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Je vous invite dans mon univers avec sa touche fantasy - fantastique assumée, y compris dans les cuisines et dépendances. Merci de ne pas poser vos pieds sur la queue des chats ! Pour tout savoir sur la bannière, cliquez ici.



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Je vous souhaite par avance une bonne lecture.


(illustration : Alda)

Ch. 1 "Mutine lutine"
Ch. 2 "Tristhan et Atalaï"
Ch. 3 "La routine mon amie"
Ch. 4 "L'auberge (...)"
Ch. 5 "Une nouvelle (...)"
Ch. 6 "Altération"
Ch. 7 "Les plateaux de l'Ars"
Ch. 8 "La morsure"
Ch. 9 "Aleenor la grande"
Ch. 10 "Le conseil (...)"
Ch. 11 "La bibliothèque"
Ch. 12 "Le chancelier"
Ch. 13 "Quelques brasses"
Ch. 14 "Soirée royale"
Ch. 15 "Droit vers l'est"
Ch. 16 "Apparaître et..."
Ch. 17 "La chute"
Ch. 18 "Solstice d'été"
Ch. 19 "Convalescence"
Ch. 20 "La source"
Ch. 21 "La poursuite"
Ch. 22


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Vendredi 13 janvier 2006
Dans les pas de Roanne - Chapitre 5 "Une nouvelle année sanglante" - Partie 1 - Tous droits réservés -


31ème jour du douzième mois.

 

La fête du solstice d’hiver va débuter, elle s’annonce terrible cette année. Juste après les dernières retouches sur les décorations de la taverne, je monte au salon de thé pour enlever Tynha, suivie de près par Alhia. Nous nous enfermons toutes les trois dans nos combles, à vider les armoires afin de choisir nos tenues. Evidemment, nous avons passé les soirées précédentes à la même occupation, mais nous chipotons quand même. Il est beaucoup plus facile de trouver des coiffures originales et des améliorations dans nos vêtements en nous entre-aidant. Nous sommes bien contentes que les nobles clients qui mettaient l’auberge sans dessus-dessous nous aient quitté juste après la dernière chute de neige. Seul un musicien-poète n’a pas souhaité les suivre, déclarant avec emphase qu’il avait trouvé ses muses à Niwerand. J’imagine que la vue de Tynha y est pour beaucoup. C’est un homme auquel j’ai du mal à donner un âge. Il a les traits fins, de longs cheveux blonds retenus par un catogan et un bouc dont la tresse est fermée par un bijou. Il porte des bagues, fait des manières, mais il est évident qu’il apprécie les femmes. Oedun est un charmeur.

Nous avons presque fini de nous préparer, lorsque je me souviens d’un détail. J’abandonne les filles, leur donnant rendez-vous dans le salon de thé. Il vaut mieux éviter la cuisine, sinon nous n’allons pas sentir la rose pour le reste de la soirée, vu tout ce qui s’y mitonne. Je ne m’attarde justement pas au milieu des marmites, j’ouvre la porte et sors dans le potager. Je remonte jupe et jupons au dessus de mes genoux d’une main, et je me rends près des fruitiers, une lampe dans l’autre main. Je la pose sur une surface de sol dégagé. La flamme vacille à peine. Il n’y a plus le moindre souffle de vent depuis deux jours. Je cherche des hellébores, ces jolies fleurs qui bravent le froid pour s’ouvrir au cœur de l’hiver. Monik les appelle des pieds de griffon. Je me demande bien pourquoi. J’en trouve sous un arbre nu.

Je me débrouille de mon mieux à la lueur de la lampe. Une fleur blanche pour les cheveux châtains clairs, presque blonds, de ma sœur. Une fleur vieux rose veinée de pourpre pour la blonde Alhia. Et pour moi, une fleur presque blanche, veinée de vert. Je rentre rapidement, car il fait froid. J’ai à peine le temps de noter que le ciel est dégagé, la lune et ses lunulles sont en phase décroissantes, les étoiles sont assez visibles. Je vois une ombre derrière la porte. Il semblerait que quelqu’un soit en train de m’observer, ou de m’attendre. Mais au moment où j’entre dans la cuisine, celle-ci est vide.

Je hausse les épaules, cela n’a aucune importance. Je file par l’escalier de service rejoindre le salon de thé.

Nous descendons un peu plus tard, chacune avec une coiffure différente, et un pied-de-griffon emprisonné à l’intérieur.

Ce qui est agréable lorsque nous fêtons la nouvelle année, c’est l’ambiance détendue. La plupart des gens restent chez eux, en famille. Pour ceux qui se joignent à nous, la taverne est ouverte toute la nuit. Les tables ont été poussées et alignées pour former un grand banquet et libérer de la place pour danser. Il n’y a pas vraiment de service, ce qui me laisse une liberté inhabituelle.

Lorsque nous entrons, Oedun le musicien-poète met déjà de l’ambiance avec sa guitare. Il est accompagné par des jeunes de l’âge de Tynha qui tapent en rythme sur des tambourins. Nous avons quelques connaissances qui vont venir, avec des instruments à vent. Je me promets de danser jusqu’à épuisement. Pour commencer, je jette un œil sur la table, puis sur la cheminée. Par réflexe, je vérifie le feu.

Belvis, Enselin et Arthus arrivent et nous avons droit à des compliments sur nos tenues. Compliments que nous leur retournons car ils portent des costumes fort bien coupés, certainement une tenue officielle de la Garde Royale. Maître Jocelin nous rejoint dans la soirée, ainsi que Maître François et son épouse.

La soirée passe vite. Les cruchons de cidre, de bière et de vin se vident rapidement. Les assiettes repartent à la cuisine comme si elles étaient propres. J’avoue que nous avons aussi bu quelques alcools plus forts, et Tynha a déjà les joues bien roses. Elle est l’une des premières à entraîner son homme dans une danse.

Alhia, que rien ne démonte et qui obtient toujours ce qu’elle veut, invite Enselin. Tout le monde danse. J’attends un peu, qu’un cercle se forme, et je viens me glisser dedans, suivie par Belvis qui me demande de bien vouloir l’aider pour les pas. J’en suis très amusée, je lui apprends. Je vois que Monik est à côté de lui et le guide aussi. De l’autre côté du cercle, presque en face de moi, Arthus se débrouille plutôt bien. Il dépasse largement ses voisines, et même les voisins de ses voisines. C’est assez amusant comme vision. Il faut que j’arrête de m’attendrir béatement, c’est un Garde Royal ! Il est fiancé ! Je lui souris sans insister et pose mon regard sur les autres danseurs. Les heures passent joyeusement. Nous fêtons dignement le changement d’année.

Je m’arrête régulièrement pour reprendre mon souffle ou boire, n’avalant plus que de l’eau. Il n’est pas utile que je me mette à danser sur la table. Pourtant j’en ai bien envie… ce qui signifie que j’ai déjà trop abusé du rouge de Vaiseaux et du whiskey des landes d’Agarand.

Tynha et Batysth finissent par partir en douce. L’ambiance retombe petit à petit. Il ne reste plus que les Patrons, Alhia, les trois Gardes, quelques clients de l’auberge. Nous rangeons la taverne. Les Patrons montent se coucher et je termine avec Alhia et les Gardes. Lorsque nous montons dans les combles, je fais remarquer à Alhia qu’elle a un petit sourire bête. Elle glousse mais ne m’en dira pas plus. Nous nous séparons. Je retire mes vêtements sans hâte, m’étire et me glisse dans mon lit. J’ai de la musique plein la tête. Mais le cœur en plomb.

 

1er jour du premier mois.

 

Le premier jour de la nouvelle année se déroule comme au ralenti. Alhia a mal à la tête. Je me sens un peu nauséeuse.

 

6ème jour du premier mois.

 

La semaine a été calme. J’ai repris l’habitude de monter à cheval l’après-midi, avec Alhia. Nous restons au manège car les Gardes n’ont plus besoin de moi pour inspecter les alentours au nord de Niwerand. De plus il leur serait difficile de chercher discrètement des traces sous le regard perspicace de ma blonde amie.

Les soirées à la taverne sont enlevées. Oedun joue les séducteurs sous le regard amusé de nos compagnons. Je l’ai qualifié, hier, de « poétaillon de pacotille », ce qui l’a fait rire. Il se venge cependant, me composant ce soir une chanson parodique bien sentie sur les serveuses.

 

7ème jour du premier mois.

 

C’est au moment où je baisse ma garde que je me retrouve de nouveau face à face avec Arthus, à l’écurie. Il souhaite me parler, je n’ai aucune raison de refuser. Je le suis dans la réserve de foin. Le sac est sagement suspendu à sa poutre, mais Enselin n’est pas présent pour lui taper dessus. C’est mon jour de pause, j’ai tout mon temps. Mais je sens l’angoisse monter rapidement, car je me doute que ce rendez-vous n’est pas pour mes beaux yeux. Je n’ai pas envie d’entendre des questions auxquelles je ne peux répondre.

Pourtant cela se passe bien. Arthus fait preuve de tact. Il m’interroge sur mon frère. Sur son caractère, ce que je pense être ses points forts… et ses points faibles… je me souviens de la lettre de Tristhan, je prends garde à mes réponses. Je ne voudrais pas lui faire de tort involontairement. Je me demande si Arthus n’a pas dans l’idée de le prendre avec lui à terme, comme il l’a fait avec Enselin et Belvis.

Je parle donc de mon frère sans trop me dévoiler. J’essaye de ne pas trahir à quel point il me manque.

C’est alors que Belvis déboule dans la réserve. Il descend à peine de cheval et il a l’air secoué. « Ça y est. Nous avons quelque chose ! ». Il prend conscience de ma présence et se tait. Arthus me regarde sans sourire. « Nous te raccompagnons, ainsi qu’Alhia, à l’auberge. Je compte sur toi pour ne rien dire à ce sujet. »

Flûte, pour une fois que cela devenait intéressant !


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Dimanche 11 décembre 2005
Note : cette partie remise en ligne le 11 décembre 2006 (et non 2005, ça c'est juste pour que cela reste à la bonne place dans le blog) s'est vue ajouter le courrier de Tristhan, pour plus de lisibilité.
Ce qui explique qu'elle est nettement plus longue que les autres parties de ce chapitre.
Chwip, encore une fois, est passée par là côté remarques et conseils, toujours aussi pertinente. Ce qui fait que le courrier n'a plus grand chose à voir avec le premier jet, qui doit encore être visible dans "Les extras de Roanne". Vous pourrez vous amuser à comparer, vous verrez la nette amélioration du style !



Dans les pas de Roanne - Chapitre 4 "L'auberge affiche complet" - Partie 5 - Tous droits réservés -


25ème jour du douzième mois.

 

Malgré la soirée savoureuse que j’ai passée, j’ai eu un sommeil agité. Je me suis réveillée avec un profond mal-être chevillé au creux de l’estomac. Je ne sais pas trop d’où ça vient. Les questions d’Arthus ont certainement réveillé ce côté que je cache bien en temps normal, cette angoisse qui m’étreint lorsque l’on m’oblige à revenir sur des souvenirs qui me semblent perdus. Ca me travaille terriblement. Il y a d’autres points qui me perturbent. Tout le monde semble évoluer. Mon frère va enfin embrasser la carrière dont il rêvait, Tynha semble s’installer durablement avec Batysth, j’ai appris des choses positives du côté de plusieurs de mes amis. Mais pour ma part, je me sens à l’étroit. Rien ne change dans ma vie. Elle est confortable, mais j’ai l’impression d’être bloquée. Si cela continue, je vais me faner et devenir une vieille dame qui n’aura rien d’intéressant à raconter. Je préfère ne pas penser au jour où les Gardes Royaux retourneront à Aleenor. Il faut bien que je l’avoue, je commence à en pincer pour Arthus. Terrible quand même ! Cette grande gigue n’est pourtant pas du tout mon genre. Il a au moins dix ans de plus que moi. Mais je me sens bien en sa présence, presque aussi bien qu’avec mon frère. Alors que d’habitude je garde toujours une réserve avec les hommes. J’ai eu des expériences désagréables. Ils ont le don de comprendre toujours tout de travers, et bien entendu c’est toujours les femmes qui sont trop compliquées.

Il faut que je me reprenne. Je ne suis pas une adolescente, je dois me raisonner.

Il va falloir que je fasse attention. La compagnie d’Arthus est trop plaisante pour que je l’évite. D’ailleurs il ne comprendrait pas. Ou plutôt si. Sa perspicacité pourrait s’avérer agaçante. Je dois prendre garde à mon comportement, il ne doit pas être idiot et déplacé. Donc, je vais jouer l’amie avec laquelle on s’amuse bien. Ma spécialité.

Le temps est à l’image de mon humeur : exécrable. D’un gris tellement sombre qu’on a la sensation de passer la journée dans un éternel crépuscule d’hiver. La neige ne tombe pas encore. En début d’après-midi, je m’apprête pour me rendre à l’Ecurie. Je veux profiter de ma dernière journée de liberté avant que Monik ne m’emprisonne dans la taverne pour ses décorations de fin d’année. Objectivement, à l’approche du solstice, je n’ai plus l’impression que les nuits s’allongent. Tout me semble aussi figé que ma modeste petite vie. Il faut que je me secoue. Ce qui m’énerve c’est que j’ai maintenant promis de ne pas partir me balader seule, alors que j’en aurais bien besoin. Je n’ai nulle envie de déverser ma bile sur de tierces personnes.

Mais j’ai une surprise de taille en arrivant à l’Ecurie de Maître François. Alhia m’attend et elle ne semble pas aller bien du tout. Elle a toujours sa prestance naturelle, mais il y a quelque chose que je reconnais dans ses yeux, qui sont d’ailleurs rougis et ce n’est pas par le froid. Elle m’attend à l’entrée, de toute évidence elle ne souhaitait pas voir d’autres personnes pour le moment. Nous nous serrons l’une contre l’autre et j’attaque la première.

« Moi qui pensais, en me levant ce matin, que rien ne me réussissait… ça ne me fait aucun plaisir de sentir que ce n’est pas mieux pour toi. Que se passe-t-il ?

- Une énième dispute avec mon père. Ma mère n’a même pas cherché à calmer le jeu. Je prends mes distances avec eux, au moins quelques temps. Mais c’est difficile. Le bourg est trop petit pour que je leur échappe.

- C’est plus grave que d’habitude ?

- Oui. Mon père a exigé que je passe le Nouvel An avec eux, dans la maison de campagne d’un notable du Havre. Dont le fils est célibataire, évidemment. Ils veulent toujours me marier ! Peu importe avec qui du moment qu’il est de bonne famille ! »

Je reprends mon amie dans mes bras. Je la plains du  fond du cœur. Sa situation n’est absolument pas plus confortable que la mienne.

« Ton père te menace de te couper les vivres ? 

- Il ne le pourra pas. Même si elle cherche aussi à me forcer la main, ma mère a trop d’affection pour moi et elle m’a déjà mise à l’abri. Elle a partagé ses propres biens entre Annha et moi de façon à ce que nous soyons autonomes. Je ne pensais pas que mon père, mon propre père, menacerait de me mettre à la porte si je continuais « mes frivolités » (elle renifle d’un air écœuré). Du coup, c’est moi qui ai claqué la porte. Je te demande asile, mon amie.

- Tu es la bienvenue. Je pense que tu pourras garder un peu d’aise car Tynha te prêtera sa chambre. Elle n’y dort plus beaucoup. »

Nous nous avançons dans l’Ecurie. Je n’ai plus envie de monter à cheval. Des flocons de neige commencent à tomber, et le vent se met à souffler en bourrasques. Nous trouvons maître François et discutons un peu avec lui. Nous lui parlons de la situation d’Alhia. De toute façon je ne donne pas une journée pour que l’ensemble du bourg soit au courant. Jetant un regard inquiet au sombre plafond nuageux, notre maître d’équitation nous suggère d’aller nous mettre au chaud au salon de thé, avant que la tempête ne se déchaîne, nous empêchant d’y voir à deux mètres. Nous passons tout de même dire bonjour aux palefreniers, aux cavaliers que nous connaissons ainsi qu’aux Gardes Royaux.

Puis nous retournons aux Trois Dragons, bras dessus, bras dessous, papotant à mi-voix. Petit à petit, nous soignons nos peines ensemble. Nous passons par le potager pour que je puisse installer Alhia dans la chambre de Tynha. J’en profite pour passer me changer dans ma mansarde. Mon pantalon en cuir et mes bottes ne conviendraient pas pour le salon de thé. J’enfile un joli ensemble dans les tons prune, sur lequel Niña a ajouté sa touche personnelle.

J’espère que la petite Danthienne va bien et qu’elle sera rapidement de retour. Elle commence à me manquer.

         Lorsque nous arrivons au salon de thé, Tynha me saute dessus. « Une lettre de Tristhan ! Une lettre de Tristhan ! ». Je n’en reviens pas, je lui arrache des mains. Je dévore, Alhia lisant par-dessus mon épaule :

« Aleenor, dixième jour du dernier mois de l’année.

Chers parents, chères petites sœurs,

        Je vous écris pour vous donner des nouvelles de mon voyage et de mon arrivée à Aleenor. L’hiver nous a rattrapés, pourtant nous avons tout de même rallié la capitale sans difficulté. Nous avons chevauché à peine dix-sept jours. Je vous passe les détails du voyage, mais il est très clair que plus on approche d’Aleenor, plus les routes sont de qualité. Mon courrier, je l’espère, vous parviendra rapidement, rien n’est certain. Il neige certainement dans le comté à cette époque de l’année, ce qui ralenti énormément les échanges postaux, vous le savez bien. Je vais quand même tenter de faire passer ma lettre par des relais postaux draconiques, afin de gagner quelques jours. J’aimerais que vous ayez de mes nouvelles avant la fin de l’année.

Cela fait maintenant trois jours que je découvre les structures de la Garde Royale et de son Académie. Je n’ai pas eu un instant à moi. C’est impressionnant. Tout est à l’image d’Aleenor : démesuré. Les bâtiments sont immenses, les manèges gigantesques (oui Roanne, tu as bien lu : il y a plusieurs manèges !). Les écuries sont si grandes, si belles, qu’elles peuvent faire concurrence à de petits châteaux.

Nous sommes suffisamment proches de l’Université, nous pouvons profiter de sa bibliothèque. Je m’y suis rendu hier, c’est un endroit incroyable. Il m’est difficile de tout vous décrire, je reste cependant persuadé que cela vous plairait énormément.

Je m’entends particulièrement bien avec Ghislain, l’autre élève de Maître Habertii que vous avez vu à l’auberge. Actuellement, je partage son logement. C’est grand, très confortable (voilà qui va rassurer Monik, je l’espère). Je suis arrivé avec si peu d’effets personnels à Aleenor que l’on m’a octroyé une bourse afin que je puisse acheter un minimum d’affaires. Du côté des vêtements officiels de la Garde Royale, j’ai effectué des essayages qui m’ont franchement ennuyé. Il fallait en passer par là.

Cela me permet, en tout cas, d’affirmer que les boutiques d’Aleenor plairaient énormément aux filles. Il y en a partout ! Pour tous les goûts !

J’avoue que je suis un peu perdu. Heureusement, avec l’aide de Ghislain, j’espère trouver mes marques. Je suis surtout surpris par cette impression que tout va toujours très vite. Aleenor semble être une ville qui ne dort jamais.

A noter, au cours du cinquième mois, chaque année, la totalité des Gardes présents dans la capitale défilent devant le Roi en personne. J’aimerais vraiment que vous puissiez assister une fois à un tel événement. En attendant, je vais m’accrocher, car la formation n’est pas facile, je dois encore faire mes preuves. J’ai de nombreux points à travailler, ou à perfectionner : encore une fois, je préfère vous passer les détails.

Atalaï a grandement impressionné à notre arrivée. C’est un étalon réellement exceptionnel. Roanne, Thomas, je compte sur vous pour remercier encore une fois Maître François de me l’avoir confié.

Je vous écris devant une fenêtre qui donne sur les toits d’Aleenor. C’est une vue à couper le souffle, très différente de Niwerand.

Vous me manquez terriblement.

Je ne peux pas vous en dire beaucoup plus aujourd’hui. Je vais donc suspendre l’écriture de mon premier courrier. Ce soir, nous sortons fêter mon entrée à l’Académie. Je vais découvrir ce qu’est, à Aleenor, l’équivalent de la taverne des Trois Dragons. Ca promet !  Si c’est à l’image de ce que j’ai pu observer en trois jours, je ne suis pas au bout de mes surprises.

Je vous embrasse tous chaleureusement,

Tristhan. »

Une courte lettre m’est destinée, cachetée à la cire. Je la lis rapidement.

« Roanne, j’espère que ton éternelle curiosité ne te pousse pas à espionner les Gardes Royaux restés à Niwerand. Ils ont leurs affaires propres à mener, tu risquerais des ennuis à y mettre ton petit nez sans arrêt.

Je compte sur toi pour ne pas prendre à la légère mon conseil. D’autant plus que Thomas te l’aura certainement déjà donné. Essaye de tenir ta promesse de continuer à monter à cheval. Passe mes amitiés à Alhia, sa sœur, et mes amis. Dis-leur qu’Aleenor est un peu fade sans eux. Sans toi aussi d’ailleurs. J’espère que vous parviendrez à m’y rejoindre quelques temps, après le retour des beaux jours.

Je t'embrasse. Il me tarde déjà de te revoir.

Ton frère qui t'adore. »

Je replie ce courrier, le glissant dans une poche sans le partager avec ma sœur et nos amies. Je ne me demande pas pourquoi Tristhan insiste autant pour que je conserve une distance avec les affaires des Gardes Royaux.

C’est trop tard, j’ai déjà franchi la limite depuis longtemps.

Nous passons l’après-midi coupées de la tempête de neige, à nous régaler de la longue lettre de notre frère. Nous échangeons un regard, avec Alhia, je sens que nous nous comprenons. Il nous faudra un jour quitter Niwerand pour profiter une fois au moins dans notre vie des fastes de la capitale.

La soirée passe. J’essaye de reprendre en douceur des relations normales avec les Gardes Royaux. Mais ils ne semblent pas plus en avoir envie que moi. Je ne peux plus les considérer comme de simple clients, nous avons trop sympathisé à l’Ecurie, et la soirée d’hier à resserré nos liens. En plus Alhia s’est jointe à eux, donc je n’insiste pas et me mêle naturellement à leur conversation tout en assurant mon service. Je fais cependant attention dans mes manières vis à vis d’Arthus. Ils montent tous se coucher bien avant moi, puisque je dois assurer la fermeture et le nettoyage de la taverne.

 

26ème jour du douzième mois.

 

Je commence à attaquer les décorations. A ma grande surprise, cela avance vite. Habituellement, je m’en occupe avec Monik, et Tynha lorsque le travail au salon de thé lui laisse un peu de temps. Cette année, c’est différent. Alhia est présente en renfort, ainsi que trois Gardes Royaux qui ont décidé de laisser les chevaux tranquilles vu le temps qu’il fait. Il sont de retour à la taverne dès le début de l’après-midi.

Forcément, il y a un moment où cela dégénère. Chacun n’en fait qu’à sa tête et la décoration devient littéralement anarchique. Ma mère reprend les choses en main, et orchestre tout le monde. Belvis et Enselin partent avec Petit Mark pour l’aider, ils ramènent à eux-trois d’incroyables quantités de feuillages, de belles branches mortes tortueuses, du houx, du gui. Ils ont mérité de se mettre au chaud devant la cheminée : ils sont trempés comme des soupes.

Lorsque nous en avons terminé, la décoration est déjà très bien avancée. La Patronne est ravie.

« Parfait ! C’est parfait ! »

Elle peut le dire, la décoration de fin d’année n’a jamais été aussi réussie !  Et pourtant, il nous reste presque cinq jours pour l’améliorer. Ce que j’apprécie le plus, c’est que tous ces feuillages apportent un aspect naturel et joyeux à la taverne, ainsi qu’une délicate odeur de verdure.

 

29ème jour du douzième mois.

 

Alhia et son père ne se parlent plus. Ils s’évitent. Je sais que sa mère est passée la voir et lui a donné rendez-vous au salon de thé. Mais il n’en est rien ressorti de bon. Alhia est restée muette pendant la soirée qui a suivi, butée.

De mon côté, j’apprends qu’Arthus est fiancé. Comme ça, par hasard, au détour d’une conversation menée par ma meilleure amie. Ca me fait effet étrange, je l’avoue. D’une certaine façon c’est libérateur. Son cœur est pris sans équivoque. Mais le mien a subit un gros pincement. J’ai envie de me donner des gifles. Cet homme là n’est vraiment pas pour moi !

 

31ème jour du douzième mois.

 

Mon moral est revenu et je chantonne en finalisant l’accroche de quelques branches de houx et de guirlandes. C’est la fin de l’après-midi. Cette nuit nous fêterons le changement d’année ainsi que le solstice d’hiver. Alhia vient m’aider et reprend l’air avec sa belle voix grave. Tynha nous rejoint à son tour et chante avec sa voix plus haute.

        Les rares clients présents à cette heure-ci s’arrêtent de parler pour nous regarder et nous écouter. C’est vrai que nous chantons plutôt bien. D’ailleurs, nous comptons bien passer la nuit à chanter et danser. Il n’y a rien de plus efficace pour oublier nos petites misères et voir la vie sous ses meilleurs côtés !


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Dimanche 11 décembre 2005
Dans les pas de Roanne - Chapitre 4 "L'auberge affiche complet" - Partie 4 - Tous droits réservés -


23ème jour du douzième mois.

 

Cela fait cinq jours que je parcours chaque après-midi les environs de Niwerand à cheval, toujours escortée. Les Gardes sont de bonne compagnie, je les apprécie de plus en plus. Même leur présence dans l’auberge est apaisante. Heureusement d’ailleurs, car les derniers arrivés ne sont pas des plus calmes. Mais ça ne fait pas de mal non plus le retour d’un peu de frivolité.

Je n’ai pas revu Niña depuis notre conversation autour du globe lumineux que Maître Jocelin m’a offert. Je suppose qu’elle est partie pour prendre les renseignements dont elle avait besoin, et qu’elle reviendra quand son petit confort lui manquera. Je ne m’inquiète vraiment pas pour elle. En attendant son retour, je prends des notes sur tout ce que je peux observer.

Cet après-midi, je m’apprête de nouveau à monter à cheval. Cette fois-ci, Belvis m’accompagne seul, car il souhaite retourner dans la forêt de l’ouest, alors qu’Enselin et Arthus ont décidé de partir vers le nord-est. Il n’a pas neigé depuis quelques jours, les routes et chemins sont dégagés et le sol gelé offre une bonne prise aux chevaux. Nous en profitons donc pour galoper à bon train jusqu’au domaine des Niwarec. Belvis tient les rennes de Pompom et je lui tends celles d’Alhani le temps d’aller chercher Alhia. Celle-ci est prête à nous suivre. Elle a un petit sac de voyage bien rembourré qu’elle me tend.

« Si jamais un jour j’ai besoin de m’inviter chez toi, je préfère avoir du change. »

Cela signifie qu’il y a encore des soucis avec ses parents, et que je risque de l’héberger dans les jours qui viennent. Cette idée ne me déplait absolument pas. Elle pourra emprunter la chambre de Tynha puisque celle-ci reste le plus souvent chez Batysth. Mais je n’ose pas parler de tout cela devant Belvis, donc je prends le sac sans questions, et me mets en selle. Alhia monte sur Pompom en prenant appui sur le bord de l’escalier de la grande demeure de ses parents, toujours élégante. Nous quittons le domaine au pas, pour laisser à mon amie le temps de s’échauffer un peu. Mais nous repartons rapidement à bonne allure en direction de la forêt. Nous essayons, avec Alhia, d’emmener Belvis aussi loin que possible. Mais les journées sont très courtes à l’approche du solstice d’hiver qui marque la fin de l’année. Nous ramenons Alhia au domaine des Niwarec alors que le soleil est déjà couché. Heureusement, le ciel est dégagé, la lune et ses deux lunulles sont pleines, et la neige reflète leur lumière ainsi que celle des étoiles. Ce qui nous permet, à Belvis et moi-même, de revenir tranquillement à Niwerand. Nous passons la porte sud juste avant qu’elle ne soit close pour la nuit. Pour le retour, j’ai pris les rennes de Pompom qui a l’air ravie de sa promenade. Je mets pied à terre dans la cours de l’Ecurie et je m’apprête à attacher la jument pour m’occuper d’Alhani en premier, quand Arthus et Enselin arrivent. Ce dernier me retire les rennes des chevaux des mains.

« Il est déjà tard, un palefrenier va s’occuper d’eux. Retourne à l’auberge avant que le père Thomas ne se fâche. »

Je remercie Enselin et me dépêche de rentrer sans demander mon reste. Il n’a pas tort !

Le service du soir est épuisant. Les derniers arrivés forment un groupe hétéroclite d’hommes et de femmes de la noblesse excentrique d’Agarand. Ils ont décidé d’aller passer l’hiver au Havre, pour profiter de la fin du chantier du voilier commandé par l’un d’eux. Ces rentiers sont accompagnés d’artistes : musiciens, chanteurs et poètes, qu’ils entretiennent. Cette joyeuse compagnie attire du monde dans la taverne depuis son arrivée. Il n’y a pas eu ambiance aussi festive depuis la semaine de la Mort-Thomb.

Pour ma part, j’assure mon service avec entrain, mais ce n’est pas simple. Certains hommes de ce groupe sont de l’espèce qui confond serveuses et hôtesses. Je dois me tortiller comme une anguille pour échapper à leurs doigts boudinés. J’essaye toujours d’effectuer le service en me plaçant du côté des dames. Ce qui me vaut une surprise qui fera se tordre de rire mes amies pendant plusieurs jours : l’une des dames semble apprécier le contact des autres femmes… je manque de lâcher mon plateau lorsqu’elle réussit à me caresser discrètement le bas du dos !

Non mais ! Vraiment !

Le Patron m’envoie parfois un regard d’encouragement. Il se rend bien compte que cette clientèle, plutôt inhabituelle ici, me demande beaucoup d’énergie.

Lorsque je monte me coucher, je suis épuisée. Et Niña n’est pas là. Je vérifie l’état de mon poêle et me couche rapidement.

 

24ème jour du douzième mois.

 

J’ai dormi d’un sommeil sans rêve. Une nouvelle perturbation vient du nord, nous la voyons arriver des les monts de Nameland. S’il s’agit d’une nouvelle tempête de neige, il faudra cesser les cavalcades en dehors du bourg. Pour moi, le solstice signifie la préparation d’une grande fête. Je vais passer les prochains jours à la taverne avec Monik. J’aimerais vraiment profiter avant de m’enfermer. D’ailleurs, aujourd’hui je ne travaille pas, ce qui me permet de passer la journée à cheval.

Dès le matin, nous partons plein nord avec Arthus et Belvis. Ils veulent aller le plus loin possible. Ils cherchent toujours leurs fameux « signes ». Nous pouvons admirer le front nuageux gris de cendre qui vient vers nous. Lorsque les bourrasques commencent à nous empêcher de parler normalement, nous faisons demi-tour. Il est inutile d’insister. De retour à l’écurie, nous nous occupons de nos chevaux. C’est le milieu de l’après-midi, mais il fait déjà très sombre. Je m’apprête à retourner aux Trois Dragons, avec dans l’idée de passer la soirée au salon de thé ou dans ma chambre à lire, lorsque Arthus me retient.

« J’ai besoin de te parler. Est-ce qu’il serait possible de se retrouver à la taverne ?

- Oui, aucun problème.

- Je te rejoins d’ici une heure. »

Belvis étant à côté pendant que nous prenons rendez-vous, je me doute bien qu’il ne s’agit pas d’une galanterie. Je me demande ce qu’Arthus peut avoir à me dire qui justifie que nous nous retrouvions autour d’une table. Je vais me laver, et je m’habille de façon sobre mais différente de la tenue que je porte lorsque je suis en service.

L’heure passe rapidement. Je rejoins Arthus à une table près du feu. La taverne est calme. Il semblerait que les Dames d’Agarand soient au salon de thé. Je compatis pour Tynha. Quant à leurs compagnons, je les ai vus entrer dans l’une des boutiques du bourg en revenant aux Trois-Dragons. Arthus me regarde puis commence.

« Ca s’est bien passé avec Alhia hier ?

- Oui. Elle n’a pas posé de questions indiscrètes, Belvis a dû te le dire. »

Je sens que je passe une sorte d’épreuve. Je continue, mal à l’aise.

« Pour elle, nous sommes juste partis en forêt pour sortir les chevaux et faire découvrir ce coin à Belvis. Et cette promenade s’est très bien déroulée. »

J’évite d’ajouter que je pense Alhia fort déçue par l’absence d’Enselin. Je suis un peu tendue car je ne sais pas vraiment où Arthus veut en venir. Il le sent très bien, j’en suis certaine, je m’oblige donc à respirer et à me détendre. J’attends tranquillement la suite.

« Je souhaitais te remercier pour ta disponibilité. Tu nous as beaucoup aidé, avec patience et discrétion. Je voulais juste te mettre en garde pour le sérieux de cette histoire. Il existe réellement un animal dangereux à abattre.

- Arthus, je te promets d’être une fille sage. Je ne chercherai pas à sortir seule tant que cette affaire ne sera pas réglée. »

Il me sourit franchement de mon impertinence. Après quelques échanges, nous nous moquons tous les deux de la protection dont je fais preuve de la part de mon père, bien que je ne sois plus une enfant depuis de longues années. Nous discutons aussi des progrès d’Enselin au manège. Je profite de l’occasion pour demander si la forme de son nez est due à la vengeance d’un sac, et Arthus rigole de plus belle. Il me confit qu’Enselin a bien eu le nez cassé, lors d’un combat. Je repense à Alhia qui trouve que cela donne encore plus de charme à son Garde préféré.

La discussion continue alors que l’heure passe. Je sens qu’Arthus n’a pas abordé le sujet pour lequel il souhaitait me parler. Des clients arrivent et me font signe. Je leur annonce que je ne suis pas de service. Après réflexion, je propose à Arthus de nous rendre dans un salon privé pour ne plus être dérangés. Il accepte. Je suppose qu’il ne soucie pas plus de sa réputation que moi de la mienne. Arthus s’installe dans un fauteuil, dans une petite pièce agréable et chaleureuse. Je remets du bois dans la cheminée, et je m’assoie à mon tour.

Le regard du Garde Royal devient grave.

«  Roanne, j’aimerais en savoir plus sur Tristhan et toi. 

- Je ne m’attendais pas à une telle question. Que veux-tu savoir exactement.

- J’ai conscience d’être indiscret. J’aimerais savoir comment vous êtes arrivés ici. J’ai compris que Thomas et Monik vous ont adoptés. J’ai voulu en savoir plus dès que j’ai rencontré ton frère. Mais je n’ai pas eu le temps de lui poser la question. Et si j’enquête sur toi, tu finiras tôt ou tard par le savoir. Je préfère donc te le demander en toute franchise. 

- Pourquoi ne pas l’avoir demandé au Patron ?

- Oh ! C’est juste qu’il fait presque deux mètres de hauteur et qu’il n’a pas l’air d’apprécier qu’un homme s’intéresse de trop près à l’une de ses filles.»

Il me lance un regard malicieux qui me fait rire. Je me prépare à répondre à sa question.

« C’est délicat. Je peux parler de notre arrivée à Niwerand, mais pas de notre enfance. Je n’en ai aucun souvenir. Tristhan non plus. Du plus loin que je me souvienne… J’ai ouvert les yeux dans une sorte de chalet. Il y avait trois hommes barbus. J’étais fatiguée, mais ils m’ont rapidement remise sur pied. J’étais encore une fillette. Tristhan était lui aussi un enfant, pas encore adolescent. Nous ne comprenions pas vraiment ce que nous disaient les trois hommes. J’ai senti qu’on nous posait des questions, mais je ne parvenais pas à y répondre. Une fois en état de voyager, nous avons été emmenés ici pour être confiés à l’Erudit et au Maire de Niwerand. J’ai compris bien plus tard que deux des trois hommes étaient des bûcherons et l’autre un garde forestier.

Ils nous ont trouvés seuls, errant dans la grande forêt de Nameland. Nous ne savons pas d’où nous venons. Il est impossible que des enfants aient pu traverser les monts de Nameland. Peut-être les avons-nous contournés ? Dans ce cas, combien de temps avons-nous été livrés à nous-mêmes ? Notre passé n’est que questions. »

Je suis mal à l’aise, comme toujours lorsque j’en parle. Je n’apprécie pas que l’on me force à me rappeler la triste réalité. Je suis une enfant abandonnée. Arthus m’encourage à continuer d’un regard. Je poursuis courageusement.

« Rapidement à notre arrivée, nous avons été adoptés par les Patrons. Pendant l’année qui a suivi, nous avons révélé que nous savions déjà écrire, et nous avons appris à maîtriser le langage. Tynha est arrivée à son tour. Tristhan a montré d’incroyables dispositions pour les soins aux chevaux, mais aussi en tant que cavalier. Moi aussi, en  moins douée. »

Arthus fait une sorte de rictus, il ne semble pas tout à fait d’accord avec moi. Je  préfére l’ignorer :

« Nous avons souvent été questionnés. Avec le temps, nous avons oublié notre langue maternelle. Nous ne savons même pas notre âge avec précision. J’aimerais bien te répondre davantage, mais sincèrement je ne le peux pas. J’ai déjà répété tout ça des dizaines de fois. »

Arthus n’insiste pas, il semble pensif.

On frappe à la porte. Je vais ouvrir et me retrouve nez à nez avec Enselin. Belvis est derrière lui. Ils cherchaient Arthus. Je prends rapidement ma décision :

« Entrez ! Nous pouvons rester ici pour manger au calme, si vous acceptez ma présence. »

Ma proposition est retenue. Je vais chercher de quoi restaurer tout le monde, aidée par Arthus. Il entre dans la cuisine pour la première fois, et découvre les lieux d’un regard. Je prépare deux plateaux bien chargés. Arthus toussote et je me retourne.

« Je te remercie. Tu avais raison. Ce qui vous est arrivé, à toi et à Tristhan, est délicat à expliquer. 

- Ce n’est pas facile de grandir sans souvenirs. C’est franchement perturbant. Pendant plusieurs années, nous avons découvert que nous savions faire des choses… sans savoir comment nous les avions apprises, ni de qui. Je suis persuadée que nous sommes d'un autre peuple, mais nous ne savons rien de lui.

- Je comprends. J’aurai certainement d’autres questions à te poser, et j’espère que tu n’y verras pas d’indiscrétion de ma part. »

Je lui donne mon accord d’un signe de tête.

« Dépêchons-nous de retourner au salon avant que tes deux acolytes ne dévorent les fauteuils. »

Nous prenons chacun un plateau et j’ouvre la marche.

La soirée avec les trois Gardes Royaux est exquise. Ce sont des hommes cultivés, ils me parlent d’Aleenor et des attraits de la capitale. Quand je pense que j’aurais pu passer la soirée à m’ennuyer dans ma mansarde…


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Dimanche 11 décembre 2005
Dans les pas de Roanne - Chapitre 4 "L'auberge affiche complet" - Partie 3 - Tous droits réservés -


19ème jour du douzième mois.

 

J’ai pris le temps de discuter longuement avec Monik. Nous commencerons à préparer les décorations pour le changement d’année dans une semaine. Cela me laisse encore un peu de liberté. Ensuite, je passerai les après-midi de la fin du mois à aider la Patronne. Il faut que je prévienne Maître François et les Gardes Royaux, qu’ils ne comptent pas sur ma présence à l’Ecurie pendant cette période. J’espère que nous irons chevaucher dans les extérieurs du bourgs aujourd’hui même : le temps s’y prête bien. Sinon je demanderai à Petit Mark si ça ne le tenterait pas, une balade à pieds, dans la semaine. Il y a peu de chance qu’il accepte ma proposition, mais sait-on jamais. Je n’ai rien à perdre : je n’ai pas envie de rester enfermée. Notre bourg et ses maisons à colombages sont agréables, mais le tour est rapidement fait.

En attendant, je me prépare pour me rendre à l’Ecurie. En croisant les doigts très forts pour une balade dans la neige plutôt que pour une heure de dressage. La reprise d’hier m’a laissé quelques courbatures après les six jours de pause qui l’ont précédée. J’avoue que je suis bien culottée de m’en plaindre, c’est un privilège de pouvoir prendre de tels cours. Sans débourser un sou. Mais depuis que le message m’a clairement été passé d’éviter mes promenades en campagne, je n’ai jamais eu autant envie d’y aller.

J’arrive à l’Ecurie pour trouver Alhani déjà préparé par l’un des palefreniers de Maître François. Belvis et Arthus sont prêts à monter à cheval. Enselin ne se joindra pas à nous : il reste en tête à tête avec Le Maître des lieux, le pauvre !

Je me place en selle. Il est plus facile de discuter en étant à la même hauteur que mes interlocuteurs.

« Messieurs, dans quelle direction souhaitez-vous être guidés ?

- J’aimerais jeter un œil à la lisière de la forêt que j’ai aperçu, en allant te chercher. »

Arthus m’a répondu le premier, Belvis me questionne aussitôt :

« Est-ce que nous aurons le temps de nous attarder sur cette partie-là ? C’est bien en direction de l’ouest ?

- Nous avons largement le temps, à cheval, d’aller jusqu’à la forêt et d’en longer ensuite la lisière en direction du sud. En tenant une bonne allure, nous serons de retour à la porte sud avant la nuit. »

Les deux gardes acquiescent pendant que nos chevaux prennent au pas la direction de la sortie du bourg.

Après avoir quitté celui-ci, nous laissons nos montures s’échauffer quelques minutes. Nous vérifions nos sangles, puis nous passons au trot. Rapidement, nous quittons la route du Havre pour prendre la direction de la forêt, plein ouest. La voie est trop étroite pour chevaucher à trois de front. Elle laisse juste la place au passage d’une charrette. Arthus reste à ma droite tandis que Belvis ferme la marche. Plusieurs fois, nous ralentissons l’allure pour que les gardes puissent m’interroger. J’apprends qu’ils connaissent un peu les environs au nord-est du bourg, car ils y sont déjà allé. Mais sans personne du coin pour les guider, ils n’ont pas vraiment trouvé ce qu’ils cherchaient.

« Et que cherchiez-vous ? »

La question m’a échappé. Je la regrette aussitôt formulée, je sens que j’ai manqué de discrétion. Arthus jette un regard à Belvis. Nous sommes côtes à côtes, car nous avons remis nos chevaux au pas, à l’approche de la forêt. A ma grande surprise, Arthus me répond :

« Thomas ne souhaitait pas que je fasse appel à toi pour nous accompagner. Il ne voulait pas que tu sois au courant. Pas immédiatement du moins. Je ne suis pas d’accord avec lui. J’ai jugé que tu es l’une des rares personnes en qui nous pouvons avoir confiance. Tu possèdes les trois qualités dont nous avions besoin pour nous guider : une bonne connaissance des environs, la capacité de nous suivre à cheval, et du temps pour le faire.

- Je trouve que vous faites beaucoup de mystères. Pas seulement vous, les Gardes Royaux, mais aussi mon père et mon ancien Maître d’Ecole. Cela fait des semaines qu’ils semblent s’inquiéter de je-ne-sais-quoi. Pourtant personne n’est au courant de rien. »

Belvis prend la parole :

- Tout simplement parce que rien d’inquiétant n’est arrivé dans les environs. Cela fait des mois que des rumeurs proviennent des Monts qui sont au nord. Les bûcherons de Nameland ont découvert des traces étranges. Les Gardes Forestiers leur ont immédiatement demandé de rester discrets, le temps qu’une enquête soit menée. Ils ont communiqué les faits à Aleenor. Le Conseil des Sages a demandé l’intervention de Gardes Royaux afin de vérifier l’absence de traces équivalentes plus à proximité des habitations. »

Nos chevaux sont à l’arrêt. Je dévisage Belvis, puis Arthus, avec une expression qui ne doit pas être loin de se traduire par « vous vous moquez de moi ou quoi ? ». Je ne vois pas comment on peut empêcher des bûcherons de parler d’un fait « anormal », alors que c’est une occasion rêvée, pour eux, de se retrouver autour une bière. Je fais part de ma réflexion aux deux cavaliers. Ils se regardent encore et partent d’un grand rire. Arthus reprend :

« En effet, en temps normal les bûcherons sont plutôt trop bavards que pas assez. Mais ceux qui ont vu les traces ont bien compris que l’affaire était grave. Ils ne l’ont pas prise à la légère. Nous pouvons les en remercier car cela nous permet d’enquêter presque discrètement. »

Il a accentué le « presque » en me regardant droit dans les yeux, avec insistance. J’ai baissé les miens. Je me montre trop curieuse depuis leur arrivée.

« Roanne, tu dois nous promettre de ne rien colporter. Il se passe des évènements que nous ne pouvons pas encore expliquer. Cela pourrait provoquer une inquiétude inutile.

- Je veux bien vous le promettre, mais je ne sais toujours pas de quoi il s’agit.

- Depuis le milieu de l’été, des animaux ont été retrouvé mutilés dans les forêts. Le prédateur n’a pas pu être identifié, ni attrapé. Il vient de la montagne et progresse vers le sud-est. Aucun piège, aucun trappeur, n’ont réussi à arrêter sa progression. C'est ce qui les a inquiétés. Les agressions ce sont calmées, puis d’autres mutilations ont été constatées, toujours sur les contreforts des montagnes, et encore une fois le prédateur est resté invisible et impossible à traquer. Des hommes d’arme ont essayé de le prendre en chasse, en renfort des Gardes Forestiers. A notre connaissance cela n’a encore rien donné.

- Arthus, tu veux dire que vous êtes à Niwerand uniquement pour éventuellement participer à une gigantesque battue ? Qui consistera certainement à abattre un grand félin ou un dragon fou ? Je trouve que c’est utiliser un marteau pour tuer une mouche, ce déploiement.

- C’est ce que nous pensions aussi. Mais nous avons reçu des ordres, et nous avons  pour mission de protéger les populations en cas de trouble. Je ne peux pas t’en dire d’avantage. J’espère que tu le comprendras.

- C’est déjà bien d’en savoir un peu plus. Je suis presque rassurée, je pensais que c’était plus grave ! »

Je surprends encore un échange non verbal entre les deux gardes. Il ne m’ont pas tout dit. Ils m’ont probablement menti, du moins par omission. Mais je m’en contente pour le moment. Ce soir j’ai rendez-vous avec Niña. Nous allons pouvoir échanger nos informations respectives et tirer le vrai du faux.

Je remets Alhani au trot. Belvis me suit, Arthus ferme la marche. Nous suivons la lisière puis je reprends la direction de l’est. Rapidement, nous retombons sur la route qui va du Havre de Kaldwell vers Agarand, centre administratif du Comté. Nous partons au petit galop, les sabots des chevaux jetant un peu de neige boueuse sur les côtés. C’est grisant.

Je ne me suis pas trompée et malgré la pause en lisière de forêt pour discuter, nous arrivons bien avant la nuit. Petit Mark m’attend à l’écurie.

« Roanne, y a des clients qui viennent d’arriver. Des gens qu’ont fait d’la route. Le Patron veut qu’tu prennes ton service à l’heure. 

- Bien, dis-lui que j’ai eu le message. »

Il repart en direction de l’auberge en courant.

Il ne me reste donc pas autant de temps que je le souhaiterais. Je m’occupe rapidement l’Alhani, car j’aimerais prendre un bain mérité. Je lance un rapide « à tout à l’heure » aux trois Gardes, qui s’entraînent de nouveau à taper dans le sac suspendu dans la réserve de foin. 

Lorsque je rejoins enfin à la taverne, l’ambiance a totalement changé. Une dizaine de personnes, portant de beaux habits, parlent fort et joyeusement. Il ne doit plus y avoir beaucoup de chambres de disponibles. Je sens qu’il va falloir rentrer de nouveau du bois demain matin. Mais au moins, Monik va être ravie. La neige n’empêche pas l’auberge de tourner.


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Dimanche 11 décembre 2005
Dans les pas de Roanne - Chapitre 4 "L'auberge affiche complet" - Partie 2 - Tous droits réservés -


Je viens de reprendre mon service, d’une humeur massacrante. Je n’exagère pas. J’ai vraiment la sensation que l’on m’a gâché ma fin de journée. Thomas refuse toujours de répondre à mes questions. Le pire, c’est que j’avais raison. Il n’y avait pas nécessité que je reprenne le travail plus tôt. L’excuse que le Patron m’a servie ne se tient qu’à moitié, j’enrage d’autant plus.

« Monik s’est inquiétée la semaine dernière. Elle n’aime pas que tu partes seule, au risque de te retrouver bloquée ou perdue alors que la nuit tombe. Ma fille, je sais que tu n’es plus depuis longtemps une enfant, mais évite de nous faire des frayeurs pareilles. Emmène quelqu’un avec toi. 

- Cela ne posait pas problème les années précédentes. Pourquoi ce soudain besoin de me savoir accompagnée ? Ou plutôt en sécurité ?

- Nous en avons déjà parlé.

- Pas vraiment, tu détournes sans arrêt le sujet !

- Je ne peux pas t’en dire plus.

- Tu l’as dit toi même, JE ne suis PLUS une ENFANT !!! »

C’est très mauvais signe, je commence à hausser le ton. Alors que nous sommes au comptoir de la taverne. Les rares clients présents en ce début de soirée tournent la tête vers nous. Les trois Gardes Royaux en font partie. Je respire un bon coup, reprenant d’un ton plus bas :

« Tu sais très bien que j’aurai du mal à trouver des amateurs pour me suivre dans mes marches, en plein milieu d’après-midi. Tu ne veux pas me dire ce qui t’inquiète, d’accord ! Mais j’espère que le temps me permettra de retourner à l’écurie rapidement, sinon tu risques vraiment de me trouver plus pénible que Monik ! ».

Là-dessus je me retourne brusquement, en attrapant un torchon, pour aller nettoyer une table qui n’en a absolument pas besoin.

Il faut vraiment que je me calme avant d’avoir à servir les dîners, sinon je risque d’être maladroite. Mais c’est difficile car plusieurs fois je surprends des échanges de regards entre le Patron et les Gardes. C’est peut-être éloquent pour eux, mais pas pour moi.

Je commence à comprendre certaines choses qui m’avaient échappées jusqu’ici. Les Gardes ne sont pas de simples clients. Ils restent volontairement à l’auberge. Ils ont d’excellentes relations avec le Patron. Suffisamment pour que l’un d’entre eux prenne la peine d’aller chercher une serveuse au milieu de la campagne. Pour la première fois, je regarde mon père adoptif différemment. Sous ses airs bienveillants, il m’apparaît soudain comme celui qui m’empêche d’obtenir mes réponses. Mais j’ai une botte secrète. Niña, ma chère petite Danthienne, je veux bien me ruiner en coupons de soie ou de velours si tu peux m’apporter une réponse !

La soirée s’écoule, aussi longue qu’ennuyeuse. J’ai vraiment hâte de monter dans ma chambre. Mais je vais finir la soirée fort désappointée ! Car Niña n’est pas dans ma chambre cette nuit. Quand j’y pense, cela fait quelques jours que je ne l’ai pas vue. Ce n’est que partie remise.

 

18ème jour du douzième mois.

 

Ce matin, je me lève de bonne humeur, j’ai bien dormi. Par contre, j’ai honte de m’être comportée de façon capricieuse hier soir. Maintenant que j’ai du recul, je m’aperçois que toute cette histoire n’est pas si grave et je suis plutôt contente de ma chevauchée avec Arthus. Je décide d’éviter le salon de thé pendant quelques jours pour ne pas faire l’objet de remarques impertinentes.

Je songe à ma rencontre avec le lutin. Il faudrait vraiment que je parle avec Niña.

Je reprends mon travail, autant j’étais désagréable la veille au soir, autant je file doux ce matin. Je suis toute gentille et prévenante avec Monik, ainsi qu’avec les Gardes Royaux ou les autres clients. J’aimerais pouvoir m’excuser auprès d’Arthus mais je ne sais pas trop comment, je suis gênée par la présence de tierces personnes. Heureusement, Belvis me demande si je serai présente à l’Ecurie l’après-midi, je réponds par l’affirmative, en espérant que je pourrai glisser deux mots d’excuse à l’aîné des Gardes.

Le service est calme, la corvée de bois est rapidement expédiée avec l’aide de Petit Mark. Je remonte me coucher, constatant que Niña n’est pas revenue. Lorsque je me réveille de nouveau, la Danthienne est toujours absente. Cette fois-ci je ne m’en offusque pas. Je me lave rapidement, puis m’habille en parfaite petite cavalière.

        Je passe d’abord à la taverne pour discuter avec Thomas. J’ai été infecte avec lui. C’est terrible, sur le coup je suis toujours très contente d’être cassante, mais ensuite je culpabilise. Enfin, seulement avec les gens pour lesquels j’ai de l’affection, il ne faut pas exagérer. Pour bien signifier que ma grogne est passée, j’embrasse mon père, ce qui nous arrive rarement. Nous discutons de tout, de rien, pendant que j’avale tranquillement des nouilles noyées dans un potage, avec un généreux morceau de pain. Au moment où je m’apprête à quitter les Trois Dragons, par la grande porte pour une fois, je note que le Patron me regarde gravement. J’ai le sentiment qu’il a quelque chose à me dire. Mais il me sourit et me souhaite juste un bon après-midi. Je m’en vais d’un bon pas chez Maître François, un petit peu déçue.

Alhia est absente. Je ne pense pas que la neige seule l’empêche de venir se joindre à nous, en dehors des jours où elle tombe en rafale. Elle a certainement eu un impératif.

Je travaille toujours avec Alhani, je ne peux pas m’empêcher de m’attacher à lui. J’occupe le principal manège avec d’autres cavaliers. Les trois Gardes sont présents. Rapidement, je me rapproche d’eux, nous discutons tout en enchaînant quelques exercices d’échauffement. Maître François arrive est nous faisons instantanément silence. Ce qui ne m’empêche pas de continuer à aider Enselin en douce. Il a fait des progrès depuis son arrivée. Il est plus détendu.

Lorsque l’heure se termine, je mets pieds à terre pour ramener Alhani à son box, Je lui retire selle et filet, les pose délicatement au sol, puis je m’occupe du pansage du cheval. Alors que je le frictionne vigoureusement avec un bouchon de paille, je sens une présence à la porte. C’est Arthus. Je m’approche de lui, profitant de cet instant pour m’excuser platement. Il écarte mes excuses d’un geste de la main et d’un sourire.

« Avec Belvis et Enselin, nous voulons faire un tour à cheval dans les environs. Ces prochains jours, si le temps le permet. Nous avons besoin de quelqu’un qui connaisse bien les alentours. Accepterais-tu de nous guider ?

- Bien sûr ! En plus ça fera un bien énorme aux chevaux.

- En effet, ils commencent à être nerveux. Ils ont besoin de sortir du manège. »

Je suis vraiment flattée, cela ne se refuse pas ! Partir en vadrouille avec des Gardes Royaux ! La classe ! Adieu ma réputation, définitivement, mais je m’en moque. Puis j’ai comme un doute. S’agit-il de visiter les campagnes qui entourent le bourg, pour faire prendre l’air aux chevaux ? Ou d’inspecter ces lieux ? Cela n’a pas du tout la même signification. Je continue à m’occuper d’Alhani, me disant qu’au fond cela n’a aucune importance pour moi. Les Gardes viennent de m’offrir un moyen de sortir du bourg.

Je suis presque euphorique pendant la soirée. Rien à voir avec hier.

Après le grand ménage, je monte me coucher. Je retrouve Niña. Contrairement à son habitude, elle ne joue pas à la princesse devant le miroir de ma coiffeuse. Elle est assise sur mon lit, en admiration devant le globe lumineux de Maître Jocelin. Nous échangeons un sourire et je viens m’asseoir en face d’elle.

« Niña, je suis contente de te voir. J’ai énormément de choses à te raconter !

- En effet, j’ai appris que tu vas chevaucher en charmante compagnie. »

Mais comment fait-elle pour être si rapidement au courant ?

« C’est vrai. Mais c’est d’autre chose que je souhaite te parler. »

Je lui raconte ma rencontre avec le lutin qui ressemblait à une vieille branche, ainsi que la protection inhabituelle dont je fais l’objet. Niña m’écoute attentivement.

« Tu n’es pas la seule à qui ses proches déconseillent de sortir. Tous les jeunes gens du bourg ont reçu des mises en garde. Certains disent que les portes du bourg sont plus surveillées que d’habitude. Ta rencontre avec un lutin est intéressante. Il y a une rumeur parmi les nôtres. Tu dis que l’objet que tu l’as aidé à récupérer ressemble à un petit coffre ? Je me demande si… cette rumeur serait donc fondée…

- Niña, j’ai du mal à suivre, est-ce que tu pourrais terminer tes phrases ?

- Il faut que je me renseigne, jeune humaine. Si les rumeurs de mon peuple sont justes, je serai la première à te conseiller de rester à l’abri le soir venu ! Laisse-moi le temps d’en apprendre plus.

- C’est entendu ! »

Je commence à m’inquiéter sérieusement pour la première fois. Si les lutins eux-mêmes craignent quelque chose, c’est étrange. Niña est songeuse.

« Ce globe de lumière est une merveille. Il utilise de la très vieille magie, il me parle… »

Je ne l’ai jamais vue si sérieuse, elle est subjuguée par la sphère. Sans la quitter de ses yeux noirs, elle ajoute :

« Ne t’en sépare pas, jeune humaine. Elle pourra te rendre bien des services, même lorsque sa lumière faiblira et s’éteindra. C’est un bien beau cadeau que l’on t’a fait là. »

Je suis perplexe, car des globes lumineux comme celui-ci, j'en ai toujours vu à l’école ou chez Maître Jocelin.


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