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Je vous invite dans mon univers avec sa touche fantasy - fantastique assumée, y compris dans les cuisines et dépendances. Merci de ne pas poser vos pieds sur la queue des chats ! Pour tout savoir sur la bannière, cliquez ici.



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Je vous souhaite par avance une bonne lecture.


(illustration : Alda)

Ch. 1 "Mutine lutine"
Ch. 2 "Tristhan et Atalaï"
Ch. 3 "La routine mon amie"
Ch. 4 "L'auberge (...)"
Ch. 5 "Une nouvelle (...)"
Ch. 6 "Altération"
Ch. 7 "Les plateaux de l'Ars"
Ch. 8 "La morsure"
Ch. 9 "Aleenor la grande"
Ch. 10 "Le conseil (...)"
Ch. 11 "La bibliothèque"
Ch. 12 "Le chancelier"
Ch. 13 "Quelques brasses"
Ch. 14 "Soirée royale"
Ch. 15 "Droit vers l'est"
Ch. 16 "Apparaître et..."
Ch. 17 "La chute"
Ch. 18 "Solstice d'été"
Ch. 19 "Convalescence"
Ch. 20 "La source"
Ch. 21 "La poursuite"
Ch. 22


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Dimanche 11 décembre 2005
Dans les pas de Roanne - Chapitre 4 "L'auberge affiche complet" - Partie 2 - Tous droits réservés -


Je viens de reprendre mon service, d’une humeur massacrante. Je n’exagère pas. J’ai vraiment la sensation que l’on m’a gâché ma fin de journée. Thomas refuse toujours de répondre à mes questions. Le pire, c’est que j’avais raison. Il n’y avait pas nécessité que je reprenne le travail plus tôt. L’excuse que le Patron m’a servie ne se tient qu’à moitié, j’enrage d’autant plus.

« Monik s’est inquiétée la semaine dernière. Elle n’aime pas que tu partes seule, au risque de te retrouver bloquée ou perdue alors que la nuit tombe. Ma fille, je sais que tu n’es plus depuis longtemps une enfant, mais évite de nous faire des frayeurs pareilles. Emmène quelqu’un avec toi. 

- Cela ne posait pas problème les années précédentes. Pourquoi ce soudain besoin de me savoir accompagnée ? Ou plutôt en sécurité ?

- Nous en avons déjà parlé.

- Pas vraiment, tu détournes sans arrêt le sujet !

- Je ne peux pas t’en dire plus.

- Tu l’as dit toi même, JE ne suis PLUS une ENFANT !!! »

C’est très mauvais signe, je commence à hausser le ton. Alors que nous sommes au comptoir de la taverne. Les rares clients présents en ce début de soirée tournent la tête vers nous. Les trois Gardes Royaux en font partie. Je respire un bon coup, reprenant d’un ton plus bas :

« Tu sais très bien que j’aurai du mal à trouver des amateurs pour me suivre dans mes marches, en plein milieu d’après-midi. Tu ne veux pas me dire ce qui t’inquiète, d’accord ! Mais j’espère que le temps me permettra de retourner à l’écurie rapidement, sinon tu risques vraiment de me trouver plus pénible que Monik ! ».

Là-dessus je me retourne brusquement, en attrapant un torchon, pour aller nettoyer une table qui n’en a absolument pas besoin.

Il faut vraiment que je me calme avant d’avoir à servir les dîners, sinon je risque d’être maladroite. Mais c’est difficile car plusieurs fois je surprends des échanges de regards entre le Patron et les Gardes. C’est peut-être éloquent pour eux, mais pas pour moi.

Je commence à comprendre certaines choses qui m’avaient échappées jusqu’ici. Les Gardes ne sont pas de simples clients. Ils restent volontairement à l’auberge. Ils ont d’excellentes relations avec le Patron. Suffisamment pour que l’un d’entre eux prenne la peine d’aller chercher une serveuse au milieu de la campagne. Pour la première fois, je regarde mon père adoptif différemment. Sous ses airs bienveillants, il m’apparaît soudain comme celui qui m’empêche d’obtenir mes réponses. Mais j’ai une botte secrète. Niña, ma chère petite Danthienne, je veux bien me ruiner en coupons de soie ou de velours si tu peux m’apporter une réponse !

La soirée s’écoule, aussi longue qu’ennuyeuse. J’ai vraiment hâte de monter dans ma chambre. Mais je vais finir la soirée fort désappointée ! Car Niña n’est pas dans ma chambre cette nuit. Quand j’y pense, cela fait quelques jours que je ne l’ai pas vue. Ce n’est que partie remise.

 

18ème jour du douzième mois.

 

Ce matin, je me lève de bonne humeur, j’ai bien dormi. Par contre, j’ai honte de m’être comportée de façon capricieuse hier soir. Maintenant que j’ai du recul, je m’aperçois que toute cette histoire n’est pas si grave et je suis plutôt contente de ma chevauchée avec Arthus. Je décide d’éviter le salon de thé pendant quelques jours pour ne pas faire l’objet de remarques impertinentes.

Je songe à ma rencontre avec le lutin. Il faudrait vraiment que je parle avec Niña.

Je reprends mon travail, autant j’étais désagréable la veille au soir, autant je file doux ce matin. Je suis toute gentille et prévenante avec Monik, ainsi qu’avec les Gardes Royaux ou les autres clients. J’aimerais pouvoir m’excuser auprès d’Arthus mais je ne sais pas trop comment, je suis gênée par la présence de tierces personnes. Heureusement, Belvis me demande si je serai présente à l’Ecurie l’après-midi, je réponds par l’affirmative, en espérant que je pourrai glisser deux mots d’excuse à l’aîné des Gardes.

Le service est calme, la corvée de bois est rapidement expédiée avec l’aide de Petit Mark. Je remonte me coucher, constatant que Niña n’est pas revenue. Lorsque je me réveille de nouveau, la Danthienne est toujours absente. Cette fois-ci je ne m’en offusque pas. Je me lave rapidement, puis m’habille en parfaite petite cavalière.

        Je passe d’abord à la taverne pour discuter avec Thomas. J’ai été infecte avec lui. C’est terrible, sur le coup je suis toujours très contente d’être cassante, mais ensuite je culpabilise. Enfin, seulement avec les gens pour lesquels j’ai de l’affection, il ne faut pas exagérer. Pour bien signifier que ma grogne est passée, j’embrasse mon père, ce qui nous arrive rarement. Nous discutons de tout, de rien, pendant que j’avale tranquillement des nouilles noyées dans un potage, avec un généreux morceau de pain. Au moment où je m’apprête à quitter les Trois Dragons, par la grande porte pour une fois, je note que le Patron me regarde gravement. J’ai le sentiment qu’il a quelque chose à me dire. Mais il me sourit et me souhaite juste un bon après-midi. Je m’en vais d’un bon pas chez Maître François, un petit peu déçue.

Alhia est absente. Je ne pense pas que la neige seule l’empêche de venir se joindre à nous, en dehors des jours où elle tombe en rafale. Elle a certainement eu un impératif.

Je travaille toujours avec Alhani, je ne peux pas m’empêcher de m’attacher à lui. J’occupe le principal manège avec d’autres cavaliers. Les trois Gardes sont présents. Rapidement, je me rapproche d’eux, nous discutons tout en enchaînant quelques exercices d’échauffement. Maître François arrive est nous faisons instantanément silence. Ce qui ne m’empêche pas de continuer à aider Enselin en douce. Il a fait des progrès depuis son arrivée. Il est plus détendu.

Lorsque l’heure se termine, je mets pieds à terre pour ramener Alhani à son box, Je lui retire selle et filet, les pose délicatement au sol, puis je m’occupe du pansage du cheval. Alors que je le frictionne vigoureusement avec un bouchon de paille, je sens une présence à la porte. C’est Arthus. Je m’approche de lui, profitant de cet instant pour m’excuser platement. Il écarte mes excuses d’un geste de la main et d’un sourire.

« Avec Belvis et Enselin, nous voulons faire un tour à cheval dans les environs. Ces prochains jours, si le temps le permet. Nous avons besoin de quelqu’un qui connaisse bien les alentours. Accepterais-tu de nous guider ?

- Bien sûr ! En plus ça fera un bien énorme aux chevaux.

- En effet, ils commencent à être nerveux. Ils ont besoin de sortir du manège. »

Je suis vraiment flattée, cela ne se refuse pas ! Partir en vadrouille avec des Gardes Royaux ! La classe ! Adieu ma réputation, définitivement, mais je m’en moque. Puis j’ai comme un doute. S’agit-il de visiter les campagnes qui entourent le bourg, pour faire prendre l’air aux chevaux ? Ou d’inspecter ces lieux ? Cela n’a pas du tout la même signification. Je continue à m’occuper d’Alhani, me disant qu’au fond cela n’a aucune importance pour moi. Les Gardes viennent de m’offrir un moyen de sortir du bourg.

Je suis presque euphorique pendant la soirée. Rien à voir avec hier.

Après le grand ménage, je monte me coucher. Je retrouve Niña. Contrairement à son habitude, elle ne joue pas à la princesse devant le miroir de ma coiffeuse. Elle est assise sur mon lit, en admiration devant le globe lumineux de Maître Jocelin. Nous échangeons un sourire et je viens m’asseoir en face d’elle.

« Niña, je suis contente de te voir. J’ai énormément de choses à te raconter !

- En effet, j’ai appris que tu vas chevaucher en charmante compagnie. »

Mais comment fait-elle pour être si rapidement au courant ?

« C’est vrai. Mais c’est d’autre chose que je souhaite te parler. »

Je lui raconte ma rencontre avec le lutin qui ressemblait à une vieille branche, ainsi que la protection inhabituelle dont je fais l’objet. Niña m’écoute attentivement.

« Tu n’es pas la seule à qui ses proches déconseillent de sortir. Tous les jeunes gens du bourg ont reçu des mises en garde. Certains disent que les portes du bourg sont plus surveillées que d’habitude. Ta rencontre avec un lutin est intéressante. Il y a une rumeur parmi les nôtres. Tu dis que l’objet que tu l’as aidé à récupérer ressemble à un petit coffre ? Je me demande si… cette rumeur serait donc fondée…

- Niña, j’ai du mal à suivre, est-ce que tu pourrais terminer tes phrases ?

- Il faut que je me renseigne, jeune humaine. Si les rumeurs de mon peuple sont justes, je serai la première à te conseiller de rester à l’abri le soir venu ! Laisse-moi le temps d’en apprendre plus.

- C’est entendu ! »

Je commence à m’inquiéter sérieusement pour la première fois. Si les lutins eux-mêmes craignent quelque chose, c’est étrange. Niña est songeuse.

« Ce globe de lumière est une merveille. Il utilise de la très vieille magie, il me parle… »

Je ne l’ai jamais vue si sérieuse, elle est subjuguée par la sphère. Sans la quitter de ses yeux noirs, elle ajoute :

« Ne t’en sépare pas, jeune humaine. Elle pourra te rendre bien des services, même lorsque sa lumière faiblira et s’éteindra. C’est un bien beau cadeau que l’on t’a fait là. »

Je suis perplexe, car des globes lumineux comme celui-ci, j'en ai toujours vu à l’école ou chez Maître Jocelin.


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Dimanche 11 décembre 2005
Dans les pas de Roanne - Chapitre 4 "L'auberge affiche complet" - Partie 1 - Tous droits réservés -


16ème jour du douzième mois.

 

Cela fait maintenant cinq jours que je suis passée voir Maître Jocelin. La neige est tombée de façon très généreuse, nous avons même eu droit à une petite tempête. Chacun est resté chez soi. Les Gardes Royaux ont laissé les chevaux à l’abri, j’imagine que leur entraînement a été réduit au minimum. Je passe mon temps entre ma chambre, la taverne, le salon de thé, et le potager. Nous consommons beaucoup de bois, il faut en rentrer régulièrement. En général, je refais les réserves de combustible avec Petit Mark : c’est beaucoup plus agréable à deux. Cela se termine régulièrement en bataille rangée de boules de neige. Quand Monik ne vient pas nous interrompre :

« Mais c’est pas fini oui ? Quand est-ce que vous allez cesser de vous comporter comme des enfants ! Vous allez encore me mettre de l’eau et de la boue partout dans la cuisine et les dépendances !… »

Evidemment, plus elle enrage, plus c’est amusant.

J’espère malgré tout que ce temps exceptionnel va se calmer, car cela devient ennuyeux de rester enfermée. Même dans un cadre aussi large que celui des Trois Dragons.

Plus que jamais, jeux de cartes ou dominos ont la côte auprès de nos clients, afin d’occuper ces longues journées. Nous avons rarement eu si froid en cette période. Il est acquis que nous passerons les festivités de fin d’année sous la neige.

Avec un temps pareil, Monik est d’une humeur terrible, il ne faut surtout pas la contrarier. Nous filons droit, le Patron, Tynha, Petit Mark et moi, en dehors des batailles dans la neige. D’ailleurs, même les clients de l’auberge évitent de présenter une quelconque doléance à la Patronne.

Je suis bien contente, tout de même, d’avoir rapporté quelques ouvrages à lire, confié à mes soins par Maître Jocelin. L’un des trois ouvrages est un précieux manuscrit que je cache dans ma chambre. Les deux autres sont des livres sortis sur les presses d’Aleenor. En général je lis au calme dans ma mansarde, ou bien dans le salon de thé, dont l’éclairage s’y prête bien. Le salon est très calme, j’ai tout le temps de m’y reposer ou de discuter avec Tynha, ainsi qu’avec les clientes qui ont le courage d’affronter la neige pour quelques douceurs.

Je discute aussi avec Niña. J’ai encore trouvé des améliorations dans ma garde robe, la Danthienne est terrible. Tynha a d’ailleurs levé un sourcil interrogateur devant l’une de mes robes en velours, dont la coupe a été si bien reprise qu’elle était méconnaissable. Je risque de m’attirer les foudres de Cathy, la couturière, qui va penser que je lui fais des infidélités. Heureusement qu’elle est trop occupée pour mettre le nez en dehors de chez elle.

Je l’avoue, le travail est calme, je ne peux pas vraiment sortir, si je n’avais pas les livres et de la compagnie, je m’ennuierais affreusement ! Heureusement la journée se termine. Demain, si le temps se dégage, j’irai marcher. Neige ou pas.

Je n’arrive toujours pas à obtenir des informations de la part de Thomas. Je me demande si je ne devrais pas cesser de tourner autour du pot pour demander franchement à l’un des Gardes la raison de leur séjour. Au pire, qu’est-ce que je crains ? J’aurais certainement droit à un discours convenu, mais qui sait ? Avec un peu de chance ? Sinon, j’essaierai encore une fois d’obtenir l’aide de Niña.

 

17ème jour du douzième mois.

 

Mon service du matin se termine, je regarde par la fenêtre de la cuisine le jour qui se lève… Oh ! Bonheur ! Le ciel s’est bien dégagé. Il doit faire un froid terrible, mais je sens que le soleil va être éblouissant dans l’après-midi. Je remonte finir ma nuit le cœur en fête.

Evidemment, quand je me lève de nouveau, après un brin de toilette, je dois réellement me motiver pour mettre le nez dehors. Je commence donc par piquer dans l’une des marmites de la cuisine de quoi me caler. Je mange en prenant tout mon temps, appuyée contre l’un des fourneaux. Je me suis habillée de façon pratique. Pantalon en cuir assez large pour être doublé de bons collants, bottes en cuir gras, col roulé épais dissimulant plusieurs épaisseurs de protection. Pour mon plaisir, j’ai de la soie contre la peau. Sa douceur est réconfortante. Je termine mon assiette, attrape une écharpe ainsi que ma verte en cuir, enfile mes gants. Je passe la porte, quittant les Trois Dragons par le potager. J’ai tressé mes cheveux, pourtant je n’enfile pas mon bonnet, ça m’évitera un air trop ridicule le temps de sortir du bourg.

Je n’ai pas tort car je croise de nombreuses personnes. Cependant, j’ai déjà les oreilles douloureuses lorsque je passe la porte sud. Je sors mon couvre chef d’une poche, et je pars à travers la campagne blanche, vers l’ouest. Cela m’évitera d’avoir le soleil dans les yeux à mon retour. Il y a une forêt à l’ouest du bourg. En marchant d’un bon pas, la petite route étant un peu dégagée, je pourrai m’y rendre, je ferai ensuite demi-tour à sa lisière pour rentrer avant la nuit. Par précaution, j’ai emmené avec moi le petit globe lumineux que m’a offert Maître Jocelin. Je sens qu’il irradie une très légère chaleur au fond de ma poche. Si mes gants ne suffisent pas à me protéger les mains, je pourrais toujours l’utiliser pour me réchauffer.

Je pars donc nez au vent, bien qu’il n’y ait pas le moindre mouvement d’air. Je marche vite, ralentie parfois par quelque congère. Je me retrouve aussi à rire de façon idiote lorsque je me retrouve dans de la neige jusqu’à la taille : la tempête à remplie un fossé que je n’ai pas vu. Je m’extrais de ce faux pas de façon très désordonnée, espérant juste qu’il n’y avait pas trop d’eau au fond. Heureusement, mes bottes sont intactes. Je me relève et reprends mon chemin, couverte de neige, essoufflée. J’ai chaud, je retire mon bonnet puis mon écharpe. J’ai la tête ailleurs, quand un mouvement dans la haie qui borde le chemin, à la limite de mon champ de vision, attire mon regard.

Un lutin ! Il est très différent de ma Niña. Plus grand, il doit faire presque cinquante centimètres de hauteur. Il a l’allure d’une vieille branche terreuse, se confondant presque avec la haie. Sa peau très sombre, tannée, pleine de rides, rappelle l’écorce d’un arbre. Sa barbe et ses cheveux ressemblent à de la mousse, malgré leur couleur grise. Ses vêtements ressemblent à des lambeaux, je ne les distingue pas vraiment de la peau. Il est de toute évidence en peine. Il cherche à extraire quelque chose qui semble coincé sous la neige. Je me suis arrêtée, je ne sais pas si je dois lui faire connaître ma présence ou non. Je ne voudrais pas le surprendre. Je choisi la solution la plus discrète : je tousse. Il s’arrête, lève ses yeux sur moi. On croirait deux pierres précieuses, deux émeraudes enchâssées dans un morceau de bois… Il a l’air très surpris. Il est expressif malgré son aspect végétal.

« Ca alors, une humaine qui voit mieux que les autres !

- Bonjour, vous aviez l’air en peine. Avez-vous besoin d’aide ?

- Et bien ce ne serait pas de refus ! »

Il semble hésiter.

« Comment puis-je vous être utile ?

- Si vous pouviez me dégager cette vieille racine, cela me suffirait. »

Je m’approche, interloquée par la demande, je ne vois pas comment je pourrais dégager une racine gelée. Je m’accroupis à côté du lutin et je comprends mieux. Il y a un objet coincé. Il est difficile de faire bouger la racine tout en le dégageant. J’attrape la racine,  essayant de la déplacer sur le côté. Dès que le lutin le peut, il attrape ce qui ressemble à un petit coffre, tirant de toutes ses forces. Lorsque ce dernier se dégage, le lutin perd l’équilibre, vient me heurter. Nous nous retrouvons tous les deux assis par terre. J’éclate de rire, et le lutin aussi. Pourtant son expression se fait grave, il me regarde pour me dire :

« Merci pour ton grand cœur, amie du petit peuple. »

J’ai le souvenir d’avoir déjà entendu cela. Il ajoute :

« Tu devrais rentrer à l’abri de ton bourg, jeune humaine. Il ne fait pas bon se promener seul par les temps qui court, ni pour les humains, ni pour les lutins. »

Avant que j’ai le temps de lui demander ce qu’il entend par là, il me fait une jolie courbette, puis disparaît dans la haie avec dextérité, emportant le coffret avec lui.

Je me relève, vraiment étonnée. Cette fois-ci, c’est décidé, je vais parler sérieusement avec Niña. Hors de question de la laisser dériver sur les chiffons !

Suivant les recommandations mystérieuses du lutin, je fais demi-tour.

Je marche depuis peu, quand j’aperçois un cavalier qui vient vers moi d’un bon train. Je suis surprise de reconnaître Arthus. Il arrête son cheval à mes côtés.

« Thomas m’envoie. Il souhaite que tu reviennes pour prendre ton service plus tôt. »

Je regarde Arthus droit dans les yeux, sans sourire. Les personnes que j’ai croisé ont du lui apprendre que je suis sortie du bourg en direction de l’ouest.

« L’activité actuelle de l’auberge ne justifie pas une telle requête. Thomas ne veut plus que je sorte du bourg pour me promener seule ? »

Le silence d’Arthus me laisse penser qu’il ne s’attendait pas à une telle question, si franche. Quoiqu’il en soit, il ne souhaite pas y répondre. Je cède.

« C’est d’accord, je te suis. De toute façon j’étais déjà sur le chemin du retour.

- Si tu montais derrière moi, ça irait plus vite. »

J’accepte car j’ai l’intuition qu’il s’agit d’un ordre plutôt que d’une proposition. Il m’aide à me hisser derrière lui, demandant aussitôt à son cheval un départ au petit galop. Je m’accroche de toutes mes forces à la taille du grand cavalier pour ne pas glisser sur la croupe de son étalon. Nous arrivons rapidement au bourg, puis à l’auberge. De nombreuses personnes nous regardent passer. J’ai les joues rouges, ma tresse à moitié défaite vole derrière moi.

Alors là, c’est certain, ça va jaser ! Mais je n’y suis absolument pour rien. De plus j’ai d’autres soucis en tête que ma réputation… Thomas a intérêt à m’expliquer ce qui se passe !


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Samedi 3 décembre 2005
Dans les pas de Roanne - Chapitre 3 "La routine mon amie" - Partie 2 - Tous droits réservés -



10ème jour du douzième mois.

 

La neige a tenu. Avec un peu de mal au départ, puis plus franchement. Monik bougonne donc a plein temps, alors que j’ai trouvé le moyen d’aller m’amuser. Batailles rangées et réalisation de bonhommes de neige, comme les enfants. Je suis rentrée dégoulinante. Une chance que je n’ai pas attrapé un bon rhume. Enfin, ça fait du bien parfois d’oublier que je suis une adulte. Cela fait maintenant dix jours que je vis dans une sorte de bienheureuse mélancolie. Mes journées passent et se ressemblent. Mais objectivement je ne pouvais rêver d’un emploi du temps plus adéquat. Je suis suffisamment occupée pour ne pas trop réfléchir, assez fatiguée pour dormir comme un bébé. Je passe une à deux heures à cheval quotidiennement, y compris pendant mes jours de pause. J’avoue qu’au début cela n’a pas été facile de m’y remettre en tenant un tel rythme. J’ai eu des courbatures, et j’ai bien cru que je passerais le reste de mes jours à marcher les jambes arquées. Ce qui m’a rassurée, c’est que je n’étais pas toute seule. Même si Alhia est trop fière pour l’avouer, elle aussi a souffert.

Il semblerait que Maître François ait décidé de nous faire payer notre impertinence pour avoir aidé Enselin. Il a aussi tenu à montrer la qualité de son enseignement. Comme si les trois Gardes l’avaient remise en cause.

Les cinq premiers jours, j’ai commencé à regretter mon enthousiasme initial. Puis j’ai trouvé mes marques.

Avec Alhia, nous continuons à aider Enselin dès que les autres ont le dos tourné. Alhia y met beaucoup de cœur, si ses parents l’apprennent ça va encore être une scène terrible… Elle a des relations assez conflictuelles avec ces derniers. C’est une famille aisée, et il aurait été de bon ton qu’elle accepte de se fiancer avec un jeune homme de son rang. Mais Alhia n’est pas une jolie poupée. En particulier après mes déboires personnels, elle a refusé tout net de se fiancer « sur commande », prétextant qu’il est dangereux de s’engager sans avoir essayé. Cela a bien faillit dégénérer gravement. Comme j’ai été accusée de l’avoir mal influencée, j’ai été pendant près de deux ans officiellement malvenue au domaine des Niwarec. De toute façon, y ai-je réellement été un jour la bienvenue ?

Heureusement les évènements se sont tassés, et surtout sa petite sœur s’est beaucoup plus facilement « assagie ». Le mariage d’Annha a sauvé l’honneur de la famille Niwarec, et Alhia a pu souffler un peu. Mais ses parents ne désespèrent pas de la caser avec quelque nobliau, et sont donc très vigilants à ses fréquentations. Ils sont bien entendu parfaitement informés, puisque leur position dans le bourg leur a apporté de nombreux lèches bottes tout près à espionner leur aînée contre un peu de considération, ou quelque service.

Contrairement à ce que ses gloussements béats pourraient laisser penser, Alhia est une fille qui a oublié d’être idiote. Elle n’est donc absolument pas dupe. Nous en rions régulièrement. Surtout lorsqu’un prétendant potentiel fait soudainement son apparition par le plus grand des hasards. Alhia n’a pas la beauté dévastatrice de Tynha. Mais elle a de l’esprit. Elle manipule ces coquelets envoyés par ses parents et s’amuse à les rendre chose. Les pauvres y laissent leurs jolies plumes…

C’est pourquoi je me demande si elle joue avec Enselin ou si elle s’intéresse vraiment à lui. Mais je m’amuse de la voir faire, en admirant sa classe et son assurance, deux qualités que j’ai complètement oublié de demander à ma naissance. Elle arrive à faire comprendre à Enselin qu’il ne la laisse pas indifférente tout en gardant une distance respectueuse. Comme j’ai l’avantage d’avoir les oreilles un peu partout, j’ai surpris Belvis se moquer d’Enselin et j’en ai donc déduit que je n’étais pas la seule à avoir remarqué les attitudes de ma blonde amie.

Lorsque je reprends le travail le soir, revigorée par un bain, je fonctionne un peu par automatisme. Je suis perturbée. Je ne sais pas combien de temps mon frère va chevaucher avant d’arriver à destination. Je ne sais pas si son entrée dans l’Académie va bien se passer. Pensera-t-il à m’envoyer une lettre de temps à autre, au moins pour me rassurer ?

J’aimerais en savoir plus sur la raison de la présence de trois Gardes Royaux à Niwerand. Je n’ose pas trop réclamer sans cesse à Niña de jouer les espionnes. De plus, je n’ai pas le droit de m’immiscer continuellement dans les affaires des autres. Mais je ne peux pas croire une minute qu’on envoie ces hommes à près de trois semaines de trajet de la capitale juste pour leur faire prendre des cours complémentaires d’équitation. Ou faire décoration dans un comté rural. Je trouve cela étrange quand je recoupe avec la présence assez mystérieuse des hommes d’armes avant la Morth-Tomb. L’expression soucieuse du Patron quand il a parlé avec ces derniers… son soulagement à l’arrivée des Gardes… je suis certaine qu’il a de nombreux éléments en main.

Cela fait beaucoup de questions. Je ne suis pas assez fatiguée pour arrêter de m’en poser. Je ne trouve aucune réponse. Il faut vraiment que je tente d’en apprendre d’avantage. Le Patron fait la sourde oreille. Je ne peux quand même pas demander une réponse aux Gardes. De plus, comme je m’en doutais, Arthus a mis une distance entre nous. Je me vois mal essayer de lui parler en tête à tête. D’ailleurs, si j’essayais et que mes amies l’apprenaient, ce serait terrible, elles me gâcheraient l’existence durablement. Sans parler de Belvis qui est toujours au courant de tout et semble omniscient. Cet homme là semble avoir des yeux derrière la tête.

Difficile d’aller aux informations discrètement. J’ai besoin d’une pause.

J’ai fait savoir à Maître François que je ne monterai pas demain. Je veux voir mon ancien maître d’Ecole. Je suis restée en bon terme avec lui, et c’est l’une des rares personnes auxquelles je peux me confier. C’est tout simplement le seul qui a compris dans quelles angoisses me plonge parfois mon absence de passé.

Je monte me coucher après mon service. Je ne fais plus de rêves depuis le début du mois.

 

11ème jour du douzième mois.

 

Ce matin, j’assure ma présence à la taverne dans un véritable brouillard. Je remonte me coucher le plus rapidement possible. En début d’après-midi, je me sens mieux, un peu plus reposée. Il n’a pas neigé ces derniers jours, mais le ciel est de nouveau couvert. Je me sens d’attaque pour me rendre chez l’érudit de Niwerand.

Je n’ai pas le temps de frapper à la porte qu’elle s’ouvre déjà. Il a un livre à la main et n’en lève pas les yeux, refermant prestement derrière moi. J’ai droit à un petit bonjour, puis il me tourne le dos pour repartir directement dans la bibliothèque qui lui sert de bureau. Je ne m’offusque pas de ce comportement, il a toujours été ainsi en dehors de ses cours. Je l’ai découvert lorsque j’ai cessé d’être une élève officielle. Je connais ce cher homme assez bien pour savoir qu’il vaut mieux que je prenne l’initiative de préparer un thé, pour lui laisser le temps de finir son chapitre. Je n’arrive pas à déchiffrer le titre du livre sur la couverture. J’essaye quand même ! Pour le principe… ça l’agace quand je tente de lire par dessus son épaule. Car l’une des caractéristiques de l’érudit de Niwerand, en plus d’applaudir comme un enfant lorsqu’un élève fait quelque chose de brillant, c’est d’être d’une petite taille pour un homme. Il dépasse à peine le mètre soixante. Ce qui ne l’empêche nullement de mettre les mômes du bourg sous son autorité et d’avoir sa place parmi les décideurs lorsque des évènements l’imposent. Ses cheveux et sa barbe, de couleur châtain, commencent à grisonner. Son regard marron semble toujours tout voir et tout comprendre.

J’ai apporté des pâtisseries, ses préférées autant que possible, et lorsqu’il revient sur terre et qu’il les découvre, je vois ça barbe en frémir de plaisir. Nous prenons le thé en babillant. Il me reproche de ne pas venir assez souvent. Je lui réponds que je ne peux pas non plus lui apporter ses gâteaux préférés trop souvent s’il veut garder la forme. Je lui rends des livres qu’il m’a prêtés à ma dernière visite, près de deux mois plus tôt. En me faisant déjà la promesse de passer le voir plus souvent, car l’hiver à tendance à isoler les gens s’ils ne font pas d’efforts. J’oublie un détail qui a son importance. L’Erudit de Niwerand s’appelle Jocelin d’Avrecourt. Mais pour moi il sera toujours Maître Jocelin.

Je lui parle évidemment de mon frère. Il est parfaitement au courant de son départ. Il a la même caractéristique énervante que Belvis d’être toujours au courant de tout. Même en restant cloîtré chez lui. Il connaît donc tous les détails. Ses yeux me scrutent. J’ai le sentiment d’être un livre en cours d’analyse.

Ca ne manque pas…

« L’arrivée des Gardes semble te perturber bien plus que le départ de ton frère.

- Je savais que Tristhan serait amené à partir. Mais je ne comprends pas pourquoi un détachement de Gardes reste au bourg.

- Pas trop difficile de voir ton frère s’en aller ?

- Si…

- Tu n’as pas envie d’en parler ?

- Non…

- Alors n’en parlons pas ! Revenons aux Gardes. Je t’avoue que j’ai été très surpris par cette arrivée. En général cette élite reste à Aleenor, et ne la quitte qu’en cas de troubles. Or, je n’ai pas spécialement eu vent de perturbations qui justifieraient la présence de trois Gardes dans le bourg. Evidemment, Thomas est mieux informé que moi, mais il n’a pas l’air d’en savoir plus.

- Je n’en crois pas un mot ! Il sait quelque chose mais refuse de m’en parler. De plus, je suis persuadée qu’il vous tient au courant de la moindre nouvelle d’importance.

- Ma fille, il y a des jours où je regrette de t’avoir encouragée à développer ta perspicacité. »

Il soupire, me regarde de nouveau comme un Maître d’Ecole.

« Tout n’est que bruits et rumeurs. Je ne souhaite pas les laisser se développer.

- Donc vous préférez ne rien me dire. De peur que j’en parle à quelqu’un d’autre, et que ces rumeurs prennent de l’ampleur ? »

Il n’a pas besoin de me répondre pour que je comprenne que j’ai vu juste. Encore manqué ! Je ne saurai décidément rien de plus. Ou plutôt si. Quelque chose de suffisamment inquiétant entraîne un détachement de Gardes Royaux sur une simple rumeur. Ce n’est pas rassurant du tout. Je n’insiste pas. Nous discutons de livres et d’histoire. C’est passionnant. Je ne vois pas l’après-midi passer.

Lorsque je rentre aux Trois Dragons, il fait nuit noire et le vent souffle, balayant la neige existante. Il la mélange avec des flocons tous frais. Heureusement, mon Maître m’a donné un petit globe lumineux pour que je retrouve mon chemin. Les Patrons semblent soulagés de me voir arriver, et ne me reprochent même pas mon retard. Je me demande un instant si c’est la nouvelle chute de neige qui les inquiétait, ou l’objet de la rumeur.


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Samedi 3 décembre 2005
Dans les pas de Roanne - Chapitre 3 "La routine mon amie" - Partie 4 - Tous droits réservés -

Nous faisons notre petit effet lorsque nous arrivons au salon de thé, les cheveux parsemés de minuscules flocons, qui fondent rapidement dans la chaleur de la pièce. Nous sommes très attendues pour un rapport complet sur notre expédition à l’Ecurie, surtout que celle-ci a duré bien plus longtemps que prévu. Je pense que nous nous sommes absentées au moins deux heures.

Le salon de thé aménagé par Monik, pour répondre à une demande de sa clientèle féminine, est une belle pièce cossue et très confortable. La décoration rappelle une riche chaumière, avec de confortables fauteuils, des tables basses, des poufs, des guéridons et des coussins à foison.

C’est un endroit où il fait bon discuter et qui est devenu l’un des lieux favoris du bourg pour jaser, avec le coiffeur et la boutique de couture du couple Urick. Chez ces derniers, il faut bien s’occuper pendant les essayages, n’est-ce pas ? C’est aussi un endroit avantageux et pratique pour lire, ou s’occuper à des tâches manuelles simples, tout en dégustant une boisson chaude accompagnée de délicieuses pâtisseries.

Lorsque nous étions jeunes, Tynha, Tristhan et moi, c’est dans le salon que nous montions pour lire et travailler aux devoirs qu’on nous donnait. Nous avons la chance d’avoir un érudit dans le bourg, ce qui nous permettait de nous former sans avoir à faire des kilomètres chaque matin. Ce qui n’est évidemment pas le cas des enfants de la campagne. Tous les érudits n’acceptent pas forcément de devenir des maîtres d’écoles, mais ceux qui font ce choix le prennent très à cœur. Je me souviens encore de l’expression de ravissement du nôtre, qui était encore jeune, lorsque nous avons mis les pieds pour la première fois dans la salle de classe. Cela fait presque seize ans maintenant, le temps est passé terriblement vite. Nous parlions à peine la langue du Royaume. Sans y croire, il a mis un crayon devant nous. J’ai attrapé le mien de façon maladroite, mais j’ai tout de suite recopié sans erreur les lettres qu’il me montrait, les liant entre elles pour former des mots que je ne comprenais pas. Tristhan l’a encore plus épaté car non seulement il en a fait autant, mais il lisait les mots qu’il avait sous les yeux. Avec un accent à couper au couteau, certes, mais de façon claire et relativement fluide. Maître Jocelin s’est aperçu que je tenais mon crayon de la main gauche. Il en a tapé dans ses mains de joie. Soit disant que les gauchers ont des qualités intellectuelles que les autres n’auraient pas. Je cherche encore lesquelles.

Il est clair que les bases déjà acquises nous ont énormément aidé pour nous intégrer, et pour apprendre la langue commune sans trop de difficulté. Il faut maintenant nous énerver très fort pour entendre une légère pointe d’accent dans notre phrasé.

Il y a un avantage avec les érudits, c’est qu’ils possèdent des connaissances pratiques qui semblent employer de vieux restes de magie. Ils sont capables de créer, par exemple, des sortes de globes qui éclairent pendant des semaines. Nous n’avons jamais manqué de lumière pour étudier dans la salle de classe. Mais pour l’ambiance, le confort, la chaleur, rien ne valait le salon de thé et ses chandeliers, dont la lumière est comme amplifiée par un agencement intelligent de miroirs.

Tynha nous installe, Alhia et moi, à la table déjà occupée par Annha. Une autre amie est venue se joindre à nous, Aurore, l’une des très rares jeunes femmes brunes du bourg et des alentours. Celle-ci attend à son tour un bébé. Remarquable comme elles s’y mettent toutes en ce moment. L’avantage c’est qu’elles me taquinent moins sur mon célibat, car elles ont un sujet de conversation plus intéressant. Et chose amusante, cela ne me dérange pas de les entendre parler pouponnage. Je prends des notes, on ne sait jamais, au cas où j’aurais à partager cette expérience un jour.

L’arrivée de la neige a fait fuir toutes les clientes âgées. Nous sommes toutes les cinq tranquilles pour discuter. Alhia commence son rapport, et j’ai du mal à rester sérieuse quand je l’entends détailler comme une experte non pas les qualités équestres des Gardes Royaux, mais l’évidente bonne condition physique dans laquelle les maintient leur entraînement. Tout y passe : l’avant, l’arrière, elle a tout noté. Je n’en reviens pas ! Les trois  autres sont pliées de rire. Nous avons vraiment l’air de toutes jeunes filles.

Mon regard est tout à coup attiré vers un angle de la cheminée. Il y a comme une ombre dans le coin.

Je marque un instant d’arrêt, le sourire figé.

Soudainement, Niña se montre à moi, me fait un clin d’œil, et se rend de nouveau invisible. La Danthienne passe donc une partie de ses journées dans le salon. Cela m’arrange, je n’aurai pas à tout lui répéter le soir-même. Cela m’évitera d’avouer le fond de mes pensées. Je comprends mieux pourquoi elle trouve les Trois Dragons intéressants. Je l’imagine tout à fait se glisser dans un sac, aller faire ses courses dans l’armoire de l’une ou l’autre des clientes, et revenir par un stratagème similaire. Je me demande si elle ne se montre qu’aux personnes qu’elle veut, ou si je suis tout simplement la seule à pouvoir la voir. Avant d’avoir l’air totalement absente, je reviens dans la conversation.

Et c’est reparti pour un tour ! Alhia est en train de révéler que nous sommes invitées au manège dès le lendemain. Les autres sont époustouflées ! Tynha murmure :

« Flûte, si j’avais su j’aurais appris à monter à cheval ! »

Ce qui entraîne un éclat de rire général car non seulement Tynha et les chevaux, ce n’est pas le grand amour, mais nous savons toutes qu’elle et Batysth, ça devient vraiment sérieux. Mais c’est bien connu, on a toujours le droit de regarder. Les hommes ne se privent pas, eux ! Tant qu’on ne touche pas…

C’est le moment que choisit Alhia pour me pièger. Elle me prend au dépourvu.

« En tout cas, il y en a une qui a l’art et la manière de se rendre indispensable. Le garde qui s’appelle Arthus, vous savez, le plus âgé, qui a beaucoup de charme ? Et bien il est tout prévenant avec elle. Et comme ça ne lui suffit pas, elle s’est mise Enselin, celui que je trouve le mieux, dans la poche. L’air de rien. »

Bon sang ! Je dois avoir l’air d’un homard bouilli comme on en prépare au Havre !

Je les entends toutes les quatre partir de nouveau dans un joyeux éclat de rire. Je crois entendre un cinquième petit rire enfantin se joindre à l’hilarité générale…

Tout à coup je me souviens qu’il fait nuit, et que j’ai mon service à assurer, la bonne excuse pour monter rapidement dans ma chambre me mettre à l’abri de ces harpies qui se prétendent des amies.

Je charge de nouveau mon poêle et je me change en prenant mon temps. Je me promets de faire payer Alhia dès le lendemain au manège. Elle va souffrir !

Je descends, retrouvant une sérénité qui me donne sans doute l’air d’être un peu ailleurs. Je peux dîner rapidement et prendre mon service du soir. Il devrait être calme, la neige tombe maintenant drue, et nos habitués vont certainement rester au chaud pour la soirée. Lorsque je rentre dans la taverne, il n’y a quasiment que les clients de l’auberge qui sont présents. Les trois Gardes Royaux sont là aussi, à discuter autour d’une table à proximité de la cheminée. Quand je repense à tout ce qui s’est dit sur eux dans le salon de thé, cela me laisse songeuse. Je crains pour eux que l’Ecurie ne devienne le nouveau grand centre d’attraction de toutes les mijaurées à quinze kilomètres à la ronde. Mes amies m’ont fait prendre conscience que les Gardes Royaux possèdent une aura séduisante pour la plupart des filles. Ce que j’ai totalement ignoré, trop curieuse de savoir la cause de leur arrivée à Niwerand. Parfois, je ne « pense » pas comme une fille normale… c’est peut-être la révélation de mon côté gauchère ?



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Samedi 3 décembre 2005
Dans les pas de Roanne - Chapitre 3 "La routine mon amie" - Partie 3 - Tous droits réservés -


1er jour du douzième mois.

 

Je m’oblige à m’extirper de mon lit, bien contente d’avoir chargé mon poêle avant de m’endormir : ma chambre est chaleureuse. C’est calme dans la taverne ce matin. Je sers les petits déjeuners aux personnes qui m’en font la demande. D’après les conversations, la température est descendue de façon brutale dans la nuit. Monik peut s’en sortir seule. Je décide de ravitailler la réserve de bois pour les poêles des chambres des clients, et accessoirement celle de Tynha et de la mienne. Je me couvre chaudement. Je dois avoir l’air ridicule avec mon bonnet, et je sens que mes cheveux vont encore me le faire payer. Je sors de la cuisine courageusement en direction du mur formé par l’empilement des bûches, sur la droite du potager, protégeant un peu celui-ci des vents du nord-est.

Si je trouvais qu’il faisait frisquet ces derniers jours, et bien je suis servie ce matin ! Le vent s’est levé dans la nuit. Je ne m’en étais absolument pas aperçue, protégée par mes songes. Il est très présent ce matin, soufflant par rafales, accentuant la sensation de froid. Oublié le bien-être de la douceur automnale… le douzième sera frigorifiant !

La température est donc sévèrement descendue dehors, et il fait de plus en plus sec aussi. Je m’y reprends à plusieurs fois pour monter le bois dans les étages. Je commence par en stocker un maximum dans la cuisine. Les allers-retours suffisent à bien me réchauffer. Ensuite, j’enlève mon manteau et je commence à monter les petites bûches par l’escalier de service. Je les place dans les coffres qui dissimulent les réserves dans les couloirs. En essayant de faire le moins de bruit possible. Je termine par la mansarde qui nous héberge, Tynha et moi. J’en profite pour remettre une bûche directement dans mon poêle. J’ai les mains encore froides. Je retourne dans la taverne, pour signifier à Monik que la corvée de bois est terminée, et je prétexte que la cheminée a besoin d’être surveillée pour aller me réchauffer devant.

Lorsque mon service se termine, je retrouve ma chambre avec joie, me déshabille avec dextérité et replonge dans un sommeil amplement mérité.

L’après-midi, les premiers nuages commencent à paraître, directement venus des montagnes. Je trouve Monik grimaçant devant la fenêtre du salon de thé : de l’étage, on voit bien les monts de Nameland blancs de neige, au loin. Mieux que de la cuisine, où la vue est coupée par les fruitiers du jardin et la réserve de bois. Il y a peu de clientes, car le froid les a incitées à rester chez elles. Nous pouvons donc discuter tranquillement Tynha, Monik et moi. Surtout que les clientes présentes se joignent avec plaisir à nos babillages. C’est très divertissant ! Des conversations de filles, légères et amusantes.

De plus, Alhia la blonde, et sa soeur Annha, nous rejoignent dans l’après-midi. Annha a le petit Yvon avec elle, qu’elle a transporté contre elle, caché sous son long manteau. Le gros poupon a bien changé, et il est réellement très mignon. L’ambiance se transforme rapidement en gâtouillage général dans le salon ! Mais Alhia, comme inspirée par Niña la Danthienne, me parle rapidement à mots couverts des Gardes Royaux.

« Il paraît qu’ils ne sont pas mal du tout. Et que tu t’entends déjà bien avec eux. Surtout le plus grand.

- Depuis le temps, tu devrais savoir que je m’entends bien avec à peu près tout le monde.

- Oh ! Arrête de tourner autour du pot ! Il est plutôt plaisant à regarder, les autres sont pas mal non plus ! »

Je lève les yeux au ciel. Alhia qui cherche à me « caser » ? Au fond ce n’est pas nouveau… Seulement, Arthus risque de s’étrangler s’il apprend qu’un mauvais plan pareil lui est réservé. Et je ne veux pas qu’une telle rumeur lui parvienne ! Il est une source d’informations très utile pour moi, s’il pense que j’en pince pour lui, il va mettre de la distance dans nos relations qui ont bien débuté, cela ne m’arrange pas du tout ! C’est pourquoi je réponds, en riant d’un air très détaché :

« Tu sais, sincèrement, il n’est pas du tout mon genre ! »

Ce qui n’est pas faux : je n’aime pas les grandes tiges qui m’obligent à me dévisser la tête pour pouvoir leur parler. Surtout quand elles sont intelligentes, cultivées, trop bien pour moi en résumé. D’autant plus qu’une dizaine d’années nous sépare, ce n’est pas négligeable. J’estime avoir passé l’âge de soupirer après un homme comme Arthus. Quand j’y pense, c’est généralement le genre de personne qui ne remarque pas trop mon existence. Je dois certainement son attention au fait que je suis la sœur de Tristhan. Il faut vraiment que je décourage Alhia, et toute autre personne du bourg, de faire courir la moindre rumeur malsaine sur les Gardes et moi. Je risquerais de perdre la seule source d’information qui me lie encore à mon frère.

Alhia a l’air moyennement convaincue. Je me dis qu’il faut tenter le tout pour le tout :

« Tu sais, j’ai été voir les chevaux hier. J’ai croisé les Gardes Royaux à l’entraînement. Ils sont très sympathiques. Nous pouvons laisser nos petites sœurs ici pour passer leur dire bonjour ensemble. Tu verras qu’il n’y a vraiment pas de quoi s’extasier béatement !

- Je te prends au mot ! Va chercher de quoi te couvrir, on y va ! En plus j’ai une bonne excuse, je passerai voir ma jument. »

Annha a suivi la conversation d’une oreille et s’offusque :

- NOTRE jument ! C’est d’accord, je reste ici bien au chaud avec le bébé, mais j’espère que j’aurai droit à un rapport en bonne et due forme à votre retour. »

Tynha semble avoir très envie de nous suivre. Mais elle ne peut pas à la fois délaisser son travail et une amie. Elle se retourne donc vers Yvon pour lui dire quelque chose qui ressemble à « guisi guili guisi », et fait mine de n’être absolument pas intéressée par l’excursion. Je me sauve avec Alhia.

Nous arrivons à l’Ecurie et nous commençons par rendre visite à Pomme d’Amour, la jument de mes amies. Il ne faut pas se fier au nom ridicule de Pompom, c’est une belle bête. Leur père leur a offert il y a quelques années déjà. Par contre, elle a les pieds un peu fragiles, alors le personnel de l’écurie est aux petits soins pour elle.

Pompom reconnaît Alhia qui lui fait un énorme câlin, prenant dans ses mains la jolie tête de sa monture.

Notre curiosité nous pousse à aller traîner du côté de la Haute Ecurie, d’un air totalement innocent. Heureusement que j’ai pensé à prendre un autre sac de pain en allant chercher mon manteau. D’un autre côté, je ne vais pas pouvoir resservir cette excuse trop souvent. Mais une chose est certaine, Alhia rougit de plaisir lorsque nous passons devant la réserve de foin transformée en salle d’entraînement. Belvis, qui semble toujours tout voir, nous invite à entrer. Je fais les présentations. Evidemment, je ne vais pas dire :

« Bonjour Messieurs, je vous présente Alhia qui voulait vérifier de visu à quel point c’est classe un Garde Royal à l’entraînement. »

Quoique j’en meure d’envie ! Mais elle me ferait payer cet humour déplacé, donc je m’abstiens…

« Bonjour ! Alhia, je te présente Arthus, Enselin et Belvis. Ils font partie de la Garde Royale et nous font le grand honneur de rester aux Trois Dragons. Messieurs, je vous présente mon amie Alhia, qui passait voir sa jument. »

La conversation s’oriente immédiatement sur les chevaux. Je remarque que les yeux d’Alhia ne regardent pas forcément ceux de ses interlocuteurs. Et j’ai la conviction qu’ils ne sont pas dupes…

Je n’ose pas profiter moi aussi de la conversation pour prendre note des détails de leur anatomie, en vue d’un rapport en bonne et due forme à ma sœur et à la Danthienne. Je me repose sur Alhia, qui à mon avis s’en sortira très bien.

Les Gardes s’apprêtaient justement à monter à cheval. Nous les suivons au manège, poursuivant notre conversation, Arthus a déjà invité Alhia à se joindre à eux à l’occasion avec Pompom. Maître François arrive à cet instant, notant qu’effectivement Pompom s’empâte et doit reprendre sérieusement l’entraînement. Il ajoute à mon intention qu’Alhani aurait besoin de travailler ses changements de pied au galop. Je note l’invitation. Alhia rougit de ravissement, mais je n’aurais pas idée de me moquer car je suppose que moi aussi. Les Gardes montent en selle et commencent à échauffer leurs montures. Je vois bien qu’Enselin est en peine. Maître François travaillant un point technique avec ses compagnons, je lui fais signe de s’approcher, et je lui glisse juste un conseil sur sa position. Evidemment, Alhia se met à glousser, mais personne n’entend. Je continue donc à aider Enselin en douce, je me sens plutôt à l’aise dans ce rôle. Quand je le vois effectuer ses changements d’allure, j’ai la confirmation qu’il a un petit souci de position. Ce qui le déséquilibre et le fait gigoter. En quelque sorte, il n’a pas acquis une bonne assiette. Il n’est toujours pas à l’aise à cheval. Je le reprends en douceur, l’obligeant à bien se positionner, et je lui indique des petits exercices amusants pour qu’il se détende. Alhia est restée à mon côté et s’y met aussi. Nous ne voyons pas le temps passer, à discuter discrètement tous les trois. Les moments agréables ont cependant toujours une fin.

Enselin descend et quand je me retourne, je m’aperçois que les trois autres cavaliers  nous observent. Maître François nous lance alors :

« Vous vous débrouillez bien les filles. Si Enselin est d’accord, vous travaillerez avec lui demain pour continuer à vous perfectionner tous les trois. Il verra que je n’ai pas menti en affirmant que certains de mes élèves ont un très bon niveau ».

De la part de Maître François, c’est un rare compliment ! Je serre les mâchoires pour ne pas arborer un sourire totalement idiot. Alhia semble se mordre la joue.

Quand j’y pense… Une serveuse et une jeune fille de bonne famille qui pratiquent l’équitation en compagnie de Gardes Royaux ! Et Alhia qui va évidemment le crier sur tous les toits ! Cela promet des remarques fort impertinentes pendant mon service dans les jours qui viendront. Mais je m’en moque, je suis très motivée pour reprendre sérieusement l’équitation vu l’équipe composée par le Maître des Ecuries de Niwerand.

Cela me changera de la routine dans laquelle je commence à me replonger.

Lorsque nous quittons le manège pour effectuer notre rapport, Alhia et moi-même, nous sommes accueillies par les premiers flocons de neige.


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