Nuit du 1er jour du deuxième mois.
Je descends l’escalier rapidement et le plus silencieusement possible.
Arthus m’attend dans la cuisine. Pourvu qu’il ne nous ait pas entendus. Il me propose de préparer un thé avant de rejoindre Maître Jocelin.
À ma grande surprise, l’eau est déjà sur le feu. Un plateau attend d’être complété. Arthus semble bien connaître la cuisine. Beaucoup mieux que je ne l’aurais cru. Je sors trois tasses propres, une bouilloire, du thé et une passoire. J’indique un placard à Arthus en même temps. « Peux-tu prendre la boîte en métal ? » Il le fait, l’ouvre par curiosité.
« Ils ont l’air délicieux ces gâteaux.
— Ils le sont ! »
Je prends le plateau et passe derrière lui, avec une sensation de déjà vu… Il y a quelques jours, j’ai vécu une scène similaire. Avec Belvis, jeune homme, aux cheveux blonds, le regard bleu et rieur. Mais cette nuit, j’ai devant moi Arthus, un homme dans la force de l’âge, aux cheveux châtains. Son doux regard noisette peut facilement devenir sévère, il faudra que je m’en souvienne pendant notre entretien nocturne. Je constate avec dépit qu’Arthus m’attire encore. C’est à m’en frapper la tête contre un mur.
Arrivée dans le salon où est installé Jocelin d’Avrecourt, je pose le plateau, tire un fauteuil vers la cheminée, et m’assois.
Je n’ai absolument aucune idée du sujet de conversation qu’ils veulent aborder. Mon ancien Maître s’excuse à son tour pour ce dérangement si tardif. S’il savait, le pauvre, il rougirait !
Arthus prend la parole.
« Roanne, suite à la chute de neige de cet après-midi, nous avons organisé une réunion.
— Je suis au courant. Le Maire et tous les « grands » de Niwerand y étaient.
— En effet. Il en est ressorti certaines choses dont j’ai ensuite discuté avec Jocelin. Et Thomas. »
Mon ancien maître acquiesce, et vu son expression, j’ai la désagréable intuition que leurs échanges ont été houleux.
« En quoi ceci me concerne-t-il ? Surtout en plein milieu de la nuit ? »
Les deux hommes se regardent. Jocelin soupire.
« Ma fille, j’ai quelques explications à t’apporter pour commencer. Ou plutôt des hypothèses, mais ne jouons pas sur les mots.
— Je vous écoute.
— Cela fait presque quatre semaines que l’Aberration a cessé sa progression vers le sud, pour tourner autour de Niwerand.
— J’avais remarqué !
— Cesse donc de m’interrompre, sinon nous n’avancerons pas ! »
Je baisse le menton, réflexe que je conserve face à mon ancien maître d’école. Pour faire bonne figure, je m’occupe les mains en les réchauffant autour de ma tasse de thé. Arthus s’est assis à ma gauche et grignote un gâteau. Mais c’est de la conversation dont il ne perd pas une miette.
« Donc ! Cette bête rôde depuis quatre semaines. Or, d’après les chasseurs qui l’ont pistée sans arrêt depuis l’été, elle n’est jamais restée plus d’un mois en place.
— Ce qui explique sa nervosité… »
Ça m’a échappé, je m’en excuse d’un regard. Suivant l’exemple d’Arthus, je prends un sablé.
« Oui, cela explique sa nervosité. Quelque chose la pousse à aller vers le sud. Je pense qu’elle est actuellement partagée. D’un côté elle reste pour la raison dont nous avons parlé ensemble. De l’autre, elle éprouve le besoin de repartir. »
Jocelin fait une pause, buvant un peu de thé.
« Cette bête va reprendre sa route d’ici quelques jours. Nous ne pouvons la laisser disparaître dans la nature. La battue va se poursuivre. Et il a été suggéré… que tu continues à y participer. »
Je lève tellement haut les sourcils que je dois avoir l’air d’une parfaite idiote.
« Je ne comprends pas, Jocelin.
— Tu vois des traces que personne d’autre n’a détectées. Tu es un atout considérable dans cette traque. Arthus, expliquez-lui ! »
Alors Arthus m’explique. Cela me semble irréel. Certaines choses que j’ai vues quatre jours plus tôt étaient « invisibles » aux hommes présents. Des traces sur le corps du cerf, des empreintes dans la neige, ou autour du cadavre. Arthus conclut :
« C’est une chance pour le moment que nous n’ayons pas à déplorer de victime humaine. Personne ne peut t’obliger à participer à cette traque. Mais je te le demande. Si tu acceptes, tu seras constamment encadrée. Je me suis déjà engagé auprès de Thomas à veiller personnellement à ce qu’il ne t’arrive rien.
— Enselin et Belvis participeraient aussi ?
— Ce n’est pas certain. Belvis peut-être. J’aimerais qu’un Garde reste sur Niwerand.
— Sérieusement, je trouve que vous vous engagez à traîner un boulet. Ne te moque pas, Arthus ! C’est vrai quoi, j’ai rien d’une chasseuse. Et m’engager à partir ainsi en plein hiver, c’est risqué.»
Je ne l’ajoute pas mais je le pense très fort : j’aime mon petit confort.
« Est-ce que tu pourrais y réfléchir ? Nous en reparlerons demain matin. »
Je secoue la tête. Je n’ai pas vraiment le choix. Ça me paraît… comment dire ? Complètement farfelu !
« Roanne, une dernière chose. J’aimerais que tu m’accompagnes pour faire le tour du bourg. Nous pourrons ainsi vérifier les pâlisses et discuter sans oreilles indiscrètes dans les parages. »
J’accepte. Nous discutons encore un peu, en dérivant sur un livre que nous avons lu tous les trois. Cela nous permet de terminer le thé et de nous quitter sur un sujet plus plaisant. Je remonte dans ma chambre en me disant que je ne suis pas encore prête à me coucher. J’ai un poète à passer à la question.
Oedun est assis sur mon lit, simplement vêtu de sa longue chemise et de ses bijoux. Il me sourit en me voyant entrer, se lève et range les papiers sur lesquels il notait de nouveaux vers.
« Mon amie, j’espère que cette conversation nocturne n’était pas porteuse de mauvaises nouvelles.
— Je préfère ne pas en parler pour le moment… »
Il ne s’offusque pas de ma réponse et commence déjà à me dévêtir.
« Pas si vite ! Tu oublies quelque chose…
— J’espérais que cela pourrait attendre un peu… je suis encore tout retourné par la vue de la délicate chose en soie. Et je sais que tu l’as gardée sur toi. »
Il m’embrasse dans le cou. Ses mains se baladent. Il est difficile de résister, mais je le repousse en douceur. Tout en dévoilant mon décolleté, je lui murmure « Dis-moi tout ce que tu sais sur Niña, tout de suite, et je te promets que tu n’auras pas à le regretter.
— Oh, cruelle !
— Parfaitement !
— En réalité, je sais peu de choses, mon amie.
— Je veux ce peu de choses. »
J’en profite pour donner une petite tape sur une main qui s’égare.
« Ma tendre amie, les poètes ont des affinités avec le Petit Peuple. C’est ainsi. Niña est venue à moi d’elle-même. Je suis parvenu à la séduire avec mon seul talent.
— Hum ! Passons…
— Les lutins sont les alliés les plus précieux des artistes. Des sources intarissables d’inspiration. Et d’informations. »
Il me regarde d’un air lubrique.
« Qu’est-ce que Niña a raconté sur moi ? »
Il éclate de rire.
« Elle m’a juste donné le renseignement dont j’avais besoin. La situation de ta chambre. »
Il rit encore, m’attrape par la taille et nous basculons sur mon lit.
« Ne t’inquiète pas, ton honneur est sauf. Elle a été très discrète vis à vis de toi.
— Je l’espère !
— Ma Dame, passons à autre chose ! »
Et c’est reparti…



