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Je vous invite dans mon univers avec sa touche fantasy - fantastique assumée, y compris dans les cuisines et dépendances. Merci de ne pas poser vos pieds sur la queue des chats ! Pour tout savoir sur la bannière, cliquez ici.



Corrige-toi, CoCyclics t'aidera !



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Je vous souhaite par avance une bonne lecture.


(illustration : Alda)

Ch. 1 "Mutine lutine"
Ch. 2 "Tristhan et Atalaï"
Ch. 3 "La routine mon amie"
Ch. 4 "L'auberge (...)"
Ch. 5 "Une nouvelle (...)"
Ch. 6 "Altération"
Ch. 7 "Les plateaux de l'Ars"
Ch. 8 "La morsure"
Ch. 9 "Aleenor la grande"
Ch. 10 "Le conseil (...)"
Ch. 11 "La bibliothèque"
Ch. 12 "Le chancelier"
Ch. 13 "Quelques brasses"
Ch. 14 "Soirée royale"
Ch. 15 "Droit vers l'est"
Ch. 16 "Apparaître et..."
Ch. 17 "La chute"
Ch. 18 "Solstice d'été"
Ch. 19 "Convalescence"
Ch. 20 "La source"
Ch. 21 "La poursuite"
Ch. 22


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Lundi 30 janvier 2006
Dans les pas de Roanne - Chapitre 6 "Altération" - Partie 6 - Tous droits réservés -


Nuit du 1er jour du deuxième mois.

 

Je descends l’escalier rapidement et le plus silencieusement possible.

Arthus m’attend dans la cuisine. Pourvu qu’il ne nous ait pas entendus. Il me propose de préparer un thé avant de rejoindre Maître Jocelin.

À ma grande surprise, l’eau est déjà sur le feu. Un plateau attend d’être complété. Arthus semble bien connaître la cuisine. Beaucoup mieux que je ne l’aurais cru. Je sors trois tasses propres, une bouilloire, du thé et une passoire. J’indique un placard à Arthus en même temps. « Peux-tu prendre la boîte en métal ? » Il le fait, l’ouvre par curiosité.

« Ils ont l’air délicieux ces gâteaux.

— Ils le sont ! »

Je prends le plateau et passe derrière lui, avec une sensation de déjà vu… Il y a quelques jours, j’ai vécu une scène similaire. Avec Belvis, jeune homme, aux cheveux blonds, le regard bleu et rieur. Mais cette nuit, j’ai devant moi Arthus, un homme dans la force de l’âge, aux cheveux châtains. Son doux regard noisette peut facilement devenir sévère, il faudra que je m’en souvienne pendant notre entretien nocturne. Je constate avec dépit qu’Arthus m’attire encore. C’est à m’en frapper la tête contre un mur.

Arrivée dans le salon où est installé Jocelin d’Avrecourt, je pose le plateau, tire un fauteuil vers la cheminée, et m’assois.

Je n’ai absolument aucune idée du sujet de conversation qu’ils veulent aborder. Mon ancien Maître s’excuse à son tour pour ce dérangement si tardif. S’il savait, le pauvre, il rougirait !

Arthus prend la parole.

« Roanne, suite à la chute de neige de cet après-midi, nous avons organisé une réunion.

— Je suis au courant. Le Maire et tous les « grands » de Niwerand y étaient.

— En effet. Il en est ressorti certaines choses dont j’ai ensuite discuté avec Jocelin. Et Thomas. »

Mon ancien maître acquiesce, et vu son expression, j’ai la désagréable intuition que leurs échanges ont été houleux.

« En quoi ceci me concerne-t-il ? Surtout en plein milieu de la nuit ? »

Les deux hommes se regardent. Jocelin soupire.

« Ma fille, j’ai quelques explications à t’apporter pour commencer. Ou plutôt des hypothèses, mais ne jouons pas sur les mots.

— Je vous écoute.

— Cela fait presque quatre semaines que l’Aberration a cessé sa progression vers le sud, pour tourner autour de Niwerand.

— J’avais remarqué !

— Cesse donc de m’interrompre, sinon nous n’avancerons pas ! »

Je baisse le menton, réflexe que je conserve face à mon ancien maître d’école. Pour faire bonne figure, je m’occupe les mains en les réchauffant autour de ma tasse de thé. Arthus s’est assis à ma gauche et grignote un gâteau. Mais c’est de la conversation dont il ne perd pas une miette.

« Donc ! Cette bête rôde depuis quatre semaines. Or, d’après les chasseurs qui l’ont pistée sans arrêt depuis l’été, elle n’est jamais restée plus d’un mois en place.

— Ce qui explique sa nervosité… »

Ça m’a échappé, je m’en excuse d’un regard. Suivant l’exemple d’Arthus, je prends un sablé.

« Oui, cela explique sa nervosité. Quelque chose la pousse à aller vers le sud. Je pense qu’elle est actuellement partagée. D’un côté elle reste pour la raison dont nous avons parlé ensemble. De l’autre, elle éprouve le besoin de repartir. »

Jocelin fait une pause, buvant un peu de thé.

« Cette bête va reprendre sa route d’ici quelques jours. Nous ne pouvons la laisser disparaître dans la nature. La battue va se poursuivre. Et il a été suggéré… que tu continues à y participer. »

Je lève tellement haut les sourcils que je dois avoir l’air d’une parfaite idiote.

« Je ne comprends pas, Jocelin.

— Tu vois des traces que personne d’autre n’a détectées. Tu es un atout considérable dans cette traque. Arthus, expliquez-lui ! »

Alors Arthus m’explique. Cela me semble irréel. Certaines choses que j’ai vues quatre jours plus tôt étaient « invisibles » aux hommes présents. Des traces sur le corps du cerf, des empreintes dans la neige, ou autour du cadavre. Arthus conclut :

« C’est une chance pour le moment que nous n’ayons pas à déplorer de victime humaine. Personne ne peut t’obliger à participer à cette traque. Mais je te le demande. Si tu acceptes, tu seras constamment encadrée. Je me suis déjà engagé auprès de Thomas à veiller personnellement à ce qu’il ne t’arrive rien.

— Enselin et Belvis participeraient aussi ?

— Ce n’est pas certain. Belvis peut-être. J’aimerais qu’un Garde reste sur Niwerand.

— Sérieusement, je trouve que vous vous engagez à traîner un boulet. Ne te moque pas, Arthus ! C’est vrai quoi, j’ai rien d’une chasseuse. Et m’engager à partir ainsi en plein hiver, c’est risqué.»

Je ne l’ajoute pas mais je le pense très fort : j’aime mon petit confort.

« Est-ce que tu pourrais y réfléchir ? Nous en reparlerons demain matin. »

Je secoue la tête. Je n’ai pas vraiment le choix. Ça me paraît… comment dire ? Complètement farfelu !

« Roanne, une dernière chose. J’aimerais que tu m’accompagnes pour faire le tour du bourg. Nous pourrons ainsi vérifier les pâlisses et discuter sans oreilles indiscrètes dans les parages. »

J’accepte. Nous discutons encore un peu, en dérivant sur un livre que nous avons lu tous les trois. Cela nous permet de terminer le thé et de nous quitter sur un sujet plus plaisant. Je remonte dans ma chambre en me disant que je ne suis pas encore prête à me coucher. J’ai un poète à passer à la question.

Oedun est assis sur mon lit, simplement vêtu de sa longue chemise et de ses bijoux. Il me sourit en me voyant entrer, se lève et range les papiers sur lesquels il notait de nouveaux vers.

« Mon amie, j’espère que cette conversation nocturne n’était pas porteuse de mauvaises nouvelles.

— Je préfère ne pas en parler pour le moment… »

Il ne s’offusque pas de ma réponse et commence déjà à me dévêtir.

« Pas si vite ! Tu oublies quelque chose…

— J’espérais que cela pourrait attendre un peu… je suis encore tout retourné par la vue de la délicate chose en soie. Et je sais que tu l’as gardée sur toi. »

Il m’embrasse dans le cou. Ses mains se baladent. Il est difficile de résister, mais je le repousse en douceur. Tout en dévoilant mon décolleté, je lui murmure « Dis-moi tout ce que tu sais sur Niña, tout de suite, et je te promets que tu n’auras pas à le regretter.

— Oh, cruelle !

— Parfaitement !

— En réalité, je sais peu de choses, mon amie.

— Je veux ce peu de choses. »

J’en profite pour donner une petite tape sur une main qui s’égare.

« Ma tendre amie, les poètes ont des affinités avec le Petit Peuple. C’est ainsi. Niña est venue à moi d’elle-même. Je suis parvenu à la séduire avec mon seul talent.

— Hum ! Passons…

— Les lutins sont les alliés les plus précieux des artistes. Des sources intarissables d’inspiration. Et d’informations. »

Il me regarde d’un air lubrique.

« Qu’est-ce que Niña a raconté sur moi ? »

Il éclate de rire.

« Elle m’a juste donné le renseignement dont j’avais besoin. La situation de ta chambre. »

Il rit encore, m’attrape par la taille et nous basculons sur mon lit.

«  Ne t’inquiète pas, ton honneur est sauf. Elle a été très discrète vis à vis de toi.

— Je l’espère !

— Ma Dame, passons à autre chose ! »

Et c’est reparti…


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Lundi 30 janvier 2006
Dans les pas de Roanne - Chapitre 6 "Altération" - Partie 5 - Tous droits réservés -


29ème jour du premier mois.

 

Quel délice que celui de passer la nuit avec le poète ! Je ne regrette pas de l’avoir attiré dans ma chambre. Tant pis si je ne suis qu’une pièce de plus à son tableau. Tant pis s’il est venu à moi uniquement parce que j’étais la seule femme disponible aux Trois Dragons. Oedun est un amant comme je n’en ai jamais eu. Avec lui la séduction est un jeu où la parole sert à marquer des points et non à faire d’inutiles promesses. Il est léger, amusant, et s’intéresse de près à tout ces accessoires dont les filles se servent pour mettre les hommes dans leurs filets.

Que du plaisir !

Cela me change vraiment de mes expériences précédentes. De plus, il a réussi à me faire oublier la difficile journée que j’ai passée.

J’ai mis Oedun à la porte tôt ce matin, alors qu’il faisait encore nuit, pour qu’il regagne sa propre chambre. Je compte sur sa discrétion, et lui sur la mienne. Je pense qu’il reviendra me rendre visite. Il sait où me trouver.

Pour le moment, je range ma féminité au placard et je m’habille en parfaite cavalière. Je descend l’escalier le plus discrètement possible. Alhia dort certainement, je continue à aider Monik le matin. Une amie de Tynha va venir en renfort le temps que je participe aux battues, car officiellement, Alhia ne travaille pas aux Trois Dragons. De toute façon, elle a avoué d’elle-même que la serpillière, c’était vraiment la corvée de trop.

Ce matin, je reprends le quadrillage avec l’équipe d’Encelin au nord du bourg. Nous ne trouvons rien.

Pour le dîner, je m’habille encore d’une jolie robe. Ce qui me change de ma tenue de serveuse. J’ai l’impression d’être en vacances, puisque je ne sers pas. Je mange avec les Gardes Royaux, quelques cavaliers et des chasseurs. L’ambiance est détendue, et la musique d’Oedun nous réchauffe, pendant que la bière coule à flot. Je monte me coucher en même temps que les autres cavaliers et Oedun me rejoins peu après.

Nous nous amusons ensemble, puis nous nous endormons. Mon lit ne se prête pas trop à nos ébats avec sa petite taille, mais c’est déjà un sujet de rigolade.

« Au moins, ma chère amie, je ne crains pas d’attraper froid.

Et c’est une bonne excuse pour me frotter à toi ! »

Que répondre à cela ?

 

30ème jour du premier mois.

 

Je me réveille en sursaut, tremblante, un goût amer dans la bouche. Oedun est contre moi et me tient les épaules.

« Doucement, doucement, c’était un mauvais rêve… »

Je me blottis contre lui.

« J’ai revu le cadavre du cerf royal.

— C’était un cerf royal ?

— Ou ce qu’il en restait.

— Quelle ignoble créature peut s’attaquer à un si noble animal… »

C’est la première fois que je vois une tristesse sincère sur les traits d’Oedun.

Etat qui ne dure pas, car je ne souhaite vraiment pas m’engager avec lui sur le sujet. Je me reprends, et nous partons à discuter avec légèreté. Le poète fini par s’habiller et regagner sa chambre, non sans me murmurer de sa prose pleine d’humour. Je referme ma porte sur lui avec un grand sourire.

La journée passe. Sans nouveau cadavre, sans nouvelle piste. Je rentre peu avant la tombée de la nuit pour me laver et je trouve la Danthienne sur ma coiffeuse.

« Niña ! quelle joie de te revoir !

— Bonjour jeune humaine. Je ne fais que passer.

— As-tu des nouvelles ?

— L’aberration est venue depuis plusieurs nuits aux portes même du bourg.

— Heureusement que nous avons les murs et les haies.

— Ça ne l’empêchera pas d’entrer, quand elle l’aura décidé.

— Tu m’inquiètes, là !

— C’est nous qui sommes vraiment inquiets. Nous, les lutins.

— Explique-moi.

— Nous pensions que la trame qui cache l’artefact suffirait. Et que l’aberration reprendrait son chemin. Pas de chance, même si ça la rend nerveuse, elle traîne toujours. Elle hésite encore, mais je pense qu’elle cherche à entrer.

— Ce n’est pas une bonne nouvelle. Elle pourrait attaquer n’importe qui dans le bourg. »

Niña change de sujet :

« J’ai entendu parler d’une nouvelle attaque ?

— Au nord. Un cerf Royal.

— Oh non ! »

Niña montre encore plus de tristesse qu’Oedun à la mention de la créature mutilée. Les cerf royaux sont superbes. Ils ont bien manqué de disparaître à une époque, et sont toujours protégés. Ils sont grands, au moins 1m75 au garrot, racés, et leur couleur va du gris souris au blanc pur.

Les biches ont peut-être moins d’allure sans leurs bois, mais elles sont plus fines et délicates. L’incarnation de la grâce.

« Ce cerf a été brûlé avant-hier.

— Je dois aller rapporter cette nouvelle. Je repasse dès que possible.

— Je compte sur toi. »

Niña disparaît. Mon regard se porte sur le globe de lumière. Il vacille. Il est temps de demander à Maître Jocelin s’il peut m’en confier un nouveau. Je descends à la taverne, en espérant qu’il passera ce soir.

 

31ème jour du premier mois.

 

Hier soir, j’ai eu une longue conversation avec Maître Jocelin et Arthus. J’en suis ressortie vidée, au point que j’ai fait signe à Oedun de ne pas me retrouver dans ma chambre. Je me suis endormie lourdement.

Ce matin, nous repartons, mais vers l’ouest. Quelques traces détectées par une équipe de chasseurs à pied indiquent que la bête tourne dans cette direction. J’ai bien fait savoir hier soir à Jocelin et Arthus que la bête ne se contente plus de tourner autour du bourg. La nuit, elle vient rôder à la frontière même de Niwerand. Arthus a décidé d’aller observer la pâlisse nord avec l’équipe de Thraec. S’ils trouvent quelque chose ce matin, je les y accompagnerai dans l’après-midi. Lorsque je sors des Trois Dragons avec Enselin, nous remarquons que le ciel est particulièrement lourd.

Me voilà donc repartie, montée sur mon fidèle Alhani, côte à côte avec le Garde Royal. Notre groupe va bon train. Nous observons les routes, les croisements, les bas côtés. La moindre empreinte est analysée. En fin de matinée, je remarque :

«  Les équipes à pied sont plus efficaces, non ?

— Elles peuvent passer plus facilement dans les champs et les bois, mais elles sont plus lentes.

— Jusqu’ici, ce sont quand même les chasseurs qui ont toujours trouvé des pistes et des corps.

— Regretterais-tu d’aller à cheval ?

— Non, bien sûr ! Mais je ne me sens pas vraiment utile.

— Pourtant les cavaliers ont leur utilité. Et ta présence aussi. »

Enselin se tait, fronce les sourcils. Je suis son regard. La neige s’est remise à tomber.

Elle tombe vite et dense. Nous décidons de nous replier à Niwerand. Nous y arrivons juste à temps, on ne voit plus à trois mètres. Nous nous occupons des chevaux, je sèche Alhani à l’aide d’un bouchon de paille propre. Puis je reviens aux Trois Dragons en traînant les pieds. J’ai décidé de passer l’après-midi avec ma sœur, pour me changer les idées.

Ce soir, je retrouve Maître Jocelin. Il est venu aux nouvelles, et il m’a apporté un nouveau globe. Je le monte immédiatement dans ma chambre et je reviens discuter. Nous dînons ensemble.

Je monte ensuite dans ma chambre. Niña n’est pas là. Je me déshabille rapidement et je fouille mon armoire. Cachée derrière d’autres vêtements, je trouve la nuisette que la Danthienne avait raccourcie et cintrée. Je ne l’ai pas portée depuis fort longtemps. Je me glisse dedans. Mhhhhh. Je recharge mon poêle lorsque j’entends un pas léger dans l’escalier, et le petit « toc-toc » d’Oedun à ma porte. Je lui ouvre et l’attire rapidement à l’intérieur.

« Waouh, mon amie, c’est tout un programme ce soir ! »

Mais nous entendons un pas dans l’escalier. Le pas d’une personne plus corpulente que mon poète. Je murmure :

« Mon père ? Oedun, cache-toi derrière la porte ! »

Pendant ce temps j’enfile une veste.

Ma précaution n’était pas inutile : le nouvel arrivant tape doucement à la porte. J’ouvre et je me retrouve face-à-face avec Arthus. J’en suis tellement surprise que les bras m’en tombent, révélant ma délicate nuisette. Je me reprends, mais je ne rêve pas, Arthus a rougi et pendant un instant ses yeux se sont égarés.

« Je suis confus de te déranger si tard. Jocelin reste ici ce soir, nous avons besoin de te parler.

— Laisse-moi deux minutes pour m’habiller, et je te rejoins en bas.

— Parfait. » Je referme ma porte sur lui, encore surprise. J’attends que ses pas se soient éloignés puis je regarde Oedun. Nous partons dans un fou rire incontrôlable, même si nous essayons de faire le moins de bruit possible. Nous tombons l’un sur l’autre sur mon lit.

« Bon…sang… si tu avais… vu… ta tête !

— Et toi… si tu avais vu… la sienne !!! »

Je me relève et m’habille rapidement, les joues en feu.

« Oedun, tu peux rester si tu le souhaites. J’espère que ce ne sera pas long.

— Merci gente dame ! Peut-être ton amie Niña viendra-t-elle me tenir compagnie ? »

Je redresse la tête d’un coup et le regarde d’un air totalement ahuri. Il me rejoint et pose un index, sur lequel brille l’une de ses nombreuses bagues, sur mes lèvres.

« Va retrouver Maître Jocelin et Arthus, nous aurons ensuite toute la nuit pour parler… »

Et cette fois-ci… c’est lui qui me met à la porte.


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Lundi 30 janvier 2006
Dans les pas de Roanne - Chapitre 6 "Altération" - partie 4 - Tous droits réservés -


28ème jour du premier mois.

 

Depuis cinq jours, ma vie a complètement changé de rythme ! J’espérais que l’Aberration reprendrait sa route, mais non, les lutins m’ont confirmé qu’elle rôde toujours. Hier encore, une équipe du nord a trouvé un cadavre. Je vais aller le voir ce matin. Pour l’instant, je suis censée déjeuner, mais je me contente d’un thé. Je me souviens de ma réaction la première fois que j’ai vu le corps d’un animal mutilé. Je n’ai pas envie d’être victime de nausées devant le groupe qui m’a intégrée dans ses recherches.

Il neige toujours, et pourtant nous avons un mal fou à suivre les pistes de l’Aberration. Elle les brouille, ou bien la neige les recouvre. Par deux fois, nous avons dû rentrer plus tôt car le temps ne permettait pas de continuer les recherches. Pour ma part, je ne me sens pas très utile, mais je trouve vraiment agréable de passer mes journées dehors. Seul problème : mon habitude de me coucher tard et de retourner dormir vers dix heures le matin. Le soir, je n’arrive pas à m’endormir plus tôt. Et en fin de matinée, mes yeux se ferment tous seuls. J’espère que ça ira mieux dans les prochains jours.

J’ai écrit une lettre à mon frère. Il me manque. Et j’avais envie de lui faire connaître les dernières nouvelles. Même si je sais d’avance qu’il va totalement désapprouver mon investissement dans cette histoire.

Il y a une chose que Niña m’a apprise, et que j’ai immédiatement reportée. L’Aberration s’impatiente. Les lutins sentent sa fébrilité. J’en ai parlé avec Maître Jocelin, qui a eu droit à la version complète, puis nous en avons fait part aux Gardes Royaux. Et à mon père qui refuse d’être mis de côté depuis que je suis dedans jusqu’au cou.

J’ai suggéré à Arthus d’imposer un couvre-feu, mais pour le moment cette idée n’a pas fait son chemin. Elle perturberait la vie du bourg, et je n’ai pas vraiment de matière pour appuyer ma suggestion. Je continue, comme la plupart des Niwerandais, à me nourrir de l’espoir que la sale bête va passer sa route.

Il est temps d’y aller ! Les cavaliers que j’accompagne se lèvent et je les suis. Enselin est derrière moi, c’est son groupe. Thraec s’est lié avec d’autres chasseurs, qui vont à pied. Nous avons jusqu’ici quadrillé la campagne à l’Est de Niwerand avec ces derniers. Arthus et son équipe surveillent le sud. Belvis l’ouest. Maître François, le nord. Ce matin, nous échangeons nos zones avec ce dernier. Les blagues fusent pendant que nous allons vers l’écurie, alors que les équipes qui vont à pied sortent déjà du bourg.

Je ne me formalise pas de l’ambiance très masculine, j’y suis habituée, avec le métier que j’exerce. Je suis même persuadée que les cavaliers, dont certains sont des chasseurs plutôt rustres, se retiennent en ma présence. Cependant, ce soir je ressentirai certainement le besoin de me retrouver. Après ma toilette, je m’habillerai avec une tenue féminine pour aller dîner. J’ai remarqué ces derniers jours que j’intéresse de plus en plus Oedun et je trouve cela très amusant. Après tout… Pourquoi pas ? Je verrai ce soir sa réaction. Niña ne s’est pas contentée de retoucher ma lingerie, j’ai une jolie robe dont le décolleté est devenu une arme de séduction à lui seul.

Pour le moment je retrouve mon cher Alhani. Ce cheval est ravi d’échapper au manège. Hier j’en ai monté un autre, pour le laisser se reposer un peu. Les chevaux ne sont pas forcément à l’aise dans la neige. Pour certains, le maréchal ferrant est intervenu pour leur poser des fers plus adaptés. Une plaque de cuir protège la fourchette et empêche la neige de se colmater dans le sabot, ce qui peut provoquer des blessures difficiles à soigner.

Je monte en selle, ou plutôt je me hisse, comme toujours. Je manque vraiment de légèreté. Je fais tourner un peu Alhani dans la cour, en discutant avec d’autres cavaliers. Lorsque tout le monde est prêt, nous partons vers la porte nord. C’est alors que je vois arriver Arthus sur son magnifique étalon. Sur le moment, c’est plutôt le cavalier que j’ai envie de qualifier de magnifique. Il a une prestance terrible. Il faut vraiment que je me soigne !

« Je vous accompagne ce matin. 

— Tu veux que je rejoigne les cavaliers de l’équipe sud ? propose Enselin

— Non, la présence d’un Garde n’est pas indispensable.

— Bien. Allez, on passe au trot tant que la route le permet ! »

Sous l’impulsion d’Enselin, le groupe quitte le bourg. Nous rattrapons une route qui monte vers le nord et tant que la neige ne nous en empêche pas, les chevaux avancent bon train. Puis nous passons au pas pour quitter la route et passer à travers champs. Nous arrivons enfin. J’aperçois une bâche recouverte d’un peu de neige. Nous sommes encore près du bourg. Trop près à mon goût. Arthus a suivi mon regard. Il constate de nouveau :

«  Cette bête tourne autour de Niwerand.

— Elle se rapproche de plus en plus du bourg, n’est-ce pas ?

— Oui. Nous allons retirer la bâche, ça ira ?

— Je pense. J’ai déjà vu un cadavre.

— Si tu t’en sens capable, j’aimerais que tu le regardes de près.

— D’accord. »

La bâche est retirée et je ne peux retenir un haut le cœur.

La dernière fois, j’ai vu une bête mutilée, éviscérée. Cette fois-ci c’est pire. L’altération a marqué les chairs, le cadavre semble dans un état de décomposition avancé. L’odeur, malgré le froid, est affreuse. Le cavalier le plus proche de moi me prend le coude et me demande si vais bien. Je hoche la tête de bas en haut. Je n’ose pas ouvrir la bouche. Les chevaux sont nerveux, je saute à terre et donne les rennes d’Alhani au cavalier qui a été  prévenant, afin qu’il les éloigne. Arthus et Enselin ont aussi mis pied à terre. Je m’approche de ce qui a été un cerf royal, un peu choquée par l’état de l’animal. J’interroge Arthus du regard, car je ne sais pas ce qu’il attend de moi.

« Roanne, j’aimerais que tu me décrives exactement ce que tu vois, le corps, les alentours. Il y a peut-être des détails que tu verras et qui nous aurons échappé. »

Commence alors un travail fastidieux. Je ne détaille pas d’avantage, mais lorsque je rentre au bourg en fin de matinée, j’ai envie d’un bain. Heureusement la neige s’est remise à tomber, je suis donc libre pour l’après-midi et je me précipite dans mes combles pour me laver. Je ne supporte plus l’odeur de mort qui semble imprégner mes vêtements et mes cheveux.

Le regard entendu qu’Enselin et Arthus ont échangé à un moment ne m’a pas échappé. J’ai vu quelque chose qui leur a échappé. Et je ne sais même pas quoi !

Je me lave entièrement. Je m’isole dans ma chambre, m’assois à côté de mon poêle pour me sécher les cheveux et m’endors sans m’en rendre compte. Je me réveille en sursaut pour m’apercevoir qu’il fait déjà nuit. J’ai passé tout l’après-midi à dormir, je n’ai même pas déjeuné. Il est temps de m’occuper de moi et d’oublier les visions désagréables du matin. Pour le moment aucune victime humaine n’est à déplorer. Je me raccroche à l’idée que nous n’intéressons pas l’Aberration.

Je descends enfin et je me sens tout de suite mieux lorsque je croise le regard franchement approbateur d’Oedun et Alhia, ceux plus surpris des Gardes et de certains clients, et je rigole en douce quand j’entends mon père étouffer à grand peine un juron.

Ça fait du bien ! Cependant, il est encore tôt à mon goût lorsque Enselin annonce qu’il est temps pour les équipes de la battue d’aller se coucher. Disciplinée, je monte dans ma chambre, désolée de laisser encore une fois Alhia faire mon travail à ma place.

Je viens à peine de rejoindre ma chambre quand j’entends un pas feutré dans l’escalier. On toque à ma porte. J’ai dû oublier quelque chose en bas et Alhia me le rapporte. J’ouvre et je tombe nez à nez avec mon poétaillon. Son regard a tendance à s’égarer du côté de ma gorge et j’ai vraiment du mal à rester sérieuse.

« Ma dame, vous m’avez définitivement conquis !

— Je dirais que c’est plutôt à mon décolleté que revient cet honneur. »

Il ne s’offusque pas, bien au contraire !

« Si ma muse aux cheveux de feu

À des dessous tout aussi avenants,

Je ne demande vraiment pas mieux

Que de les découvrir maintenant ! »

Je m’esclaffe. Et franchement ? Pourquoi pas ?

Je m’efface pour le laisser entrer, refermant la porte sur lui.


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Lundi 30 janvier 2006
Dans les pas de Roanne - Chapitre 6 "Altération" - Partie 3 - Tous droits réservés -


Il est inutile que je fasse semblant de n’être au courant de rien. Cependant, je préfère laisser les Gardes débuter la conversation. Car je pars avec un léger handicap : j’ignore de quoi ils ont parlé avant, où ils en sont. J’ai juste aperçu le manuscrit à la couverture de cuir usé sur le guéridon, à côté du fauteuil occupé par Maître Jocelin.

Je ne suis pas à l’aise. Pour me donner une contenance, je demande qui veut du thé ou du kawa, et je commence à servir. Je m’oblige à croiser les jambes et à avoir l’air détendue. Jocelin d’Avrecourt se penche vers moi et me sers une main dans les siennes. Ce geste affectueux est rare de sa part, et réconfortant.

« Je viens d’expliquer ce que nous avons découvert à propos de la bête qui vient des montagnes. Je sais bien ce que je t’avais promis. » J’ouvre la bouche mais mon ancien Maître d’école me regarde d’un air entendu, me coupant l’envie de lui faire savoir tout le bien que je pense de sa promesse.

« Je n’ai pas pu, malheureusement, m’attribuer toute la gloire de cette trouvaille. Comme je m’en doutais, certaines personnes sont d’une grande perspicacité. » Il regarde Arthus. Moi aussi. Ce dernier ne me lâche pas depuis mon entrée dans la pièce, ce qui est plutôt déstabilisant. Il a un regard sévère qui le change complètement. Il me demande d’une voix basse :

« Pourquoi as-tu attendu si longtemps pour partager tes soupçons ? 

— Ce n’était pas facile d’aborder ce sujet, vous étiez très occupés.

— Cela fait déjà quelques semaines que tu nous côtoies, Belvis, Enselin, et moi. Tu sais très bien que tu peux nous parler à tout moment.

— Je ne voyais pas comment vous parler sans passer pour une illuminée ! »

Arthus s’adoucit.

— Je ne voulais pas te mettre mal à l’aise.

— Et bien c’est raté. »

Mais je souris en lui disant cela.

« Reprenons depuis le début, tu veux bien ?

— Je n’ai plus trop le choix maintenant. Mais je vous préviens tous les trois : je protègerai mes sources.

— Entendu. Roanne, depuis combien de temps as-tu deviné la nature de cette bête ?

— Environ douze jours. »

Les trois Gardes poussent d’énormes soupirs de contrariété.

« Je suis désolée si je donne l’impression d’avoir fait perdre du temps à tout le monde. Vous devez comprendre que je ne savais pas comment divulguer mes… hypothèses… tout en restant crédible. Puis flûte, à quoi ça aurait servi que je parle avant si on ne m’avait pas crue ? »

Enselin me répond « Roanne, nous avons étudié des pistes plus improbables les unes que les autres. Même celle d’une créature mythique, nous l’aurions creusée. »

Belvis renchéri « Tu nous as fait confiance jusqu’ici, c’est ce que nous avons du mal à comprendre.

— Encore une fois je suis désolée, je ne savais pas comment vous en parler. Je n’ai jamais vécu une situation pareille. Je me suis déjà engagée auprès de Maître Jocelin à ne plus garder d’informations pour moi. »

Ce dernier m’a lâché la main pour commencer à boire son thé. Tout le monde en fait autant. J’aimerais bien en rester là. Arthus me fixe toujours. J’ai du mal à conserver un semblant d’assurance. J’évite son regard, mais pas la question suivante. « Tu nous caches autre chose, et j’aimerais bien remettre les choses à plat. Qu’as-tu de plus à nous apprendre ?

— Pardon… ?

— Ce n’est pas seulement le côté improbable de l’origine de cette créature qui t’a gênée, n’est-ce pas ?

— Je ne vois vraiment pas de quoi tu parles.

— Je parle de sa nature même. Je crois que tu as une autre information à partager.

— Bien. D’après le livre, la créature est une Aberration. La description est vague. Je n’en suis pas certaine, mais d’après mes sources, il se peut que cette créature soit difficile à voir.

— Tu veux dire qu’elle se camoufle ?

— Non, je veux dire qu’on peut passer à côté d’elle sans la voir. Sans effort de sa part. Mais je n’en suis pas sûre. »

Je note un échange de regards étonnés entre les trois Gardes Royaux.

« Il se peut que vous ne puissiez pas la voir, mais moi si. Et je ne peux vous donner aucune preuve de ce que j’avance. »

Arthus me regarde de nouveau sévèrement.

« Alors je ne vois pas d’autre solution, tu accompagneras le groupe de battue de la zone est dès demain. Ce qui signifie que je vais voir ton père pour qu’il te dispense de ton travail ici-même. »

Je ne prends même pas la peine de répondre. Cela servirait à quoi ? La décision est prise, et je l’avoue, quelque part… j’en suis très contente. Je vais enfin pouvoir sortir du bourg ! Je n’ai jamais participé à une battue, mais c’est secondaire.

Arthus quitte le salon. Maître Jocelin soupire et me regarde d’un air désolé.

« J’aurais tellement préféré que tu restes en dehors de ça, mais Arthus a raison…

— Je suis déjà trop impliquée, j’en ai conscience. Ne vous en faites pas pour moi. »

Belvis ajoute :

— Ne vous inquiétez pas Jocelin, nous serons là, pour garder un œil sur elle.

— Par contre, j’espère que vous aurez une idée de génie pour expliquer à Alhia que nous la laissons en plan.

— Je m’en occupe. »

C’est Enselin qui a parlé, et vu son expression, je ne doute pas de son pouvoir de persuasion. Il quitte le salon à son tour. Je profite du calme revenu pour finir le thé avec Jocelin. Vu l’heure, il restera dormir à l’auberge. Arthus revient, Thomas sur les talons. Ce dernier n’a pas l’air ravi du tout. Mais il accepte que je rejoigne l’une des équipe de la battue.

Je monte me coucher dans une sorte d’état second. Je suis fatiguée, mais je n’ai pas du tout envie de dormir. Il faudra que je pense à parler aux Gardes de l’utilité d’un éventuel couvre-feu. Ça m’est sorti de la tête.

Je rentre dans ma chambre et reprends mes petites habitudes. Recharger le poêle. Me laver. Me changer. Je finis par m’endormir profondément.


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Lundi 30 janvier 2006
Dans les pas de Roanne - Chapitre 6 "Altération" - Partie 2 - Tous droits réservés -


Jocelin se frotte encore la barbe. Cela fait quelques instants qu’il semble plonger dans une profonde réflexion. J’en profite pour grignoter une part de gâteau et finir mon thé. Je patiente. Il se rassoit enfin, et me regarde sévèrement.

« Les lutins ont-ils donné un nom à cette créature ?

— Ils parlent d’aberration.

— Je vois… cela me dépasse un peu. Je n’ai pas assez étudié cette partie de notre histoire. »

        Génial… voilà mon Maître d’école qui se met à parler par énigme comme les lutins. « Mais j’ai quand même un ou deux ouvrages qui pourraient nous aider. Reviens demain après seize heures.

— Merci pour le thé, et bonne fin de journée !

— File avant que la nuit tombe ! »

        Je retourne donc aux Trois-Dragons. Je passe la soirée presque sereine, j’ai un poids en moins sur l’estomac. Et Oedun nous charme mieux que jamais avec ses poèmes et ses chansons. Sans sa musique et ses vers, l’ambiance serait vraiment lourde !

 

23ème jour du premier mois.

 

Il est seize heures passé et je suis de nouveau devant la porte de mon ancien Maître d’école. Je n’ai pas le temps de frapper qu’il m’ouvre déjà. Il est fébrile et il a l’air fatigué. De toute évidence, j’étais attendue. À peine un bonjour, et il attaque.

« J’ai libéré les enfants plus tôt pour finir le livre qui m’intéressait. Suis-moi. Il faut que tu lises un passage. »

Je le suis donc. Il me tend l’ouvrage posé sur une table. Je le reçois avec une grande délicatesse. Il s’agit d’un manuscrit à l’aspect vieux et fragile. Je prends connaissance du passage qu’il m’indique, il n’y a aucune illustration, juste un texte dont la lecture me fait grimacer. Les Aberrations sont des créatures qui se divisent en plusieurs « familles ». Ce que le livre met en avant, c’est avant tout leur goût du sang, leur besoin de marquer leur présence par des attaques régulières de bétail. Pas un mot sur d’éventuelles attaques d’êtres humains. Ou de lutins. Aucune description des Aberrations. Ces créatures sont sensées avoir disparu à la même époque que les Trois Dragons.

« Ce n’est pas possible, c’est du délire !

— Non ma fille…

— Je n’ai pas terminé… »

Je tourne la page, le plus doucement possible. Sur la suivante les différentes Aberration répertoriées sont décrites. Non pas sur leur apparence, mais par leurs particularités. Je repère rapidement la nôtre, celle qui putréfie les chairs des animaux qu’elle éviscère. Elle porte bien son nom !

Maître Jocelin m’oblige à refermer le livre, que je lui rends. Je ne parviens pas à lire le titre de l’ouvrage, effacé par le temps. Il a une épaisse couverture en cuir, mais celle-ci est totalement uniforme. Il m’offre un thé, que j’accepte volontiers.

« Je vais me rendre à la Taverne ce soir. Avec le livre.

— Vous comptez en parler à qui ?

— Aux Gardes, évidemment. À eux de décider ensuite à qui donner ces informations, et comment les exploiter.

— J’aimerais que mon rôle ne soit pas mis en avant.

— Si tu y tiens. Mais je pense qu’il y a au moins une personne qui ne sera pas dupe. Et te demandera des explications. 

— On verra bien.

— En attendant, tu vas retourner te mettre à l’abri, et nous réserver un salon privé.

— Ça au moins je sais faire !

— Roanne, je tairai ton rôle, tu me l’as demandé. Cependant…

— Oui ?

— Si les lutins te parlent de nouveau. S’ils te donnent des informations intéressantes. N’attends pas et viens immédiatement me voir, ou parles-en à l’un des Gardes !

— Promis. »

Je me dépêche de retourner aux Trois Dragons. J’ai énormément de questions en tête. Comment une créature tout droit sortie d’une légende peut-elle aller par monts et par vaux en toute impunité ? Et pourquoi toujours vers le sud ? Quelle sorte de phénomène a pu la tirer d’une cachette ou d’un long sommeil ? Quel est son but ?

Je compte passer le reste de l’après-midi dans ma chambre, mais je ne supporte pas l’idée de rester enfermée. Je passe devant les Trois Dragons sans m’arrêter et je me rends à l’écurie. Histoire de discuter avec les chevaux.

Je suis en train de gratter la nuque d’une jolie jument grise quand j’entend les Gardes Royaux arriver. Ils sont accompagnés d’autres cavaliers, qui les aident dans les battues, ainsi que des chasseurs qui sont arrivés en renfort. Puisque je suis là, je donne un coup de main. Sans oublier une tape amicale sur le flanc du sanglier de Thraec, qui est un brave animal. Il faut juste prendre garde à ses défenses, affûtées comme des lames.

La nuit recouvre Niwerand, je rentre à l’auberge pour prévenir Thomas de réserver un salon, et je monte dans ma chambre. Niña est passée. Je lui laisse des sucreries à disposition car il s’agit de son alimentation de prédilection, et celles de ce matin ont disparu. Je me change rapidement et descends prendre mon service en avance. J’ai pris cette habitude depuis quelques jours car la fin des battues, à la tombée du jour, signifie un véritable déferlement d’hommes assoiffés dans la taverne.

Ils sont terribles !

Heureusement que nous avons des réserves dignes de ce nom dans la cave.

Et que Monik a fini par accepter l’aide d’Alhia. Au départ elle a refusé catégoriquement qu’Alhia m’aide au service, de peur de se mettre en froid avec ses parents. Mais Alhia ne l’a pas entendu de cette oreille et s’est imposée en douceur, comme d’habitude.

Maître Jocelin arrive après le repas, et s’isole avec Arthus, Encelin et Belvis. Cela semble durer quelques minutes à peine, puis Belvis ressort pour me demander d’apporter kawa et thé pour tous. Il m’attend pendant que je prépare le plateau.

« Tu peux ajouter une quatrième tasse. Arthus souhaite que tu te joignes à nous. »

Je le regarde de travers, ajoute une tasse et le suis vers le salon en silence. Encelin referme la porte sur nous. J’en veux à Jocelin, il en a certainement trop dit. Ce n’est pourtant pas dans ses habitudes. Il m’accueille avec un sourire avenant, je pose le plateau, distribue son contenu et lâche innocemment « Belvis m’a demandé de me joindre à vous, je vous remercie pour l’invitation. »

        Jocelin m’invite à m’asseoir d’un geste. Les trois Gardes me dévisagent. J’ai l’impression inquiétante que je vais subir un interrogatoire en règle. 


 
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