Dans les pas de Roanne - Chapitre 6 "Altération" - Partie 1 - Tous droits réservés -
22ème jour du premier mois.
Cela fait onze jours qu’il ne se passe rien dans Niwerand. Par contre, à l’extérieur, c’est autre chose. Seulement, on nous a fait comprendre que la population n’avait plus à sortir du bourg. Par chance, la taverne ne désemplit pas, j’ai donc beaucoup de travail. Quand je suis très occupée, cela m’évite de trop réfléchir à des évènements qui me dépassent. Accessoirement, je dors très bien et ma fatigue n’est plus qu’un mauvais souvenir. Pourtant, je commence à souffrir d’être enfermée dans l’enceinte du bourg. Je peux continuer à aller à l’Ecurie de Maître François, monter à cheval avec Alhia. Pompom et Alhani ont fait de formidables progrès, ce n’est pas le moment de les négliger. Mais c’est Enselin qui a le plus progressé dans toute cette histoire. Nous ne le voyons plus beaucoup cependant : les Gardes Royaux accompagnent les chasseurs dans d’incessantes battues.
La bête rôde encore.
Gardes et chasseurs le savent car ils trouvent des cadavres d’animaux sauvages mutilés, dont les carcasses pourrissent si vite qu’ils les brûlent dès qu’ils ont terminé de les étudier.
De mon côté, je le sais parce que Niña m’a rendu trois fois visite et qu’elle m’a confirmé que la créature tourne autour du bourg.
Depuis onze jours je joue la parfaite petite serveuse, parfaite petite cavalière, parfaite amie d’Alhia et compagnie, et j’évite avec toute la plus mauvaise conscience du monde d’aborder le sujet dont tout le monde parle dans le bourg.
Mais hier soir, j’ai pris ma décision. J’écoutais d’une oreille faussement distraite des échanges entre Arthus et Thraec. Il y a toujours des choses intéressantes à apprendre du côté de ces deux-là, et surtout, ce sont de vraies informations, sérieuses, bien plus que les on-dit qui s’échangent le reste de la journée.
« … La bête semble tourrrrner autour dou bourg.
— Oui, une biche à l’ouest il y a neuf jours, un mouton au sud il y a six jours, nous pensions qu’elle allait reprendre sa route. Mais il y a eu d’autres attaques au sud.
— Et maintenant, nous trrrrouvons des corps à l’est, mon équipe en a encorrre brrrouler un aujourd’hui.
— Je ne comprends pas ce changement de comportement.
— Moi non plous. »
Les yeux d’Arthus se sont alors posés sur moi, et j’ai détourné le regard. J’ai eu la confirmation dont j’avais besoin.
La bête rôde autour du bourg.
Elle sent l’artefact des lutins de Niwerand, et je pense qu’elle ne restera pas longtemps sans chercher à entrer dans Niwerand. Je me demande même pourquoi elle ne l’a pas déjà fait.
Je ne vois qu’une seule personne à qui parler de la nature de la créature, une seule personne qui m’écoutera à défaut de me croire. Il faut que je sois convaincante car cette personne m’aidera à en parler ensuite aux Gardes. Ma mère adoptive va m’en vouloir, mais je suis sûre de moi.
Il faut au plus vite instaurer une protection à l’intérieur même du bourg, pour protéger la population.
Cet après-midi, j’ai décidé de ne pas me rendre à l’écurie et j’ai prévenu Alhia. Je m’en vais à grands pas voir mon ancien maître d’école. Jocelin d’Avrecourt est avant tout un érudit, il a un minimum de connaissances sur le Petit Peuple. Il devrait pouvoir m’aider et je me sens même idiote de ne pas y avoir pensé plus tôt.
Il n’est pas quinze heures quand j’arrive devant chez lui. Je sais qu’il n’a pas cours aujourd’hui. Je tape à la porte et j’attends qu’il me fasse entrer. Il arrive un livre à la main, comme à son habitude. Mais pour une fois, il le referme dès qu’il me voit et me fait signe d’entrer à sa suite. Je m’installe dans un confortable fauteuil, et il prépare un excellent thé noir. J’ai pensé à apporter quelques gâteaux, pensant que cela rendrait la conversation plus facile.
Maître Jocelin s’assied en face de moi, sert le thé, puis me regarde. Pour dire vrai, il me scrute. Je n’ai pas le temps d’ouvrir la bouche, c’est lui qui commence.
« Je me doutais que tu finirais pas venir me voir. »
Je n’en reviens pas ! Comment, pourquoi ? Devant mon regard interrogatif, il continue :
« Cela fait presque deux semaines que tu as un comportement… étrange.
— Ah bon ?
— Voyons ma fille, je te connais depuis si longtemps… tu évites les Gardes, tu évites d’ailleurs tout le monde, tu ne participes pas aux conversations. Ce n’est pas normal. »
Je le regarde d’un air piteux. J’ai été d’une discrétion formidable. Mais je me demande ce qu’il en a déduit, lui qui devine tout mieux que tout le monde. J’attends qu’il s’explique.
« Roanne, j’ai parlé avec tes parents. Mais surtout avec Arthus qui semble avoir toujours un œil sur toi. Inutile de rougir ma fille, là n’est pas la question. Je me demande juste ce que tu as à cacher. Ou ce que tu n’arrives pas à dire.
— C’est que je… je sais des choses à propos de la créature.
— Et pourquoi n’en parles-tu pas ?
— Mes sources sont un peu… originales.
— Je m’en doute bien. Mais toute information est cependant intéressante à partager, à partir du moment où elle n’est pas le fruit d’un esprit avide de considération.
— J’ai justement peur de ne pas pouvoir prouver ce que je sais. Ça m’ennuie.
— Ma fille, voyons, je te connais assez pour savoir que tu n’es pas une jeune donzelle qui a soif de se faire remarquer ! Raconte-moi tout ça et nous aviserons ensuite. »
Me voilà mise à l’aise d’office. Je m’en doutais : il m’écoutera même si au final il ne me croit pas. Jocelin se gratte la barbe et ajoute, plus pour lui que pour moi :
« Ça ne pourra pas être pire que toutes les bêtises que j’ai pu entendre depuis le début de cette affaire. »
Je bois un peu de thé pour gagner du temps. J’inspire un bon coup et j’attaque.
« Savez-vous, Maître, que vous avez au moins deux lutins presque aussi érudit que vous dans votre bibliothèque ? »
J’en étais sûre. Il me regarde d’un air qui signifie « Elle a perdu la tête ». Ma surprise est donc grande lorsque je l’entends me répondre :
« Bien entendu. Le Petit Peuple sait se protéger, mais je suis capable de détecter la présence de lutins. »
Il réfléchit un instant, puis se lève d'un coup et rit aux éclats.
« C’est donc ça ! Tu as discuté avec des lutins !
— Pour dire vrai, c’est plutôt eux qui sont venus discuter avec moi.
— C’est absolument incroyable… ces créatures sont si secrètes, si avides de protéger leurs petites affaires. Et très peu de gens parviennent à les voir. De là à leur parler ! Raconte-moi tout Roanne. »
Je suis ravie de la réaction de mon ancien maître d’école.
J’essaye donc de lui raconter le plus important sans lui dévoiler le principal. Exercice difficile sous son œil exercé. Je vois parfois un sourcil se lever. Je me souviens qu’enfant, il décelait toujours le moindre de mes mensonges. Je ne suis pas douée à ce jeu là. Alors que lui y excelle.
« Je me suis liée avec une lutine. Lorsque j’ai su pourquoi des Gardes Royaux ont été détachés à Niwerand, nous en avons discuté. Elle s’est inquiétée car elle avait entendu des choses similaires parmi les membres de son peuple. Elle est donc partie s’informer, et dans le même temps la créature est arrivée ici. La lutine m’a confié qu’il y a à Niwerand un objet qui attire la créature…
— Un objet ? quel type d’objet ?
— Un objet utile aux lutins, difficile à transporter.
— Mhhh, un artefact communautaire ! »
Là, pour la peine, je suis sidérée ! Maître Jocelin est bien informé sur les habitudes du Petit Peuple. J’ai un sourire contrit, et je reprends.
« L’objet attire la créature car celle-ci est d’une nature proche du Petit Peuple et le sent. Les lutins ont peur et travaillent actuellement à cacher leur artefact. Voilà les faits dont je suis informée. Il y a plus embêtant.
— C’est possible ?
— Il se peut que cette… bête… n’étant pas un animal « normal »… ne soit pas visible.
— Ce qui explique que personne n’a pu la traquer normalement.
— C’est ce que je me suis dis.
— Roanne, ces informations sont très importantes !
— Vous me croyez ?
— Bien sûr ! De toute façon, ton frère et toi êtes différents, donc je ne devrais même pas m’étonner d’un pareil phénomène. J’aurais dû vous étudier de plus près. »
C’est à mon tour d’éclater de rire et il me regarde d’un air étonné.
« Pardonnez-moi, c’est juste que j’ai déjà entendu ça… il y a quelques jours à peine, dans la bouche de vos deux lutins. »





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