Je viens de reprendre mon service, d’une humeur massacrante. Je n’exagère pas. J’ai vraiment la sensation que l’on m’a gâché ma fin de journée. Thomas refuse toujours de répondre à mes questions. Le pire, c’est que j’avais raison. Il n’y avait pas nécessité que je reprenne le travail plus tôt. L’excuse que le Patron m’a servie ne se tient qu’à moitié, j’enrage d’autant plus.
« Monik s’est inquiétée la semaine dernière. Elle n’aime pas que tu partes seule, au risque de te retrouver bloquée ou perdue alors que la nuit tombe. Ma fille, je sais que tu n’es plus depuis longtemps une enfant, mais évite de nous faire des frayeurs pareilles. Emmène quelqu’un avec toi.
- Cela ne posait pas problème les années précédentes. Pourquoi ce soudain besoin de me savoir accompagnée ? Ou plutôt en sécurité ?
- Nous en avons déjà parlé.
- Pas vraiment, tu détournes sans arrêt le sujet !
- Je ne peux pas t’en dire plus.
- Tu l’as dit toi même, JE ne suis PLUS une ENFANT !!! »
C’est très mauvais signe, je commence à hausser le ton. Alors que nous sommes au comptoir de la taverne. Les rares clients présents en ce début de soirée tournent la tête vers nous. Les trois Gardes Royaux en font partie. Je respire un bon coup, reprenant d’un ton plus bas :
« Tu sais très bien que j’aurai du mal à trouver des amateurs pour me suivre dans mes marches, en plein milieu d’après-midi. Tu ne veux pas me dire ce qui t’inquiète, d’accord ! Mais j’espère que le temps me permettra de retourner à l’écurie rapidement, sinon tu risques vraiment de me trouver plus pénible que Monik ! ».
Là-dessus je me retourne brusquement, en attrapant un torchon, pour aller nettoyer une table qui n’en a absolument pas besoin.
Il faut vraiment que je me calme avant d’avoir à servir les dîners, sinon je risque d’être maladroite. Mais c’est difficile car plusieurs fois je surprends des échanges de regards entre le Patron et les Gardes. C’est peut-être éloquent pour eux, mais pas pour moi.
Je commence à comprendre certaines choses qui m’avaient échappées jusqu’ici. Les Gardes ne sont pas de simples clients. Ils restent volontairement à l’auberge. Ils ont d’excellentes relations avec le Patron. Suffisamment pour que l’un d’entre eux prenne la peine d’aller chercher une serveuse au milieu de la campagne. Pour la première fois, je regarde mon père adoptif différemment. Sous ses airs bienveillants, il m’apparaît soudain comme celui qui m’empêche d’obtenir mes réponses. Mais j’ai une botte secrète. Niña, ma chère petite Danthienne, je veux bien me ruiner en coupons de soie ou de velours si tu peux m’apporter une réponse !
La soirée s’écoule, aussi longue qu’ennuyeuse. J’ai vraiment hâte de monter dans ma chambre. Mais je vais finir la soirée fort désappointée ! Car Niña n’est pas dans ma chambre cette nuit. Quand j’y pense, cela fait quelques jours que je ne l’ai pas vue. Ce n’est que partie remise.
18ème jour du douzième mois.
Ce matin, je me lève de bonne humeur, j’ai bien dormi. Par contre, j’ai honte de m’être comportée de façon capricieuse hier soir. Maintenant que j’ai du recul, je m’aperçois que toute cette histoire n’est pas si grave et je suis plutôt contente de ma chevauchée avec Arthus. Je décide d’éviter le salon de thé pendant quelques jours pour ne pas faire l’objet de remarques impertinentes.
Je songe à ma rencontre avec le lutin. Il faudrait vraiment que je parle avec Niña.
Je reprends mon travail, autant j’étais désagréable la veille au soir, autant je file doux ce matin. Je suis toute gentille et prévenante avec Monik, ainsi qu’avec les Gardes Royaux ou les autres clients. J’aimerais pouvoir m’excuser auprès d’Arthus mais je ne sais pas trop comment, je suis gênée par la présence de tierces personnes. Heureusement, Belvis me demande si je serai présente à l’Ecurie l’après-midi, je réponds par l’affirmative, en espérant que je pourrai glisser deux mots d’excuse à l’aîné des Gardes.
Le service est calme, la corvée de bois est rapidement expédiée avec l’aide de Petit Mark. Je remonte me coucher, constatant que Niña n’est pas revenue. Lorsque je me réveille de nouveau, la Danthienne est toujours absente. Cette fois-ci je ne m’en offusque pas. Je me lave rapidement, puis m’habille en parfaite petite cavalière.
Je passe d’abord à la taverne pour discuter avec Thomas. J’ai été infecte avec lui. C’est terrible, sur le coup je suis toujours très contente d’être cassante, mais ensuite je culpabilise. Enfin, seulement avec les gens pour lesquels j’ai de l’affection, il ne faut pas exagérer. Pour bien signifier que ma grogne est passée, j’embrasse mon père, ce qui nous arrive rarement. Nous discutons de tout, de rien, pendant que j’avale tranquillement des nouilles noyées dans un potage, avec un généreux morceau de pain. Au moment où je m’apprête à quitter les Trois Dragons, par la grande porte pour une fois, je note que le Patron me regarde gravement. J’ai le sentiment qu’il a quelque chose à me dire. Mais il me sourit et me souhaite juste un bon après-midi. Je m’en vais d’un bon pas chez Maître François, un petit peu déçue.
Alhia est absente. Je ne pense pas que la neige seule l’empêche de venir se joindre à nous, en dehors des jours où elle tombe en rafale. Elle a certainement eu un impératif.
Je travaille toujours avec Alhani, je ne peux pas m’empêcher de m’attacher à lui. J’occupe le principal manège avec d’autres cavaliers. Les trois Gardes sont présents. Rapidement, je me rapproche d’eux, nous discutons tout en enchaînant quelques exercices d’échauffement. Maître François arrive est nous faisons instantanément silence. Ce qui ne m’empêche pas de continuer à aider Enselin en douce. Il a fait des progrès depuis son arrivée. Il est plus détendu.
Lorsque l’heure se termine, je mets pieds à terre pour ramener Alhani à son box, Je lui retire selle et filet, les pose délicatement au sol, puis je m’occupe du pansage du cheval. Alors que je le frictionne vigoureusement avec un bouchon de paille, je sens une présence à la porte. C’est Arthus. Je m’approche de lui, profitant de cet instant pour m’excuser platement. Il écarte mes excuses d’un geste de la main et d’un sourire.
« Avec Belvis et Enselin, nous voulons faire un tour à cheval dans les environs. Ces prochains jours, si le temps le permet. Nous avons besoin de quelqu’un qui connaisse bien les alentours. Accepterais-tu de nous guider ?
- Bien sûr ! En plus ça fera un bien énorme aux chevaux.
- En effet, ils commencent à être nerveux. Ils ont besoin de sortir du manège. »
Je suis vraiment flattée, cela ne se refuse pas ! Partir en vadrouille avec des Gardes Royaux ! La classe ! Adieu ma réputation, définitivement, mais je m’en moque. Puis j’ai comme un doute. S’agit-il de visiter les campagnes qui entourent le bourg, pour faire prendre l’air aux chevaux ? Ou d’inspecter ces lieux ? Cela n’a pas du tout la même signification. Je continue à m’occuper d’Alhani, me disant qu’au fond cela n’a aucune importance pour moi. Les Gardes viennent de m’offrir un moyen de sortir du bourg.
Je suis presque euphorique pendant la soirée. Rien à voir avec hier.
Après le grand ménage, je monte me coucher. Je retrouve Niña. Contrairement à son habitude, elle ne joue pas à la princesse devant le miroir de ma coiffeuse. Elle est assise sur mon lit, en admiration devant le globe lumineux de Maître Jocelin. Nous échangeons un sourire et je viens m’asseoir en face d’elle.
« Niña, je suis contente de te voir. J’ai énormément de choses à te raconter !
- En effet, j’ai appris que tu vas chevaucher en charmante compagnie. »
Mais comment fait-elle pour être si rapidement au courant ?
« C’est vrai. Mais c’est d’autre chose que je souhaite te parler. »
Je lui raconte ma rencontre avec le lutin qui ressemblait à une vieille branche, ainsi que la protection inhabituelle dont je fais l’objet. Niña m’écoute attentivement.
« Tu n’es pas la seule à qui ses proches déconseillent de sortir. Tous les jeunes gens du bourg ont reçu des mises en garde. Certains disent que les portes du bourg sont plus surveillées que d’habitude. Ta rencontre avec un lutin est intéressante. Il y a une rumeur parmi les nôtres. Tu dis que l’objet que tu l’as aidé à récupérer ressemble à un petit coffre ? Je me demande si… cette rumeur serait donc fondée…
- Niña, j’ai du mal à suivre, est-ce que tu pourrais terminer tes phrases ?
- Il faut que je me renseigne, jeune humaine. Si les rumeurs de mon peuple sont justes, je serai la première à te conseiller de rester à l’abri le soir venu ! Laisse-moi le temps d’en apprendre plus.
- C’est entendu ! »
Je commence à m’inquiéter sérieusement pour la première fois. Si les lutins eux-mêmes craignent quelque chose, c’est étrange. Niña est songeuse.
« Ce globe de lumière est une merveille. Il utilise de la très vieille magie, il me parle… »
Je ne l’ai jamais vue si sérieuse, elle est subjuguée par la sphère. Sans la quitter de ses yeux noirs, elle ajoute :
« Ne t’en sépare pas, jeune humaine. Elle pourra te rendre bien des services, même lorsque sa lumière faiblira et s’éteindra. C’est un bien beau cadeau que l’on t’a fait là. »
Je suis perplexe, car des globes lumineux comme celui-ci, j'en ai toujours vu à l’école ou chez Maître Jocelin.





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