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Je vous invite dans mon univers avec sa touche fantasy - fantastique assumée, y compris dans les cuisines et dépendances. Merci de ne pas poser vos pieds sur la queue des chats ! Pour tout savoir sur la bannière, cliquez ici.



Corrige-toi, CoCyclics t'aidera !



Pour marcher "Dans les pas de Roanne", c'est par ici !

Je vous souhaite par avance une bonne lecture.


(illustration : Alda)

Ch. 1 "Mutine lutine"
Ch. 2 "Tristhan et Atalaï"
Ch. 3 "La routine mon amie"
Ch. 4 "L'auberge (...)"
Ch. 5 "Une nouvelle (...)"
Ch. 6 "Altération"
Ch. 7 "Les plateaux de l'Ars"
Ch. 8 "La morsure"
Ch. 9 "Aleenor la grande"
Ch. 10 "Le conseil (...)"
Ch. 11 "La bibliothèque"
Ch. 12 "Le chancelier"
Ch. 13 "Quelques brasses"
Ch. 14 "Soirée royale"
Ch. 15 "Droit vers l'est"
Ch. 16 "Apparaître et..."
Ch. 17 "La chute"
Ch. 18 "Solstice d'été"
Ch. 19 "Convalescence"
Ch. 20 "La source"
Ch. 21 "La poursuite"
Ch. 22


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Lundi 30 janvier 2006
Et voilà, au 12 décembre 2006, je restaure le dernier chapitre manquant de ceux supprimés en mai. Et pas le moindre : l'un de mes préférés. J'en suis fière de celui-ci. Vraiment. Sinon, je vous assure que mes chevilles vont bien !



Dans les pas de Roanne - Chapitre 6 "Altération" - Partie 1 - Tous droits réservés -


22ème jour du premier mois.

 

Cela fait onze jours qu’il ne se passe rien dans Niwerand. Par contre, à l’extérieur, c’est autre chose. Seulement, on nous a fait comprendre que la population n’avait plus à sortir du bourg. Par chance, la taverne ne désemplit pas, j’ai donc beaucoup de travail. Quand je suis très occupée, cela m’évite de trop réfléchir à des évènements qui me dépassent. Accessoirement, je dors très bien et ma fatigue n’est plus qu’un mauvais souvenir. Pourtant, je commence à souffrir d’être enfermée dans l’enceinte du bourg. Je peux continuer à aller à l’Ecurie de Maître François, monter à cheval avec Alhia. Pompom et Alhani ont fait de formidables progrès, ce n’est pas le moment de les négliger. Mais c’est Enselin qui a le plus progressé dans toute cette histoire. Nous ne le voyons plus beaucoup cependant : les Gardes Royaux accompagnent les chasseurs dans d’incessantes battues.

La bête rôde encore.

Gardes et chasseurs le savent car ils trouvent des cadavres d’animaux sauvages mutilés, dont les carcasses pourrissent si vite qu’ils les brûlent dès qu’ils ont terminé de les étudier.

De mon côté, je le sais parce que Niña m’a rendu trois fois visite et qu’elle m’a confirmé que la créature tourne autour du bourg.

Depuis onze jours je joue la parfaite petite serveuse, parfaite petite cavalière, parfaite amie d’Alhia et compagnie, et j’évite avec toute la plus mauvaise conscience du monde d’aborder le sujet dont tout le monde parle dans le bourg.

Mais hier soir, j’ai pris ma décision. J’écoutais d’une oreille faussement distraite des échanges entre Arthus et Thraec. Il y a toujours des choses intéressantes à apprendre du côté de ces deux-là, et surtout, ce sont de vraies informations, sérieuses, bien plus que les on-dit qui s’échangent le reste de la journée.

« … La bête semble tourrrrner autour dou bourg.

— Oui, une biche à l’ouest il y a neuf jours, un mouton au sud il y a six jours, nous pensions qu’elle allait reprendre sa route. Mais il y a eu d’autres attaques au sud.

— Et maintenant, nous trrrrouvons des corps à l’est, mon équipe en a encorrre brrrouler un aujourd’hui.

— Je ne comprends pas ce changement de comportement.

— Moi non plous. »

Les yeux d’Arthus se sont alors posés sur moi, et j’ai détourné le regard. J’ai eu la confirmation dont j’avais besoin.

La bête rôde autour du bourg.

Elle sent l’artefact des lutins de Niwerand, et je pense qu’elle ne restera pas longtemps sans chercher à entrer dans Niwerand. Je me demande même pourquoi elle ne l’a pas déjà fait.

Je ne vois qu’une seule personne à qui parler de la nature de la créature, une seule personne qui m’écoutera à défaut de me croire. Il faut que je sois convaincante car cette personne m’aidera à en parler ensuite aux Gardes. Ma mère adoptive va m’en vouloir, mais je suis sûre de moi.

Il faut au plus vite instaurer une protection à l’intérieur même du bourg, pour protéger la population.

Cet après-midi, j’ai décidé de ne pas me rendre à l’écurie et j’ai prévenu Alhia. Je m’en vais à grands pas voir mon ancien maître d’école. Jocelin d’Avrecourt est avant tout un érudit, il a un minimum de connaissances sur le Petit Peuple. Il devrait pouvoir m’aider et je me sens même idiote de ne pas y avoir pensé plus tôt.

Il n’est pas quinze heures quand j’arrive devant chez lui. Je sais qu’il n’a pas cours aujourd’hui. Je tape à la porte et j’attends qu’il me fasse entrer. Il arrive un livre à la main, comme à son habitude. Mais pour une fois, il le referme dès qu’il me voit et me fait signe d’entrer à sa suite. Je m’installe dans un confortable fauteuil, et il prépare un excellent thé noir. J’ai pensé à apporter quelques gâteaux, pensant que cela rendrait la conversation plus facile.

Maître Jocelin s’assied en face de moi, sert le thé, puis me regarde. Pour dire vrai, il me scrute. Je n’ai pas le temps d’ouvrir la bouche, c’est lui qui commence.

« Je me doutais que tu finirais pas venir me voir. »

Je n’en reviens pas ! Comment, pourquoi ? Devant mon regard interrogatif, il continue :

« Cela fait presque deux semaines que tu as un comportement… étrange.

— Ah bon ?

— Voyons ma fille, je te connais depuis si longtemps… tu évites les Gardes, tu évites d’ailleurs tout le monde, tu ne participes pas aux conversations. Ce n’est pas normal. »

Je le regarde d’un air piteux. J’ai été d’une discrétion formidable. Mais je me demande ce qu’il en a déduit, lui qui devine tout mieux que tout le monde. J’attends qu’il s’explique.

« Roanne, j’ai parlé avec tes parents. Mais surtout avec Arthus qui semble avoir toujours un œil sur toi. Inutile de rougir ma fille, là n’est pas la question. Je me demande juste ce que tu as à cacher. Ou ce que tu n’arrives pas à dire.

— C’est que je… je sais des choses à propos de la créature.

— Et pourquoi n’en parles-tu pas ?

— Mes sources sont un peu… originales.

— Je m’en doute bien. Mais toute information est cependant intéressante à partager, à partir du moment où elle n’est pas le fruit d’un esprit avide de considération.

— J’ai justement peur de ne pas pouvoir prouver ce que je sais. Ça m’ennuie.

— Ma fille, voyons, je te connais assez pour savoir que tu n’es pas une jeune donzelle qui a soif de se faire remarquer ! Raconte-moi tout ça et nous aviserons ensuite. »

Me voilà mise à l’aise d’office. Je m’en doutais : il m’écoutera même si au final il ne me croit pas. Jocelin se gratte la barbe et ajoute, plus pour lui que pour moi :

« Ça ne pourra pas être pire que toutes les bêtises que j’ai pu entendre depuis le début de cette affaire. »

Je bois un peu de thé pour gagner du temps. J’inspire un bon coup et j’attaque.

« Savez-vous, Maître, que vous avez au moins deux lutins presque aussi érudit que vous dans votre bibliothèque ? »

J’en étais sûre. Il me regarde d’un air qui signifie « Elle a perdu la tête ». Ma surprise est donc grande lorsque je l’entends me répondre :

« Bien entendu. Le Petit Peuple sait se protéger, mais je suis capable de détecter la présence de lutins. »

Il réfléchit un instant, puis se lève d'un coup et rit aux éclats.

« C’est donc ça ! Tu as discuté avec des lutins !

— Pour dire vrai, c’est plutôt eux qui sont venus discuter avec moi.

— C’est absolument incroyable… ces créatures sont si secrètes, si avides de protéger leurs petites affaires. Et très peu de gens parviennent à les voir. De là à leur parler ! Raconte-moi tout Roanne. »

Je suis ravie de la réaction de mon ancien maître d’école.

J’essaye donc de lui raconter le plus important sans lui dévoiler le principal. Exercice difficile sous son œil exercé. Je vois parfois un sourcil se lever. Je me souviens qu’enfant, il décelait toujours le moindre de mes mensonges. Je ne suis pas douée à ce jeu là. Alors que lui y excelle.

« Je me suis liée avec une lutine. Lorsque j’ai su pourquoi des Gardes Royaux ont été détachés à Niwerand, nous en avons discuté. Elle s’est inquiétée car elle avait entendu des choses similaires parmi les membres de son peuple. Elle est donc partie s’informer, et dans le même temps la créature est arrivée ici. La lutine m’a confié qu’il y a à Niwerand un objet qui attire la créature…

— Un objet ? quel type d’objet ?

— Un objet utile aux lutins, difficile à transporter.

— Mhhh, un artefact communautaire ! »

Là, pour la peine, je suis sidérée ! Maître Jocelin est bien informé sur les habitudes du Petit Peuple. J’ai un sourire contrit, et je reprends.

« L’objet attire la créature car celle-ci est d’une nature proche du Petit Peuple et le sent. Les lutins ont peur et travaillent actuellement à cacher leur artefact. Voilà les faits dont je suis informée. Il y a plus embêtant.

— C’est possible ?

— Il se peut que cette… bête… n’étant pas un animal « normal »… ne soit pas visible.

— Ce qui explique que personne n’a pu la traquer normalement.

— C’est ce que je me suis dis.

— Roanne, ces informations sont très importantes !

— Vous me croyez ?

— Bien sûr ! De toute façon, ton frère et toi êtes différents, donc je ne devrais même pas m’étonner d’un pareil phénomène. J’aurais dû vous étudier de plus près. »

C’est à mon tour d’éclater de rire et il me regarde d’un air étonné.

« Pardonnez-moi, c’est juste que j’ai déjà entendu ça… il y a quelques jours à peine, dans la bouche de vos deux lutins. »



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Vendredi 13 janvier 2006
Dans les pas de Roanne - Chapitre 5 "Une nouvelle année sanglante" - Partie 6 - Tous droits réservés -


11ème jour du premier mois.

 

Cela fait maintenant deux jours que je ne dors pas assez, j’ai la vilaine sensation que je vais m’effondrer de fatigue. Hier matin déjà, ce n’était pas la grande forme, car ma conversation avec Niña ne m’a pas permis de rattraper mon manque de sommeil. Et la journée n’a pas été calme. Maintenant que le bourg a une affaire à discuter, la taverne des Trois-Dragons est redevenue le lieu privilégié pour se retrouver au chaud devant une bière, échafauder des hypothèses sur la nature de la bête qui rôde, se vanter de l’avoir aperçu ou de connaître le truc pour la piéger.

De plus, des chasseurs sont arrivés. Avec Monik, et Alhia qui s’est imposée en renfort, nous avons dû trouver à loger tout ce monde. Tynha a eu de son côté à gérer les commères au salon de thé. N’ayant rien d’autre à faire en début d’après-midi, nous sommes monter l’aider. La journée d’hier a été bien occupée, et aucun couvre-feu n’ayant été instauré pour le moment à l’intérieur du bourg, la taverne n’a pas désempli jusqu’à la fermeture. J’ai à peine entre-aperçu les Gardes Royaux. Alhia était montée se coucher plus tôt, épuisée. Je devais assurer la fermeture et le nettoyage, et il était déjà tard quand les Gardes et les Chasseurs sont revenus d’une réunion à la Mairie, à laquelle assistaient les personnes importantes du bourg. J’ai servi à boire à ceux qui le souhaitaient et après avoir vérifié que chacun montait à sa chambre, j’ai fermé la Taverne et sorti ma serpillière. Une fois dans ma chambre, j’ai discuté un peu avec Niña, mais très peu et de sujet légers, et je me suis endormie rapidement… pour être réveillée par l’intrusion dans ma chambre de ce qui semblait être la quasi-totalité de la population lutine de Niwerand.

Ça surprend !

Quand j’ai ouvert les yeux, j’ai d’abord pensé que j’étais en plein rêve. Un rêve très étrange, fortement influencé par mes conversations nocturnes récentes.

Mais tout semblait… figé. Aucun lutin ne bougeait, ils retenaient tous leur respiration. Mon éveil a provoqué la surprise des invités. Quand Niña a fait les présentations, alors que je n’étais pas encore totalement revenue à la réalité, c’est comme si le temps qui semblait suspendu se remettait à s’écouler. Ça bougeait dans tous les sens. Je devais avoir l’air totalement idiote, à dévisager ces membres du petit peuple. Mais eux aussi me fixaient avec curiosité. L’un d’entre eux, qui ressemblait à un enfant de huit ans, mais d’à peine une quarantaine de centimètres de hauteur, avec des vêtements aux reflets chatoyants, s’est présenté. Il a un nom étrange, dont je n’arrive pas trop à me souvenir et que je suis incapable d’épeler.

Il parle avec une petite voix aiguë et haut perchée, ce qui lui a valu un coup de coude d’un lutin à la peau parcheminée pour lui faire baisser le ton. Il a donc continué sa présentation en chuchotant. Les autres lutins étaient toujours à me scruter avec une curiosité au moins égale à la mienne. J’ai fini par comprendre qu’ils étaient venu pour me rencontrer, car mon cas les intriguait. Mais surtout ils venaient chercher Niña. Il y avait une histoire de trame, d’arcane, de liens. Je n’ai absolument pas saisi l’objet réel de leur conversation, un peu perdue. J’avais l’intuition que ce réveil soudain et nocturne n’était pas le seul coupable. J’avais la sensation que les lutins usaient de leurs charmes pour me maintenir en dehors de leur conversation, tout en me donnant l’impression d’être éveillée. C’était étrange. Niña a fini par m’expliquer la raison de leur débat de façon simple, comme si j’étais une petite fille. Pour résumer, l’artefact dont elle m’a parlé étant vraiment délicat à déplacer, les lutins ont décidé de s’unir pour le camoufler. Ils ont déjà commencé, mais cela demande de l’énergie et des techniques qu’ils n’ont pas employés depuis fort longtemps. Niña n’avait pas encore participé puisqu’elle était épuisée par ses pérégrinations, et ils sont venus quérir son aide après l’avoir laissée se reposer.

J’ai remonté mes genoux contre moi, le menton appuyé dessus, pour l’écouter attentivement. J’avais soudainement conscience d’avoir l’esprit très clair. Niña m’a dit qu’elle était obligée de partir plusieurs jours, car il ne s’agissait pas seulement de cacher leur précieux artefact.

« L’aberration va le sentir même s’il est caché, il nous faut donc ruser, et user de nos pouvoirs pour l’empêcher de l’approcher. Ce qui va nous demander de nous relayer sans cesse. Je passerai de temps en temps me reposer, et te tenir informée.

— Tu peux passer quand tu le souhaites Niña, si le globe de lumière faiblit, j’en demanderai un autre à Maître Jocelin, si sa présence peut t’aider dans ce travail.

— Merci, c’est une délicate attention, cela me touche beaucoup ! »

À partir de ce moment, nous avons évité de peu la cacophonie complète car tous les lutins présents (environ une trentaine, ce qui est incroyable compte tenu de la taille de ma chambre) ont voulu voir le globe. Je me souviens avoir déjà entrevu certains de ces lutins dans Niwerand. Mais soit ils ont eu le pouvoir de me faire presque oublier leur présence, soit j’ai refoulé mes souvenirs dans un coin de mémoire, me croyant victime d’une vision. J’ai donc eu l’impression de les rencontrer tout en les connaissant déjà.

J’ai sorti le globe, et deux lutins étranges, semblant hors d’âge, m’ont souri. Ils étaient incroyables, habillés comme de vieux savants, avec des tissus épais, sur plusieurs couches superposées. Hors d’âge, hors mode, hors temps. Je les aurais juré sorti d’une quelconque bibliothèque. Ils ont commencé à discuter :

 « Oui, je reconnais le travail d’Avrecourt !

— Superbe, certes, mais il semble durer plus longtemps que ceux qu’il allume à l’école.

— Cette humaine a peut-être un effet sur eux.

— Il faudra étudier cela de plus près, c’est très étrange.

— Nous aurions du le faire plus tôt. Déjà quand elle était élève elle me voyait malgré mes précautions.

— Nous n’avons pas à étudier les humains de trop près !

— Je sais, tu me l’as assez répété, mais quand même, c’était un cas unique ! j’ai toujours eu un mal fou à altérer ses souvenirs !

— QUOI ? »

Je n’ai pas pu m’empêcher de les interrompre. Leurs échanges étaient pour moi des révélations. Ce qui n’a absolument pas gêné les lutins qui ont éclaté de rire devant mon expression incrédule. Celui qui disait que les humains ne devaient pas être étudiés « de trop près » m’a expliqué :

« Vous et votre frère, jeune humaine, voyez bien plus clairement que les habitant de ce bourg, et nous nous sommes beaucoup amusés avec vous lorsque vous êtes arrivés. Mais nous avons préféré protéger malgré tout nos petites habitudes, et nous vous avons charmés. N’ayez crainte, ce fut difficile certes mais cela ne vous a jamais causé de tord.

— Je persiste, nous aurions dû vous étudier de plus près, car peut-être aurez vous un rôle à jouer. »

Le deuxième lutin s’est permis de couper son confrère avec une grande familiarité. Ce dernier a repris sans se démonter :

« Il est heureux que Niña se soit montrée curieuse et se soit liée avec vous, même si au départ nous n’étions certes pas d’accord. »

Ils m’ont encore expliqué certaines choses. Il m’est difficile de tout reporter. Ma surprise était de taille. J’ai quand même fini par poser la question qui me brûlait les lèvres :

« Est-ce que c’est vous qui nous avez fait oublier notre enfance ?

— Non, nous n’avions aucune raison de faire une chose pareille.

— Et nous n’en sommes certainement pas capable.

— C’est juste ! »

C’est une lutine très différente de Niña, très fine mais toute noueuse, qui a appuyé les propos. Elle poursuit :

« Nous pouvons empêcher les humains de nous voir, ou altérer leurs souvenirs juste assez pour qu’ils ne se souviennent pas nous avoir vu.

— Mais nous ne pouvons pas effacer la mémoire de façon si complète. »

Le lutin au corps de garçon a terminé ainsi les explications.

La conversation s’est terminée. J’ai salué les membres du petit peuple, et souhaité bon courage à la petite Danthienne. Ils ont disparu avec une célérité impressionnante. Je me suis rendormie un peu perturbée. J’espère qu’ils réussiront ce qu’ils ont commencé. Je ne sais toujours pas à quoi ressemble la bête, mais quand ils parlent d’Aberration, cela ne me rassure pas du tout. Je n’ai pas envie d’entendre dire qu’elle a grossi après avoir utilisé l’artefact.

D’ailleurs l’artefact non plus je ne sais pas à quoi il ressemble.

Ce matin, je suis donc dans un état de fatigue nerveux et physique difficile à assumer. J’aimerais aller prendre l’air, mais le tour de Niwerand est trop rapidement fait et ne me suffit pas. Et il nous a été clairement demandé de ne pas sortir du bourg seul. Je vais retourner me coucher dès la fin de mon premier service. Alhia n’est pas encore réveillée. J’espère pouvoir aller à l’écurie dans l’après-midi, je n’ai aucune envie d’entendre les élucubrations de clients totalement ignorants. J’en sais plus qu’eux, et en même temps j’ignore tellement. Cela me met profondément mal à l’aise, et la bonne odeur du kawa et des pâtisseries chaudes me réconfortent à peine. Ce qui ne m’empêche pas d’en avaler des quantités pour tenter de me remonter le moral. Niña a sous-entendu avant de me quitter qu’il me faudra expliquer avec beaucoup de tact aux Gardes Royaux à quel type de créature ils ont à faire. J’ignore comment aborder le sujet avec les trois hommes. J'aimerais que la créature passe son chemin sans faire de nouvelle victime. Si je suis maladroite et que je baisse dans l’estime d’Arthus, j’en serai mortifiée !


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Vendredi 13 janvier 2006
Dans les pas de Roanne - Chapitre 5 "Une nouvelle année sanglante" - Partie 5 - Tous droits réservés -


Nuit du 9ème au 10ème jour du premier mois.

 

Niña me regarde de ses grands yeux, comme si elle découvrait à l’instant à quel point je suis ignorante des us et coutumes de son peuple. Elle reprend cependant, en baissant la voix pour être certaine que ses explications restent entre nous.

« Les lutins ne sont pas des créatures vivantes comme les autres. Cela, tu en as pleinement conscience, même si tu ne sais pas vraiment pourquoi. Une part de notre nature est directement liée à des flux aussi vieux que ce monde. Nous faisons partie de lui, et nous utilisons ces flux, autant que nous les entretenons. C’est ce que les humains appellent de la magie. Retient bien que pour nous, c’est notre énergie. »

Me voilà bien avancée, l’énergie, je n’ai aucune idée de ce que cela peut être !

« Il y a de cela bien longtemps, si longtemps que la mémoire des hommes l’a presque oubliée, la magie était aussi employée par les humains. Mais nombre d’entres eux l’avait pervertie, enfin, je ne vais pas m’attarder là-dessus, je pense que tu as compris de quel événement je parle ?

— Le mythe des Trois Dragons…

— Ce n’est pas un mythe ! C’est réellement un événement majeur de l’Histoire de nos peuples respectifs ! Les trois plus grands mages humains, liés à des créatures encore plus anciennes que les lutins, ainsi qu’à des membres du petit peuple, sont parvenus, après des années de recherches et de sacrifices, à cacher la magie.

— Je croyais, enfin, l’histoire que l’on m’a contée disait… que la magie avait tout simplement disparue ! »

Niña me sourit, me fait un clin d’œil.

« Penses-tu que l’on réussirait à faire disparaître l’eau d’une rivière ?

— Tu veux dire ? Que la magie a juste été cachée ?

— En fait c’est un peu plus compliqué, mais pour faire court, la magie n’a pas complètement disparue. Les trois mages et leurs disciples se sont arrangés pour que les humains ne puissent plus l’employer. Cela a eu de grandes répercussions sur de nombreuses créatures. Mon peuple en premier lieu, qui ne peut survivre sans cette forme d’énergie.

— C’est étrange, on croirait que tu y étais.

— Certes non, mais ma grand-mère m’a bien souvent raconté cette histoire ! »

C’est amusant, j’ai du mal à imaginer une Danthienne grand-mère.

« Pour survivre, les lutin ont dû ruser. Je ne te dirai pas comment, c’est l’un de nos secrets, mais nous avons créé les artefacts. Il s’agit tout simplement d’objets matériels, dans lesquels est concentrée la magie dont nous avons besoin. Ce sont bien sûr nos plus précieux trésors.

Tous les lutins n’ont pas l’utilité de posséder un artefact, car certaines coutumes nous permettent de nous régénérer de temps à autre. La Mort-Thomb en fait partie. La plupart des artefacts sont de petite taille, quand ils le peuvent, mes confrères les gardent sur eux. Sinon, ils les cachent très soigneusement.

— Dans une haie, par exemple ? Cela m’étonne, comme cachette.

— Et pourtant, l’aurais-tu remarqué ? Ce vieux coffre sous des racines était parfaitement à l’abri. De nombreux artefacts servent à une communauté entière de lutins, car ils sont assez puissants. Et ce qui m’ennuie, c’est que certains ne sont pas faciles du tout à déplacer. C’est le cas de celui de Niwerand, qui m’a attirée malgré moi.

— Je croyais que tu étais arrivée ici par hasard, cachée dans les paquets de Tynha ?

— C’est ce que je croyais, mais il est évident… enfin, nous y reviendrons plus tard, c’est sans importance. »

Je ne trouve pas personnellement, que ce soit « sans importance », et j’aimerais en savoir plus. Mais c’est à Niña de décider ce qu’elle peut me dire ou non. Elle continue : 

« La créature qui nous inquiète a dévié sa route à l’approche de Niwerand. Non pas qu’elle ait senti m’a présence et décidé de me poursuivre pour me dévorer, je suis très forte pour brouiller les pistes. Elle a été attirée par ce bourg. Je ne sais pas ce qui la pousse vers le sud, je ne sais pas si ce sera assez fort pour l’obliger à reprendre sa route. Mais elle risque tout de même de rester quelques semaines. Je n’aime pas du tout cette idée, jeune humaine ! 

— Moi non plus, Niña, moi non plus… Je me demande à quoi ressemble ce monstre sanguinaire.

— À une bête quelconque, certainement. Je ne l’ai pas vue, j’ai juste senti sa présence. Je ne suis pas revenue tout de suite lorsque j’ai compris qu’elle venait derrière moi. J’ai d’abord prévenu les lutins des environs, pour que ceux qui le pouvaient puissent prendre la fuite. Je suis vraiment épuisée, j’ai beaucoup voyagé, sans presque manger ou me reposer. Heureusement que j’ai trouvé de l’aide pour aller vite. Les goupils sont des créatures intelligentes, ils m’ont beaucoup soutenue. Certains grands oiseaux aussi ont pris des risques, par ce froid hivernal, pour m’emmener vers le nord. Hier, j’ai cependant eu très peur, j’ai cru que je ne parviendrais pas à revenir. »

Je suis vraiment étonnée. J’ai devant moi une petite créature délicieuse, que j’ai toujours trouvée délicatement superficielle, comme une poupée de porcelaine, et je m’aperçois qu’elle est l’incarnation même de tous ces contes qui me font rêver à la veillée. Elle communique avec les animaux et ils lui rendent service. Elle peut parcourir de gigantesques distances en quelques jours. Elle peut se passer de manger et de dormir car elle n’a pas les mêmes besoins que moi. Par contre, sa peur était palpable. Son inquiétude l’est encore. J’ose une dernière remarque :

« C’est étrange, je n’avais jamais entendu parler d’une telle créature jusqu’ici. »

Le regard de Niña signifie clairement « il ne manquerait plus que cela ».

Elle fronce ses sourcils, semble réfléchir. « Je t’en ai dit déjà beaucoup cette nuit, j’ignore si c’est raisonnable de continuer. » Je suis suspendue à ses lèvres… elle ne va pas s’arrêter là ! Du coup, je prends la suite.

« Ce qui est inquiétant, c’est que je suis maintenant au courant de détails qu’aucun autre humain ne connaît ici, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Nos deux peuples ont à craindre cette créature, alors il vaudrait mieux que j’ai le plus d’éléments possible en main, Niña.

— Il ne faudrait pas non plus que tu en saches trop, jeune humaine. Et surtout, tu devras choisir soigneusement les personnes avec lesquelles tu parleras. Car tu ne pourras pas révéler tes sources. Au mieux, tu passerais pour une gentille menteuse. »

Je grimace, car je sais qu’elle a parfaitement raison, et que distiller les informations que j’ai maintenant ne va pas être simple.

« Et il y a un détail qu’il faut que tu saches, Roanne.

— Lequel ?

— Tu es certainement la seule humaine que je connaisse capable de voir cette créature.

— Comment ça ?

— Tu as une capacité rare à voir les membres du petit peuple. Ne crois pas que notre amitié soit le fruit du hasard. Et la créature étant d’une nature similaire à la notre, il se peut que les autres humains la perçoive sans vraiment la voir. Alors que toi, peut-être…

— Flûte alors, ça complique… Mais en même temps, ça explique !!! Le chasseur qui disait que personne ne l’avait vue ! C’est évident ! »

À cet instant, je commence à entrevoir les conséquences possibles, si l’hypothèse de Niña s’avère juste. Je la laisse se restaurer un peu, se faire belle, et se blottir une fois de plus contre le globe lumineux de mon Maître d’école. Je charge le poêle, avec l’impression d’avoir la tête remplie de nouvelles informations, mais toujours autant de questions.

Qu’elle est donc cette créature ? D’où vient-elle ? À quoi ressemble-t-elle ? Qu’est-ce qui la pousse à aller sans cesse vers le sud ? Je ne suis pas certaine d’avoir les idées plus claires. Mais je regarde l’attachante lutine, et je m’endors encore une fois sous la lumière rassurante du globe. Nous aurons bien le temps d’en discuter dans les prochains jours.



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Vendredi 13 janvier 2006
Dans les pas de Roanne - Chapitre 5 "Une nouvelle année sanglante" - Partie 4 - Tous droits réservés -


9ème jour du premier mois.

 

Je me réveille tôt, et j’observe la Danthienne, plongée dans un sommeil serein. Je décide d’aller lui chercher un déjeuner à son goût avant de me préparer pour mon service.

En quittant silencieusement la chaleur des édredons, je regrette instantanément cette dernière. Dans ma surprise d’avoir retrouvé Niña, j’ai oublié de remettre du bois dans le poêle, qui s’est éteint au cour de la nuit. Le froid m’agresse, je frissonne longuement et j’ai la sensation très déplaisante que mes cheveux se redressent sur ma tête. Je m’habille rapidement, et je descends à la cuisine. Je pique des mets sucrés que je place sur un plateau : petits gâteaux au miel, pain d’épices, fruits confis, un peu de confiture, accompagnés d’une tasse de vin chaud et d’une carafe d’eau. Je remonte dans mes combles en silence, car je connais l’escalier par cœur et j’évite les marches qui grincent, avec l’agilité due à mon métier. Je pose les denrées sur ma table de toilette, et redonne vie au poêle. Je reste devant lui le temps de me chauffer les mains, puis je trouve le courage de me déshabiller de nouveau pour me laver.

Lorsque j’ai fini de m’habiller, simplement mais confortablement, j’ai toujours froid. Je décide de laisser Niña en paix et je retourne à la cuisine. J’essaye de me réchauffer les mains sur une tasse de thé, mais le froid est tenace. Je pense, en soupirant, que seule une « corvée de bois » parviendra à le chasser. Car c’est un fait prouvé, des allers-retours au jardin pour rentrer des bûches, cela réchauffe ! Cependant un rire masculin répond à mon soupir… je n’avais pas entendu que quelqu’un arrivait

« Et bien Roanne, la journée ne fait pourtant que commencer ! 

— Bonjour Enselin ! C’est juste que je pensais au bois qu’il va falloir rentrer. Rien de bien méchant.

— En effet, ce n’est pas le plus déplaisant à faire, si j’ai le temps, je te donnerai un coup de main.

— Je préférerais que tu t’abstiennes, ce n’est déjà pas correct de ma part de laisser des clients prendre l’habitude de venir en cuisine, si je commence à les faire travailler, mon père va me remonter les bretelles…

— Aïe, ça ne doit pas être agréable ça ! »

Là, c’est Belvis qui a parlé, et je ne peux m’empêcher de sourire, car c’est vrai que l’image est assez cocasse. En l’espace de quelques minutes, j’ai l’impression que nous nous sommes donnés le mot pour nous retrouver dans la cuisine. Car à la suite de Belvis, Arthus nous rejoint, tandis qu’Alhia descend l’escalier, le visage encore marqué par le sommeil. Elle semble tombée du lit, ce matin ! Dans un courant d’air, Monik passe la porte du potager, apportant du pain et des croissants frais, et c’est dans une joyeuse ambiance que nous préparons un monumental petit déjeuner. Nous allons cependant le prendre côté taverne, avec Thomas, Thraec, Oedun, les rares clients qui nous restent, et quelques habitués du bourg qui viennent au petit matin chercher une boisson chaude. Les dernières nouvelles s’échangent avec eux.

J’assure le service, laissant le Patron se détendre un peu en participant à l’organisation de la journée.

Monsieur le Maire nous rejoint et si quelqu’un semble avoir vraiment mal dormi, c’est bien lui. Il s’inquiète, car de nombreux habitants se plaignent du manque de communication au sujet des évènements récents. Il a décidé de s’adresser à la population l’après-midi même, sur la place principale de Niwerand.

Pour commencer, Arthus et Thraec vont aller voir le corps de l’animal trouvé hier, puis le brûler. Belvis et Enselin passeront la matinée à l’Ecurie avec Maître François, sans changer leurs habitudes. Pour ma part, j’aimerais retourner dans ma chambre finir ma nuit, mais je n’ai pas le cœur de laisser Alhia seule. Monik aussi a remarqué son inquiétude, nous passons donc la matinée ensemble à discuter et à l’occuper. Le manque de sommeil risque de se faire sentir pour moi, mais je l’assumerai.

En début d’après-midi, tout le monde se rend sur la place, je me propose de garder les Trois-Dragons. Le salon de thé est exceptionnellement fermé. Oedun préfère lui aussi rester au chaud dans la taverne, et je peux faire un peu de rangement au son de sa musique. Au fond, j’ai la sensation que le temps est suspendu. J’ai besoin d’air pour ne pas m’endormir et je quitte la chaleur de la taverne pour rentrer du bois. Je décide d’en rentrer tout un stock, pour être tranquille quelques jours. Le temps s’est radouci, mais on ne sait jamais en cette saison si un vent se lève et nous vient des monts de Nameland, le froid peut revenir très vite, accompagné de bonnes chutes de neige.

Je suis concentrée sur mon travail, je commence même à avoir les bras douloureux, quand j’entends des brindilles craquer. Alhia est de retour, et commence à m’aider, puis Enselin ce joint à nous, arguant qu’il a promis de m’aider s’il le pouvait. Le dernier à venir se joindre à cette « corvée » est Petit Mark, tout fier de pouvoir me faire un résumé des échanges qui ont eu lieu sur la place.

Lorsque la cuisine est complètement envahie par un mur de bûches, nous nous dispersons pour remplir les coffres à bois cachés un peu partout dans l’auberge. J’ai à peine le temps de passer rapidement dans ma chambre. J’y trouve Niña presque en forme, elle ne me retient pas et me dit de repartir à mon service, que nous discuterons lorsque je monterai me coucher, car elle a de nombreuses choses à me dire.

La nuit tombe vite. La soirée passe calmement et le Patron ferme tôt, même si nous restons encore à discuter et chantonner au coin du feu.

Comme la veille, je remonte avec Alhia qui est restée m’aider. Nous nous séparons sur le palier, et je retrouve la douceur de ma chambre. Niña s’est refait une beauté, et a bien meilleure mine. Elle me remercie pour les délices du petit déjeuner, et j’en profite d’ailleurs pour piquer un gâteau au miel intact, qui fond agréablement sur ma langue. Je remet du bois dans le poêle, me change, me coiffe longuement les cheveux et après un brin de toilette, je suis enfin prête pour converser avec la lutine. Nous nous asseyons sur le lit, autour du globe de lumière, et j’écoute la Danthienne me raconter son incroyable histoire, expliquant l’état dans lequel elle est revenue.

Lorsqu’elle a quitté les Trois-Dragons, pendant la nuit du dix-huit du mois dernier, elle était simplement curieuse de trouver réponse à ses questions, et surtout de connaître l’origine des rumeurs qui courraient à la fois dans son peuple, et dans le mien.

Pour commencer, elle a rendu visite aux lutins qu’elle connaît à Niwerand, mais aucun n’avait de piste sûre. Elle est donc partie, seule et avec courage, sur la piste du lutin que j’avais aidé et qui ressemblait à une vieille branche. Selon elle, il était vraiment étrange qu’un lutin ait pris le risque de déplacer son artefact en pleine journée.

Je n’ose l’interrompre dans sa lancée, mais je note de lui demander des explications.

Niña s’est donc dirigée vers l’ouest, où elle a trouvé des congénères en proie à ce qui peut se rapprocher le plus, pour le petit peuple, du sentiment d’angoisse que peuvent ressentir les humains. La petite Danthienne, déterminée, a fini par obtenir des informations, mais cela lui a pris du temps. Les informations en question étant plutôt alarmistes, Niña a décidé de repartir vers le nord pour tenter de les vérifier, plutôt que de redescendre à l’abri du bourg et de continuer à véhiculer des rumeurs.

Vu ce qu’elle a appris, je sais maintenant qu’elle a pris de gros risques.

Car ce qu’elle a découvert, c’est qu’une très ancienne créature est en route. La créature que Thraec et les autres chasseurs pistent, et que les Gardes Forestiers n’ont pas réussi à piéger. Ce n’est pas un simple animal. C’est une Aberration. Une chose, qui par sa nature, se rapproche du Petit Peuple, mais qui pourtant en est aussi différent qu’il est permis. Et cette créature, non contente de se délecter en tuant les animaux qui ont le malheur de croiser sa route, est attirée par les lutins, elle les chasse si elle en a l’opportunité. Heureusement, si l’on peut dire, quelque chose la pousse sans cesse à aller vers le sud.

Voilà pourquoi des rumeurs, depuis l’été, nous venait des monts et des forêts de Nameland. Des lutins, sentant la présence de ce prédateur, ont fui pour trouver un refuge, ainsi que pour prévenir les autres membres du petit peuple. Ils ont passé le mot pour que les artefacts soient caché de façon plus sûre, car parmi toutes les choses que cherche la créature, les artefacts sont ce qu’elle convoite le plus.

« Il faut que tu comprennes, jeune humaine, que la créature dont je te parle ne tue pas d’animaux pour manger, mais par simple plaisir, pour… sa réputation… par contre, de mon peuple, elle se nourrit ! Voilà pourquoi il fallait que je revienne à Niwerand au plus vite, mais cela m’a pris plusieurs jours et j’ai senti que la bête était sur ma piste. »

Je ne peux m’empêcher de frissonner.

« De plus, les artefacts sont pour elle comme le plus frais et le plus fruité des vins, la plus goûteuse des friandises, mais il ne faut surtout pas qu’elle parvienne à en avoir un. Car dans le meilleur des cas, elle… grossirait. Dans le pire des cas elle… se multiplierait ! »

J’ai du mal à croire ce que je viens d’entendre. Trop de questions se bousculent dans ma tête.

« Mais Niña, à quoi ressemble cette créature ? Et vas-tu m’expliquer ce qu’est un artefact ? »


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Vendredi 13 janvier 2006
Dans les pas de Roanne - Chapitre 5 "Une nouvelle année sanglante" - partie 3 - Tous droits réservés -


Je me dois d’être discrète. L’arrivée de Thraec juste après les premières attaques prouve que les chasseurs sont sur la piste de la bête et la suivent de près, mais malgré la la curiosité que m’inspire l’homme au premier regard, il vaut mieux que j’évite de crier sur les toits qu’une attaque a eu lieu au nord-ouest du bourg, sur la route qui mène au domaine des Niwarec.

Plusieurs années en tant que serveuse m’ont un peu aguerrie, même si je ne suis pas à l’abri de dire des bêtises. Le regard que je lance à mon père est assez explicite pour qu’il comprenne que je veux lui parler seul. Je sers notre meilleure bière à Thraec puis lance machinalement :

« Patron, il faudrait un nouveau tonneau de Blonde du Nord, pouvez-vous m’aider ? »

Cette excuse nous permet d’aller discuter dans la cave. 

« Thomas, es-tu au courant ?…

— Pour l’attaque au nord-ouest, oui, Maître François m’en a informé pendant que tu étais à l’étage.

— Faut-il que j’évite d’en parler ?

— Ce serait mieux pour toi et Alhia, sinon tout le monde risque de vous casser les pieds à vouloir des détails. »

J’ai un hoquet de dégoût rien que d’y penser. Je n’ai aucune envie de décrire ce que j’ai découvert en fin d’après-midi dans le froid soleil d’hiver. Je n’ai aucun mal à faire celle qui n’a rien vu, rien entendu.

« Et le nouveau venu, Thraec, on devrait peut-être l’informer ?

— Je laisserai à Arthus le soin de prendre cette décision. »

Mon père a parlé, avec sagesse comme toujours.

Il me remonte le tonnelet de bière et me l’ouvre. Je passe un bon début de soirée, surtout lorsque je vois la tête de Petit Mark devant son nouveau locataire. Le sanglier est une bête qui a l’air calme, mais il est terriblement imposant. Son garrot m’arrive à la hanche, il doit faire plus de cent cinquante kilos. Je n’aimerais pas tomber nez à nez avec une harde énervée d’animaux de ce gabarit ! Je ne pense pas être en mesure de grimper assez rapidement dans un arbre.

Lorsque les Gardes reviennent, ils ont une mine fermée. Le Patron leur présente Thraec, qui lui-même se présente comme un éclaireur, d’autres chasseurs professionnels devant arriver dans les prochains jours.

Je parviens à suivre la conversation l’air de rien, surprise même qu’Arthus ne réquisitionne pas un salon privé. Mais il y a si peu de monde dans la taverne. Les clients qui ont pu partir tôt le matin l’ont fait, soucieux d’aller se mettre à l’abri dans un bourg plus tranquille.

Oedun est resté, et compose dans un coin de la taverne. Il évite de se placer trop près de la cheminée, de peur que la chaleur abîme sa précieuse guitare.

Thraec explique aux Gardes que l’animal donne du fil à retordre aux chasseurs qui sont sur sa piste. Il peut rester immobile pendant quelques jours à quelques semaines, caché, sans que les chasseurs parviennent à le trouver. Puis il se met brutalement en mouvement, toujours vers le sud, éviscérant de nombreux animaux sur son passage. Aucune victime humaine n’a été à déplorer pour le moment. Mais l’animal arrive dans des contrées de plus en plus peuplées, et les chasseurs commencent à s’inquiéter.

« Je pense que la bête ne fait pas oune grrrande taille. Il faut qu’elle soit petite pourrr avoir réoussi à passer ainsi dans les mailles du filet. Mais perrrsonne n’est parvenou à l’aperrrcevoir. C’est la prrremière fois de ma carrrière que je vois ça ! ».

Arthus semble réfléchir. Enselin et Belvis sont plongés dans leurs pensées. Finalement, Arthus décide d’informer Thraec.

« Une attaque a eu lieu à proximité du bourg tôt ce matin. Le corps de l’animal a été découvert en fin d’après-midi par Enselin (il désigne ce dernier du menton puis me regarde brièvement). Il accompagnait deux jeunes femmes du bourg, et elles sont assez choquées par ce qu’elles ont vu, je préfère ne pas les questionner sur le sujet. Enselin pourra vous décrire la scène avec exactitude. Le cadavre de l’animal a été bâché, nous pourrons vous le montrer demain si cela peut vous être utile. Ensuite, il sera brûlé.

— C’est un bon choix, de le brrrûler. Vous verrrrez demain qu’il sentirrra déjà comme une carrrcasse placée au soleil depuis plousieurrrs jourrrs. C’est la carrractérrristique de la bête que je piste, elle poutrréfie les chairs. Inoutile d’en parrrler plous, nous verrons cela ensemble demain. Je souis extrrrêmement flatté que des Gardes Royaux acceptent de nous aider sour cette affairrre. Cela fait déjà trrrop longtemps que cela dourrre. »

Je profite de cette conclusion pour proposer une nouvelle bière, qui est acceptée par tous. J’en profite pour remercier Arthus d’un sourire, en espérant qu’il comprendra. Il y a si peu de clients que je passe la fin de soirée avec les Gardes, Thraec, et Alhia, à écouter Oedun. Il a composé une fort jolie chanson sur une femme aux cheveux d’ombres et de flammes.

J’en suis un peu gênée car je devine que j’en suis le sujet. Mais c’est peut-être pour se faire pardonner la satire sur les serveuses. Ou le fait que, depuis son arrivée, ses muses ont toujours les cheveux couleur des blés. Quoiqu’il en soit, je ne peux m’empêcher d’être flattée, surtout lorsque tout le monde applaudit mon « poétaillon ».

Lorsque je monte me coucher, je ne peux pas ignorer le sourire moqueur de Belvis. Je pense qu’il serait juste de demander à Oedun de trouver un petit quelque chose de comique sur le jeune Garde Royal. Ce ne serait que justice !

Je retourne dans les combles plus tôt qu’à l’accoutumée, car la taverne était si calme que Thomas l’a fermée avec presque deux heures d’avance.

Alhia est restée avec moi jusqu’au bout, et nous montons ensemble. Je la sers contre moi lorsque nous nous séparons devant nos chambres. Elle a l’air de se sentir mieux qu’au salon de thé, la soirée lui a redonné des couleurs. Elle m’assure qu’elle dormira bien. Je pense qu’elle s’inquiète surtout pour sa famille.

J’ouvre la porte de ma chambre et reste saisie… de surprise, de joie et… d’effroi.

Niña est de retour ! Mais dans quel état !

Elle a l’air aussi fatiguée qu’une humaine qui n’aurait pas dormi pendant des jours. Ses vêtements sont défraîchis. Et il y a de la crainte dans son grand regard noir, sentiment que je n’y ai jamais vu. Je file récupérer le globe de lumière de maître Jocelin dans le tiroir de mon chevet, le pose sur mon lit, m’approchant doucement de Niña qui est assise sur ma coiffeuse. Je la prends avec délicatesse dans mes bras tout en lui parlant avec douceur. Comme je le ferais avec un enfant effrayé. Elle semble comme en état de choc, elle se laisse faire. Elle semble tellement fatiguée, elle qui est habituellement si vive.

Je la dépose contre la boule, dans le creux de l’édredon. Elle semble se détendre d’un coup et s’enroule autour du globe de lumière. Elle murmure quelques mots dans une langue qui m’est inconnue et s’endort. Je lui replace une mèche de ses magnifiques cheveux, et la regarde avec tendresse. Qu’a-t-elle bien pu faire, et découvrir, pour me revenir dans un pareil état ?

Je repense à la peur que j’ai vu dans les yeux de la petite Danthienne. Elle doit être proche de celle qu’on a du lire dans les miens dans les heures qui ont suivi la découverte de la carcasse du bœuf. L’angoisse m’étreint.

Je vais chercher un autre édredon. Je me change rapidement et me couche en chien de fusil, à côté de Niña. Je reste un certain temps éveillée, à la regarder dormir. Nous sommes toutes les deux recouvertes par l’édredon et le globe de Maître Jocelin diffuse une douce lumière, apaisante. Je finis par sombrer dans un profond sommeil. Mes rêves y sont agités, mais à chaque fois que je m’approche de l’éveil, la lumière passe entre mes paupières et je sens qu’il n’y a rien à craindre, que je peux rester endormie. J’appréhendais de passer la nuit à faire des cauchemars atroces, peuplés d’animaux mutilés, mais le globe de Maître Jocelin semble protéger mes songes.

Je ne savais pas qu’il pouvait avoir une telle propriété.



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