes.

- Je peux rester ?

- Bien entendu… je prépare Atalaï et je vais directement au manège. Je l’ai détendu à pied ce matin, je vais le monter de nouveau. Installe-toi là-bas. Ensuite, je vais travailler Artiste, il a fait de gros progrès. Il pourrait d’ailleurs plaire à nos visiteurs. »

Je file au manège. Tristhan et l’étalon noir y entrent quelques minutes plus tard. L’échauffement se passe en douceur, malgré quelques tentatives pour dégager le cavalier de sa selle. Atalaï se place parfaitement, il est à l’écoute. Il a vraiment de bonnes bases. Je suis tellement admirative du couple formé que j’ai l’impression que l’attroupement autour du manège s’est constitué par magie. Des curieux du village ont pris le temps de venir vérifier qu’ils ont bien gagné ou perdu leur pari… Maître François surveille son meilleur élève et sa dernière acquisition. Les rares personnes qui s’expriment chuchotent à peine pour ne pas se faire remarquer et mettre à la porte par le maître des lieux. Celui-ci me dit bonjour d’un signe de tête, je lui réponds d’un sourire. Les cinq gardes sont avec lui et je vois leurs regards aller de mon frère vers moi, puis se reposer sur mon frère pour ne plus le lâcher. S’ils sont intéressés par l’étalon noir, j’en connais un qui va être terriblement déçu. Même si mes muscles crient vengeance pour la leçon d’équitation d’hier après-midi, je ne peux pas lui souhaiter cela.

Je sens que Tristhan est gêné par le nombre de spectateur, Atalaï commence à s’énerver. Il met fin à la séance de dressage, ramenant l’étalon à son box. Il revient alors qu’un palefrenier lui prépare Artiste. D’autres cavaliers se joignent alors à lui, et Maître François prend les rennes de la séance. Les Gardes Royaux sont toujours présents et silencieux, ils observent les chevaux et les cavaliers. Je note que les deux plus âgés reviennent toujours sur mon frère. Artiste les intéresseraient aussi ? Ou alors… Tristhan ? Cela me paraît étrange, les cavaliers se bousculent du royaume entier pour entrer à l’académie d’art équestre, je ne vois pas pourquoi celle-ci délèguerait des gardes pour recruter. Cela n’a pas de sens.

J’abandonne l’écurie pour reprendre mon service. Le soir, mes nouveaux clients, accompagnés de Maître François, Tristhan et quelques cavaliers de l’écurie, viennent prendre leur repas dans la chaleur de la taverne. Le Patron m’apprend qu’ils ont déjà prévu de prolonger leur séjour. Ma décision est prise, je veux s’avoir ce qu’ils mijotent !

Lorsque je monte me coucher, j’espère que Niña est présente. Par chance, c’est le cas. Elle vérifie devant le miroir de ma coiffeuse sa dernière création, qui met ses formes en valeur. Elle a un joli maquillage, qui lui agrandit les yeux.

« Niña, j’ai un service à te demander… »

Ses yeux pétillent, elle adore se sentir indispensable.

« Voilà, il y a des clients sur lesquels j’aimerais bien en savoir un peu plus. 

- Les cinq cavaliers ?

- Je vois que les nouvelles vont vite !

- Bien sûr, j’ai fait des connaissances très utiles. »

Elle me fait un clin d’œil.

« Je vais aller fureter dans leur chambre, bien que cela ne soit pas d’un grand intérêt pour moi. Pour leurs occupations à l’écurie, je te tiendrai au courant.

- Merci par avance. Je sais que je suis trop curieuse, mais cela touche mon frère de près.

- De rien, mais pourrais-tu acheter un peu de soie ? La laine protège bien, certes, mais la soie est tellement plus féminine… j’aimerais doubler un peu mon corsage. Il ne fait pas très chaud dans ces combles »

Je promets à Niña d’aller chercher un peu de tissu le lendemain, ce petit retour de service est justifié. La lutine a l’air ravi de l’échange. Elle a raison, il fait franchement froid dans ma chambre. Sans aucun regard pour ma nuisette en soie, j’enfile une chemise de nuit à longues manches plus couvrante. Niña grimace devant ce qu’elle considère comme un sac. J’ai l’impression que la coupe de cette chemise va être revue et corrigée par la Danthienne.

publié dans : Dans les pas de Roanne
ajouter un commentaire commentaires (1)   

À suivre...

Appel à textes "Méchants"
Appel à textes "Boules de feu et droits sociaux"
Listings d'appels à textes
Projet de webzine "L'Armoire aux Épices"

Recherche

deposer un nom de domaine sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Signaler un abus