J’avoue que je suis étonnée par la violence des entraînements des Gardes Royaux. J’imagine qu’ils ne se contentent pas de frapper dans un sac… ça n’a vraiment rien à voir avec la lutte que nous pratiquons dans nos contrées, pendant les foires, en pariant si possible sur l’issue de la rencontre.
Je ressens une certaine anxiété. Ils vont tout m’abîmer mon grand frère ! Evidemment j’étais prévenue, les Gardes Royaux forment une élite, la crème de la crème.
Mais dans l’inconscient collectif ils sont surtout vus comme les élèves de la meilleure école de cavalerie du continent. J’avais oublié que ce sont aussi des hommes préparés au combat. Sous diverses formes.
Tout en conservant son regard noisette sur ses élèves, Arthus me parle de l’Académie. Leur objectif est de former des gardes aussi complets que possible. C’est pourquoi il n’y a aucune limite d’âge pour y entrer. Si un formateur ou un Maître repère une personne qui a un potentiel, il lui laisse sa chance. C’est le cas d’Enselin. Il a 32 ans, alors que je lui donnais mon âge. Il est intégré à la Garde Royale depuis quatre ans. La similitude avec Tristhan me frappe. Cependant, ils ne se ressemblent pas du tout. Les points forts d’Enselin sont à l’utilisation des armes blanches, au combat rapproché. Ses points faibles, la stratégie et l’équitation, éléments majeurs de l’Académie. Son séjour auprès de Maître François devrait l’aider à se perfectionner.
Belvis est différent. Il se rapproche d’Arthus physiquement, ils sont tous deux grands et fins. Il avait des aptitudes : son père a été lui même membre de la Garde Royale, le mettant à cheval avant de savoir marcher. Belvis est entré tout jeune à l’académie. A peine âgé de 22 ans, il est déjà aguerri. Je commence à comprendre qu’Arthus n’a plus qu’un élève à former. Cependant, son jeune confrère est heureux de profiter de l’enseignement dispensé dans l’écurie de Niwerand.
« François est une pointure dans son domaine, c’est un excellent formateur en art équestre. Il conserve une aura très forte à la Garde Royale. Par contre, je ne l’imagine pas du tout au corps à corps. »
Arthus laisse échapper un rire bref. J’avoue que moi non plus je n’imagine pas le Maître en sueur, sautant d’un pied sur l’autre en donnant des coups de points. Arthus continue à me faire part de ses pensées, tout en reprenant Enselin dès qu’il a le malheur de faiblir. J’ai la sensation qu’il veut le pousser au bord de l’épuisement. Ce qui me surprend, c’est qu’Arthus ne parle pas de son propre parcours. Je ne vais pas essayer de lui tirer les vers du nez, mais je suis curieuse. Je n’apprends pas non plus pourquoi la Garde Royale a laissé partir l’un de ses meilleurs Maîtres d’Equitation à presque trois semaines de trajet de la capitale.
Je commence vraiment à admirer Enselin pour son endurance. Au moment où je crois qu’il va pouvoir faire une pause, je vois Belvis sortir des sortes de bâtons qui imitent la forme d’épées. Ils reprennent l’entraînement ensemble. Il est évident, même pour une novice comme moi, qu’Enselin est meilleur, mais sa fatigue permet à Belvis de tirer son épingle du jeu.
Je dois vraiment avoir une drôle d’expression car Arthus me demande si je vais bien.
« Oui, bien sûr. Je n’avais jamais vu un tel entraînement. Ca me surprend un peu. »
Il me sourit avant de me répondre à voix basse :
« Ne t’en fais pas pour ton frère, j’ai testé personnellement ses capacités. »
J’ignorais cela, je fronce les sourcils, perplexe.
« Maître François l’avait déjà bien préparé. Il lui reste beaucoup à apprendre, mais il s’adapte vite. Il est motivé, c’est le plus important. De plus, il a un talent exceptionnel avec les chevaux, il a sa place parmi les Gardes Royaux. »
Il réfléchit un instant, comme s’il hésitait à me confier ce qu’il a en tête.
« En fait, je me demande pourquoi il n’a pas été envoyé plus tôt à l’Académie… »
Je ne réponds pas. Mais je crois avoir une réponse. Je préfère regarder ailleurs.
« Ce n’est pas que je m’ennuie, mais il faut que je reprenne mon service. Ce soir, ce sera coq au vin. J’espère que vous aimez, tous les trois. Celui de notre cuisinier vaut vraiment le détour.
- A ce soir ! J’espère de mon côté que tu nous conseilleras ton meilleur vin. »
Je me sauve pour distribuer le reste de mon sac de pain aux chevaux de la Haute Ecurie. Avec double dose à Alhani. C’est le privilège des préférés.
Je remonte dans ma modeste chambre pour mettre le poêle en route. Elle sera confortable après mon service. Je me change rapidement et descends déguster un peu de coq au vin avant de prendre ma place en salle. Je n’ai pas menti, il est vraiment exquis. Un vin rouge des coteaux de Maneaux sera parfait pour l’accompagner. La salle se remplit tranquillement. Le froid est encore plus piquant. Il gèle déjà dehors, d’après les clients. Le ciel doit être magnifique, étoilé. Il a fait un temps superbe et sec toute la journée. Si j’ai le courage, j’irai prendre un peu l’air avant de remonter dans ma chambre.
En attendant, je redonne vie au feu de cheminée (je suis très forte pour allumer un feu, en quelques minutes il fait une chaleur terrible devant l’âtre). Je commence à servir les premiers repas entre deux apéritifs. C’est quasiment automatique, des gestes tellement répétés, le sourire ou le petit mot qui font plaisir. Que ce soit face à un habitué ou à un client de l’auberge, j’essaye d’être à la fois prévenante, efficace et discrète. Les gardes sont descendus de leur chambre, tout propres. Je ne peux pas affirmer tout frais à propos des deux plus jeunes, qui accusent la fatigue de leur entraînement.
Ils font honneur au coq et au vin, comme les autres clients. Petit à petit, la taverne se vide, et je commence à nettoyer malgré la présence de quelques personnes. Je vais pouvoir faire mon petit tour en plein air.
Je me couvre bien, avant de quitter la douce chaleur de la taverne. Je mets le nez dehors avec l’impression d’avoir doublé de volume à cause des vêtements.
Le ciel est tout simplement magnifique. Il n’y a ni lune ni lunulles, les étoiles sont clairement visibles. Je sais que toutes portent un nom, et qu’elles forment des figures elles-mêmes identifiées. Il paraît que l’on peut se repérer et tracer un itinéraire avec leur aide. J’espère qu’un jour quelqu’un pourra m’apprendre à les reconnaître. Pour le moment je me contente de les admirer, le nez en l’air. De la vapeur s’échappe de ma bouche. Il fait vraiment froid !
Je bats en retraite et monte dans ma chambre. Après avoir rechargé le poêle, je prends mon temps pour me déshabiller, m’étirant et baillant à m’en faire craquer la mâchoire. Je me sens irrésistiblement attirée par mon lit.
C’est le moment que choisi Niña pour venir me titiller, s’installant sur mon lit.
« Il paraît que les nouveaux arrivés sont plutôt appétissants à regarder… pour des humains. »
Elle glousse et se moque.
« Tu me parais bien informée, aurais-tu un message à me faire passer ?
- Je voulais savoir si c’est vraiment plaisant d’observer des gardes qui s’entraînent. Je n’ai nulle envie de sortir par ce froid pour être déçue. »
Je lui avoue que, malheureusement, je n’ai pas vraiment pris le temps de m’attarder sur le côté agréable du physique des trois hommes. J’étais trop occupée à découvrir leur entraînement et les exigences de leur Académie.
Niña ne semble tout d’abord pas me croire puis laisse échapper son rire, léger et rafraîchissant, comme une pluie printanière. Elle se laisse tomber avec grâce en arrière dans mon édredon.
« Tu es incroyable. Toutes les jeunes filles du bourg ne parlent que des yeux bleus des deux jeunes gardes. Tu as la chance de les voir de près, et tu n’en profites pas ! »
Je m’amuse à mon tour de la situation, puis lance à Niña :
« Ne t’inquiète pas pour moi, je pourrai toujours retourner aux écuries rattraper cette erreur. »
Je me glisse dans mon lit. Niña reste à discuter encore un peu. Mes yeux se ferment tous seuls et je glisse dans un profond sommeil. Je ne rêve ni de chevaux, ni de Gardes Royaux, ni des membres de ma famille… je ne vois que des étoiles. Une multitude d’étoiles dans un ciel immense et pur, totalement dégagé. Je n’éprouve aucune sensation de froid, tout n’est que douceur et harmonie nocturne. C’est tellement beau. Je ne souhaite pas que le soleil se lève sur mon monde intérieur.





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