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Je vous invite dans mon univers avec sa touche fantasy - fantastique assumée, y compris dans les cuisines et dépendances. Merci de ne pas poser vos pieds sur la queue des chats ! Pour tout savoir sur la bannière, cliquez ici.



Corrige-toi, CoCyclics t'aidera !



Pour marcher "Dans les pas de Roanne", c'est par ici !

Je vous souhaite par avance une bonne lecture.


(illustration : Alda)

Ch. 1 "Mutine lutine"
Ch. 2 "Tristhan et Atalaï"
Ch. 3 "La routine mon amie"
Ch. 4 "L'auberge (...)"
Ch. 5 "Une nouvelle (...)"
Ch. 6 "Altération"
Ch. 7 "Les plateaux de l'Ars"
Ch. 8 "La morsure"
Ch. 9 "Aleenor la grande"
Ch. 10 "Le conseil (...)"
Ch. 11 "La bibliothèque"
Ch. 12 "Le chancelier"
Ch. 13 "Quelques brasses"
Ch. 14 "Soirée royale"
Ch. 15 "Droit vers l'est"
Ch. 16 "Apparaître et..."
Ch. 17 "La chute"
Ch. 18 "Solstice d'été"
Ch. 19 "Convalescence"
Ch. 20 "La source"
Ch. 21 "La poursuite"
Ch. 22


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Dimanche 19 mars 2006

Dans les pas de Roanne - Chapitre 7 "Les plateaux de l'Ars" - partie 2 - Tous droits réservés -


3ème jour du deuxième mois.

 

Je me réveille avec l’impression que les journées précédentes n’étaient qu’un long rêve. Mais un coup d’œil au pied de mon lit suffit à me convaincre du contraire. Un sac de voyage déjà bien rempli est posé à même le sol. Le long manteau de cuir doublé de fourrure que Monik m’a offert hier est posé dessus. Mes bottes, que j’ai nettoyées et graissées, sont juste à côté.

Je frissonne. Pourtant ma chambre est bien chauffée. J’ai chargé le poêle lorsqu’Oedun est parti. Nous avons passé notre dernière nuit ensemble, je le crains. D’ailleurs nous nous sommes vraiment embrassés pour la première fois au moment où il m’a quittée. Un baiser d’adieu avant l’heure. Il va me manquer, mon poétaillon ! Surtout quand je serais au milieu de vastes étendues sauvages, dans le froid et la neige.

Ça me rappelle que je dois voir pour emprunter des raquettes, afin de me faciliter la marche dans la poudreuse. Je sors de mon lit, me lave, puis j’enfile des vêtements pratiques. Justaucorps, pull à col roulé, pantalon avec ceinture de cuir. J’enfile mes bottes par dessus d’épaisses chaussettes. J’attrape ma vieille veste en cuir et un foulard.

Ce matin, je vais accompagner Arthus pour faire le tour du bourg et tenter de trouver des traces afin de nous mettre sur la piste de l’Aberration. J’espère pouvoir rendre visite à Maître Jocelin. Il y a quelque chose qui me dérange dans sa soudaine volonté de m’envoyer à Aleenor. J’ai l’impression qu’il a subitement pensé à quelque chose qui lui avait échappé jusqu’ici. J’aimerais lui donner l’occasion de s’expliquer. Et surtout, partir en restant en bons termes avec lui. Je lui ai battu froid hier pour la première fois, cela me met mal à l’aise.

Je descends l’escalier et retrouve Arthus et Belvis en pleine discussion avec Monik, dans la cuisine. Le plus jeune garde semble fatigué, il a encore passé la nuit à effectuer des rondes à l’intérieur du bourg. Quelques minutes après mon arrivée, il nous salue pour rejoindre sa chambre. Je déjeune rapidement, embrasse ma mère adoptive et sors derrière Arthus. Il veut s’assurer que je sais marcher avec des raquettes, nous emmenons chacun une paire tout en allant vers la sortie sud du bourg. Nous chaussons rapidement, puis nous mettons en route. J’apprécie les raquettes, après quelques minutes à me réadapter. La prise est bien meilleure sur la neige. Arthus peut constater que je me débrouille bien.

« Normalement, nous en aurons besoin uniquement les premiers jours, en admettant que la bête nous emmène loin dans les plateaux.

— Comment ça, Arthus ?

— Eh bien, une fois sur les hauteurs, si nous parvenons aux vallées qui coupent littéralement les plateaux d’est en ouest, le climat change vite. Tu verras, il fera très vite plus doux et la neige disparaîtra.

— Je ne m’en plaindrai pas. Sauf si elle est remplacée par de la pluie !

— Toujours attentive aux détails.

— Toujours attentive à mon petit confort !

— J’ai conscience que ce ne sera pas facile.

— Arthus, je sais ce qui m’attend. J’essaierai de ne pas être trop… pénible. Mais si je suis de mauvaise humeur le matin, il ne faudra pas m’en vouloir. »

Il sourit devant ma franchise, mais préfère ne rien ajouter.

Pour ma part, j’ai peur de n’être qu’un boulet et je n’aime pas du tout cette idée.

Nous nous approchons de la palissade pour chercher des traces. Nous retrouvons celles laissées par la bête avant hier, mais rien de nouveau. Nous passons ainsi la matinée à faire le tour complet du bourg. Nous déchaussons les raquettes, revenons sur la route principale et franchissons de nouveau la porte sud.

« Roanne, il faut que je te dise…

— Oui ?

— Pour les lutins, j’avais déjà deviné.

— Tu es vraiment impressionnant, tu sais ? »

Il me regarde d’un air un peu gêné, car il ne s’attendait certainement pas à un compliment si spontané. Je regrette déjà de ne pas avoir tenu ma langue.

«  Il y a un artiste dans ma famille, avec lequel je suis en bon terme. Il m’a parlé des rapports qu’entretiennent les créatifs avec le petit peuple. Lorsque j’ai fait le rapprochement avec Oedun, tout m’a paru évident.

— Quand je t’ai dit qu’il avait la même source ?

— Oui. Et je comprends très bien la position délicate dans laquelle tu étais. »

Je ne peux que le remercier. J’espère juste qu’il ne s’est pas trop attardé à comprendre comment Oedun et moi avons été amenés à discuter du sujet. Une fois aux Trois Dragons, je me change pour laisser sécher mes vêtements du matin : je passe une robe chaude par dessus des bas de laine. Je mange en bonne compagnie avant de passer au salon de thé. Tynha a boudé toute la journée, hier. Aujourd’hui elle semble aller mieux. Non pas qu’elle ait accepté mon départ, mais Alhia a fait preuve de beaucoup de persuasion pour que Tynha sorte de son mutisme. Elle a été aidée par Batysth. A ma grande surprise, c’est surtout à nos parents que Tynha en veut. Je finis pas savoir ce qui gêne ma sœur. Elle me l’avoue avec ses mots simples : « Si tu vas à Aleenor, tu vas y prendre goût. Je pense franchement pas que t’auras envie de revenir ici. Et c’est loin Aleenor. »

Cette affirmation me laisse perplexe. J’essaye maladroitement d’expliquer à Tynha que pour rester à Aleenor, il faudrait d’abord que j’y trouve du travail. Mais je sens que tous mes arguments tombent à plat. Dans le milieu de l’après-midi, je quitte le salon pour me rendre chez Maître Jocelin. J’arrive juste à la fin des cours, lui expliquant la raison de ma venue. Il me fait entrer et nous nous installons dans son salon aux murs couverts de livres, autour d’un thé. Nous parlons longtemps. Il n’aborde pas franchement le sujet pour lequel je lui rends visite, il en vient même à parler de son rôle d’enseignant.

« J’ai choisi d’être maître d’école car j’aime enseigner. J’ai toujours montré des facilités pour aider les enfants à comprendre et apprendre. Mais vois-tu Roanne, malgré tout le cœur que j’y mets, je n’arrive pas forcément à traiter mes élèves de façon égale.

— C’est étonnant Jocelin, vous le cachez bien !

— Réfléchis bien ma fille… il y a des élèves qui, par leur dispositions, attirent mon attention.

— Oh ! Je vois !

— J’essaye en effet de ne pas montrer mes préférences, mais quand je sens qu’un élève a un potentiel, il m’est difficile de le laisser inexploité. Evidemment ton frère et toi avez une place particulière. Je suis vraiment heureux d’avoir gardé un si bon contact avec vous, et heureux que tu ais continué à t’instruire. Mais il y a une élève pour laquelle j’ai toujours eu beaucoup d’affinités.

— Alhia…

— Oui, la brillante Alhia, qui doit me rendre au moins cinq livres. Enfin, ce n’est pas le sujet. »

Jocelin se gratte la barbe.

« Pourquoi me parler d’Alhia ?

— Elle mérite mieux que le carcan dans lequel ses parents veulent l’enfermer. Elle le sait, et je l’ai toujours encouragée en douce à maîtriser sa vie. Alhia aurait dû poursuivre ses études. Ses deux années à Agarand n’ont fait que le confirmer. Elle a sa place à l’Université d’Aleenor.

— Je suis d’accord. Alhia joue souvent à se faire passer pour plus idiote qu’elle n’est, elle sait très bien manipuler les gens. Quand nous discutons, j’avoue que je n’arrive pas toujours à la suivre. Je ne pense pas que ses parents aient compris qu’elle a le potentiel pour devenir une Érudite.

— Au contraire. Mais cela ne les intéresse pas ! Vois tu ma fille, je me sens particulièrement proche d’Alhia car j’ai eu le même contexte familial. Ce qui lui manque, c’est ce petit truc, cette motivation à prendre la route et à se rendre à Aleenor. Et c’est là-dessus que je compte sur toi.

— Mais de quelle façon ?

— Roanne, si la traque de l’Aberration t’emmène loin au sud, le plus simple sera de descendre des plateaux, et de continuer vers le sud-est au lieu de reprendre en direction du nord et d’Agarand. »

Il nous sert une nouvelle tasse de thé.

« En allant à Aleenor, tu te donneras une chance d’avoir un avenir plus intéressant qu’ici. Et tu tendras la main à Alhia pour qu’elle t’y rejoigne. Vous êtes tellement proches toutes les deux qu’elle n’hésitera plus à faire le trajet. En tout cas, je compte bien l’y encourager fortement.

— Je ne sais pas si vous êtes dans le vrai. Elle a toute sa famille ici, elle tient beaucoup à son neveu.

— Nous verrons bien, mais ce serait une bonne chose pour vous deux, si vous pouviez vous retrouver à la capitale. Et pour le cas où mes vœux seraient exaucés, j’ai un service à te demander.

— Lequel ?

— Une lettre à confier à un ami que j’ai là-bas. Il t’aidera sur place, j’en suis certain. Si mon plan fonctionne et qu’Alhia te rejoint, je compte sur toi pour l’introduire auprès de cette personne.

— C’est entendu. Car je suis entièrement d’accord avec vous. Alhia tourne en rond à Niwerand. Je l’imagine très bien partir à l’assaut de l’Université ! »

Jocelin semble soulagé que j’accepte d’entrer dans ses intrigues. Nous continuons à discuter. Mais lorsque le ciel commence à s’obscurcir, je me sauve.

À peine arrivée à la taverne, Oedun vient vers moi. Je suis étonnée et il me glisse discrètement, tout en conservant une distance :

« J’ai rencontré une charmante lutine

Qui patiente et joue sa mutine

Elle a message urgent à faire passer

Et attend que vous alliez la trouver. »

Je le remercie d’un geste de la tête et monte rapidement à ma chambre.

Je trouve Niña à sa place de prédilection, sur ma coiffeuse. Nous nous saluons rapidement puis elle m’annonce :

« Elle s’est remise en route ! L’Aberration est repartie. Nous en avons eu confirmation par les guetteurs qui surveillaient le sud du bourg. »

Je sens mon estomac se nouer. Je remercie la Danthienne pour l’information et je descends à la taverne pour la transmettre à Arthus.

Je suppose que nous partirons demain au petit matin. La traque va reprendre, et je serai aux premières loges.


Suite


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Dimanche 19 mars 2006

Dans les pas de Roanne - Chapitre 7 "Les plateaux de l'Ars" - Partie 1 - Tous droits réservés -


2ème jour du deuxième mois.

 

Cette nuit j’ai bien dormi, rassurée par la présence de mon poète. De plus, nous avons encore eu droit à une scène fort comique. Alhia est venue frapper à ma porte pour s’assurer que j’allais bien et que je n’avais besoin de rien. J’ai eu un mal incroyable à la convaincre que je souhaitais passer la nuit seule. Oedun a du retenir son fou rire, caché derrière la porte, tandis que j’essayais d’obtenir de ma blonde amie qu’elle m’abandonne. Avec la plus mauvaise foi du monde.

J’ai fait payer le poète en abusant de lui, mais il semble avoir bien apprécié la punition. Il en a même redemandé, tôt ce matin. Nous savons que notre liaison se termine, il n’est pas question de pleurer dessus. Nous avons décidé de profiter autant que possible de nos derniers moments d’intimité, avec cette légèreté qui a caractérisé nos frasques nocturnes.

Je dois penser à mon départ. Je vais suivre la traque lorsque l’Aberration va reprendre sa route. Aucun doute n’est permis. Je pense que les lutins m’informeront lorsqu’ils la sentiront d’éloigner vers le sud.

À côté de cela, je ne vais pas mentir, je suis secouée par les derniers évènements même si j’essaye de le cacher. Ils ont tous raison. Qu’est-ce qui m’a pris de courir après cette créature ? J’essaye de ne pas trop y penser. De ne pas imaginer ce qui aurait pu arriver si ce monstre m’avait attaquée. Quand je pense que je suis allée à sa rencontre avec une fourche ! C’était de l’inconscience. Je ne peux pas en vouloir à mon père pour sa colère d’hier soir, elle était justifiée.

Je suis à ma place de prédilection à cette heure matinale du jour : dans la cuisine, avec une tasse de thé et des croissants au beurre. Monik est allée les chercher, accompagnée de Belvis. Ce dernier n’a pas dormi de la nuit, car il a patrouillé avec plusieurs chasseurs. Il vient à peine de monter se coucher. Pour ma part, j’observe le jour qui commence à se lever. C’est à peine perceptible, mais le soleil se lève plus tôt. La journée s’annonce fraîche, le ciel s’est dégagé. Monik m’entretient des affaires que je dois penser à emmener. Un minimum, pour avoir le moins de poids et d’encombrement possible. Je ne suis pas certaine de comprendre tout ce que cela implique. J’ai surtout peur du froid, et du manque d’hygiène. Nous discutons ainsi de détails pratiques, alors que je ne sais même pas quand je partirai, de quelle façon, avec quel équipement et avec qui. Tout me paraît tellement irréel.

L’arrivée d’Enselin et d’Arthus ne nous fait pas changer de conversation. Au contraire, Arthus semble satisfait que l’idée ait naturellement mûri dans ma tête. Rapidement, je me noie dans ma boisson chaude, pour les écouter tous les trois discuter de la meilleure façon de gérer des marches en plein cœur de l’hiver. Nous partirons à pied car des montures entraîneraient trop de contraintes. Arthus fini par me regarder en concluant :

« Nous serons beaucoup plus efficaces si nous voyageons léger et en petit nombre. Thraec a proposé de se joindre à nous. C’est l’un des meilleurs traqueurs que j’ai rencontré. De plus, son sanglier pourra porter une bonne partie du matériel et des provisions. »

J’aime bien l’idée de partir avec Thraec. Je ne m’en cache pas. Sa compagnie a toujours été agréable, et son aura de force tranquille m’inspire confiance. Entre lui et Arthus, je peux envisager de partir rassurée.

Arthus me suggère de commencer à préparer un sac. Monik monte avec moi pour faire le point sur ce que je possède et m’aider à choisir au mieux. Il me manque des fourrures et des chaussettes de marche épaisses. Elle me traîne d’office chez le couple Urick, et achète ce qui me fait défaut. Je n’ai même plus mon mot à dire. Sur le trajet du retour, nous faisons un détour chez l’herboriste. Il s’arrange avec ma mère et me prépare un petit sac avec différentes herbes, alcools, potions et pansements pour « les urgences ». Il me prépare aussi de quoi maîtriser mon propre corps pour quelques semaines. J’ai droit à une liste entière de recommandations.

En quelques heures, tout Niwerand va être au courant que je vais partir. Il faut absolument que j’en parle avec Tynha avant qu’elle ne l’apprenne par une cliente. En fin de matinée, Arthus vient me confirmer que nous partirons avec Thraec et son sanglier. D’autres petits groupes se constituent, pour continuer la traque en parallèle du notre. J’ai toujours quelques difficultés à revenir à la réalité. Jusqu’à l’arrivée de Tynha. Heureusement, je ne l’affronte pas seule, nos parents adoptifs sont présents. Elle est choquée, pas vraiment remise de ce qui s’est passé hier soir. Elle me regarde puis se tourne vers Thomas.

« Tu ne peux pas laisser faire ça ! TU NE PEUX PAS ! Maman, dis quelque chose !

— Voyons Tynha, ta sœur n’a pas le choix.

— Bien sûr que si elle l’a !

— Allons, calme-toi…

— NON ! D’abord Tristhan, maintenant Roanne ! Et puis c’est dangereux. Et s’il lui arrive quelque chose ? Hein ? En pleine nature ? »

Cette fois-ci, je coupe mes parents et réponds moi-même.

« Tynha, calme-toi. Je pars avec des personnes sûres et expérimentées. Je serai en sécurité, et je devrais être absente juste le temps que cette sale bête soit abattue.

— Ce n’est pas aussi sûr. »

Mince, qu’est-ce qui prend à mon père là ? Il tient vraiment à déclencher une crise d’hystérie ? Il semble gêné par ce qu’il vient de dire et cherche visiblement à se rattraper. Mais il ne recevra pas d’aide de la part des trois femmes qui le regardent en haussant les sourcils, en attente d’une explication.

« Hum, et bien… si la traque vous emmène trop au sud, Roanne, je crois qu’il serait bien que tu rejoignes Tristhan à Aleenor au lieu de revenir à Niwerand.

— Ce n’était pas convenu ainsi.

— Je comprends bien, ma fille. Je ne peux pas vraiment t’en parler moi-même, attendons le retour des Gardes Royaux. Et de Jocelin qui a aussi son mot à dire.

— MAIS JE M’EN FICHE DES GARDES ET DE TOUT LE RESTE !!! »

Ma sœur crie sa frustration et commence à pleurer, je la prends dans mes bras. Elle essaye d’abord de me repousser, mais je suis plus forte qu’elle et je l’en empêche.

«  Petite peste, arrête ! Tu crois que j’en ai envie de partir ? Sérieusement ?

— Mhhhhh !

— Ecoute, quoiqu’il arrive, et même si je dois passer par Aleenor, je finirai par revenir.

— C’est loin !

— Qu’est-ce que ça peut faire ?

— Ça peut faire que ça peut durer des mois.

— Je sais. Ça ne me fait pas plus plaisir qu’à toi. »

Elle finit par se calmer, mais elle reste tremblante. Je ne suis pas dans un meilleur état nerveux. Quand je me retourne, Arthus, Enselin et Jocelin sont là, à nous observer. Il est temps que j’ai une conversation sérieuse avec eux. Cette fois-ci, c’est moi qui poserai les questions.

J’abandonne ma sœur à Monik. Je ne suis même pas certaine que le salon de thé sera ouvert cet après-midi vu la tournure des évènements.

Je me rends dans un salon privé suivie de mon ancien maître d’école et d’Arthus. Enselin reste à la taverne pour déjeuner rapidement et reprendre ses rondes.

« J’ai besoin d’une explication. C’est quoi cette histoire de me faire aller à Aleenor ? »

J’ai les poings fermés sur mes hanches, ma voix trahit ma colère. Jocelin me réponds d’un ton doux, pour ne pas m’énerver davantage.

« Nous en avons parlé hier soir, et Thomas n’était pas du tout d’accord à la base. Il semble avoir réfléchi pendant la nuit.

— Jocelin ! C’est de MOI dont vous parlez dans mon dos ! Je suis quand même la principale intéressée !

— Je sais bien ma fille, mais au départ c’était juste… des hypothèses.

— Des hypothèses ?

— Des pistes de réflexion.

— Ça ne me parle pas plus. Pouvez-vous m’expliquer comment vous en êtes arrivé à sous-entendre que je pourrais me rendre à Aleenor, à presque six cent kilomètres de ce bourg ? Qui a eu cette brillante idée ? »

Je regarde Arthus d’un air mauvais, mais il ne relève pas. Encore une fois, c’est mon ancien maître d’école qui prend la parole.

« L’idée vient de moi, bien sûr !

— Mais pourquoi ?

— Parce qu’il est probable que cette traque t’emmène loin. Si tu parviens à mi-chemin entre Niwerand et Aleenor, je trouve judicieux que tu restes en compagnie d’Arthus, et que vous vous rendiez ensemble à la Capitale. Ce qui se passe avec l’Aberration est grave. Cela doit être reporté avec un maximum de détails aux érudits. Si une personne ayant la capacité de voir l’Aberration peut témoigner, je trouve cela plus… pertinent. Tu comprends ?

— Oui... J’aurais quand même préféré que ces réflexions soient menées en ma présence.

— Nous en avons discuté hier soir, assez tard…

— N’empêche que je comprends bien que je n’ai plus le choix. Si nous partons trop au sud, Arthus m’emmène à Aleenor. Il se passe quoi alors ?

— Arthus t’introduira auprès des érudits.

— D’accord, je témoigne, je décris l’Aberration. Je suis censée parler des lutins ? »

Ça m’a échappé. Je jette un regard gêné à Arthus. Jocelin ne se démonte pas.

« Oui, ce serait préférable. Les deux phénomènes sont liés. 

— Bien, et ensuite ?

— Personne ne peut dire ce qui se passera ensuite. Il n’est même pas certain que tu te rendes à Aleenor.

— Vous avez raison Jocelin »

Arthus a enfin pris la parole.

« Il faut nous concentrer sur la poursuite de la créature. Nous aviserons ensuite. »

Je soupire, complètement perdue, avec l’impression que tout m’échappe. Je ne peux qu’acquiescer à la conclusion du Garde Royal. De toute façon, à quoi me servirait-il de m’inquiéter pour des évènements qui n’auront peut-être pas lieu ?

Je sais bien que ma petite sœur ne va pas l’entendre de la même façon. En même temps… l’idée commence à faire son chemin. Aleenor. La capitale. Je pourrais la découvrir, la visiter. Et retrouver mon frère.

Finalement, il se pourrait que je sois déçue si mes pas ne me mènent pas là-bas.

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Samedi 18 mars 2006
Suite à une mauvaise idée de ma part, les différentes parties des chapitres ci-dessous, ainsi que les commentaires qui avaient été déposés dessus, ont été purement et simplement supprimés en mai 2006.

- Chapitre 2 "Tristhan et Atalaï" : totalité du chapitre retiré ;

- Chapitre 3 "
La routine mon amie" : totalité du chapitre retiré ;

- Chapitre 4 "L'auberge affiche complet"
: totalité du chapitre retiré ;

- Chapitre 5 "Un nouvel an sanglant"
: totalité du chapitre retiré ;

- Chapitre 6 "
Altération" : totalité du chapitre retiré ;

- Chapitre 7 "Les plateaux de l'Ars" : parties 1 à 3 retirées.

Edit du 09 décembre 2006 :

Je remets en ligne la totalité du chapitre 2, ainsi que les parties manquantes du chapitre 7, et je recrée les liens d'une partie vers l'autre.

Pour que les articles restent dans un ordre cohérent sur le blog, je triche un peu sur les dates, je n'ai pas le choix. Ainsi, le chapitre 2 est replacé de façon fictive au 1er décembre 2005, pour suivre le chapitre 1.

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Lundi 30 janvier 2006
Dans les pas de Roanne - Chapitre 6 "Altération" - Partie 8 - Tous droits réservés -


J’ai la sensation désagréable que mes cheveux se hérissent sur ma tête. Cette créature est la plus affreuse que j’ai jamais vue. Elle est à peine à quelques mètres de ma sœur, qui ne la voit pas. L’hypothèse des lutins est confirmée. Il n’y a personne d’autre à cette heure tardive dans la rue. Les boutiques sont en train de fermer. Je dois trouver quelque chose pour éloigner ma sœur de la bête. Enfin je retrouve ma voix.

« Tynha, tu as oublié quelque chose ! »

Elle se retourne. Malheureusement, mon expression a du l’effrayer car au lieu de venir vers moi, elle s’immobilise. J’accélère le pas. Elle ne fait toujours aucun mouvement, intriguée. Je commence à paniquer, je sens mon cœur qui cogne. Heureusement, Batysth fait son apparition. Il venait à la rencontre de Tynha.

« Batysth, emmène ma sœur et met-là à l’abri ! TOUT DE SUITE ! »

Je dois avoir l’air d’une folle, j’en ai conscience, mais par chance le jeune homme ne cherche pas à tergiverser. Il attrape ma sœur et l’oblige à rentrer dans la boutique la plus proche. Tynha est toujours sans réaction mais se laisse faire. La créature s’avance, doucement. J’ai l’impression qu’elle rampe sur ses courtes pattes. Mes jambes me portent à peine, j’ai vraiment envie de partir en courant. Je m’arrête en plein milieu de la  rue principale du bourg.

Je m’aperçois alors que nous ne sommes pas seules. Un lutin est présent, et la bête semble renifler dans sa direction. Tout devient clair. Elle n’en avait pas après Tynha. C’est étrange, mais je n’ai pas le temps d’y réfléchir. La créature se met soudain en mouvement. Le lutin se retrouve en mauvaise posture. Il cherche à grimper à une gouttière, mais n’a pas la dextérité habituelle des membres du petit peuple. Il a l’air épuisé.

Je ne sais pas ce qui me prend. Je tente le tout pour le tout. Je fonce droit sur la bête en hurlant, espérant l’impressionner et donner ainsi au lutin une chance de se cacher.

La bête se retourne et siffle quelque chose qui ressemble à « Rksssssssss ». Elle paraît contrariée.

Je croise son regard, il me glace le sang. Fourche en avant, je continue à lui dire de s’en aller, quelle n’a rien à faire ici. Ou plutôt je hurle. Je ne reconnais pas le son de ma voix. Il y a de la colère dedans, qui recouvre ma terreur.

La bête, à ma grande surprise, recule.

De nombreux habitants du bourg commencent à sortir de chez eux, ou des boutiques encore ouvertes. Ils sont intrigués par mes cris. Et par les sifflements de la créature, que tout le monde semble entendre, à défaut de la voir.

L’Aberration crache un dernier « Rkssssssssss » et fait soudainement demi-tour. Je la suis pour savoir où elle va, traînant toujours la fourche. Je termine ma course devant une palissade, juste à côté de la porte sud du bourg. Elle grimpe le long des planches de bois le plus rapidement possible. Cet exercice n’est pas simple mais elle y parvient sans trop d’efforts. Arrivée en haut, elle regarde une dernière fois le bourg, puis dirige ses yeux vers les miens. J’ai le sentiment d’avoir devant moi toute la cruauté qu’un être puisse porter. Au moment où la créature passe de l’autre côté de la palissade, je tombe à genoux. Je ferme les yeux un instant. Je perds un peu conscience, et lorsque je les ouvre, je sens qu’on me secoue. Mais je suis dans une sorte de brouillard.

Soudain, c’est comme si tout me revenait. Les sons, les odeurs, les sensations. Quelqu’un me tient par les épaules. Ma jupe est trempée de boue.

« Roanne ? Roanne ! Que s’est-il passé !

— Doucement Thomas, elle n’a pas l’air bien. ».

J’ai reconnu la voix du Maire. Mon père desserre son étreinte. Je m’affale contre lui, sans force.

Il me ramène aux Trois Dragons. De nombreuses personnes nous ont suivis, refusant de me laisser tranquille. Je suis entourée d’hommes et de femmes qui ne cessent de poser des questions. Mais je n’arrive pas à me concentrer pour y répondre. Enfin, quelqu’un me mets une tasse chaude entre les mains. Tout en me retirant la fourche que je n’ai pas lâchée. J’entends vaguement mon père demander à tout le monde, froidement, de bien vouloir me laisser un peu d’air. On m’emmène dans un salon privé. Je m’assois devant la cheminée et je retrouve peu à peu mes esprits. Tynha et Batysth, mes parents, le Maire, Jocelin d’Avrecourt, Alhia et les Gardes Royaux sont présents. Mon père s’approche.

« Ma fille, est-ce que ça va mieux ? »

J’acquiesce

« Que s’est-il passé ? Tu nous as vraiment fait peur ! »

Je vois Tynha frémir malgré l’étreinte de son amant.

« La créature est rentrée dans Niwerand. Je l’ai vue. J’ai cru qu’elle allait attaquer Tynha. »

Je reprends ma respiration. Ils sont tous suspendus à mes lèvres. Je suis très mal à l’aise.

« Elle n’a pas attaqué. Elle a pris la fuite. Je l’ai suivie pour voir par où elle passait. La palissade ne l’arrête pas. »

Le Maire se tape la cuisse, dépité. Mon père me demande, d’une voix basse dans laquelle pointe sa colère :

« Bon sang Roanne qu’avais-tu en tête ? Tu aurais du appeler à l’aide. Cette chose aurait pu te faire du mal ! »

Je suis incapable de lui répondre et je baisse les yeux sur mes mains. J’ai d’abord eu peur pour ma sœur. Puis il y a eu le lutin. Je ne peux pas parler de ce dernier. Jocelin me prend la main, et me demande doucement :

« À quoi ressemble l’Aberration ? »

J’ai un hoquet et je me mets à trembler.

«  Je préfèrerais que Tynha sorte. Ce n’est pas une description agréable à entendre. »

Monik, qui comprend le message, prend sa dernière par la main et l’oblige à sortir. Batysth préfère les suivre. Les regards masculins se tournent vers Alhia, mais celle-ci rétorque qu’elle n’est pas aussi sensible que ma sœur. Lorsque la porte se referme, elle me pause la main sur l’épaule pour m’encourager. J’ai alors une bouffée d’affection pour ma meilleure amie.

« Thraec avait raison, ce n’est pas une bête de grande taille. Elle ressemble à un félin court sur pattes, avec un museau aplati. Elle a une très longue queue, toujours en mouvement. Elle fait peut-être le poids d’un grand chien, je ne sais pas trop… quarante ou cinquante kilos ? Je ne suis vraiment pas sûre. Alhia, tu te souviens du mâtin de ton père, quand on était plus jeune ? Je pense que la créature fait à peu près le même poids.

— Elle pèse plutôt dans les quatre-vingt kilos, dans ce cas. »

Je reprends ma respiration. Mon amie resserre son étreinte.

« Elle est affreuse, elle a les yeux injectés de sang. Et… et elle n’a pas de peau. »

Ils me regardent tous avec étonnement.

«  Je voyais ses muscles, ses tendons, les veines qui palpitaient. C’est vraiment une horreur. C’est pas naturel. »

Je les regarde à tour de rôle. Le Maire a porté sa main à sa bouche. Jocelin hoche la tête.

« Nous l’avons entendue siffler. Tu as entièrement raison, cette créature n’est pas naturelle. »

Je suis rassurée. Je n’ai pas rêvé. Je croise le regard d’Arthus.

Quand le salon se vide, il me retient, faisant signe à Alhia de ne pas m’attendre.

« Tu es sûre que ça va ?

— Oui, beaucoup mieux, merci.

— Thomas a raison. Pourquoi as-tu poursuivi l’Aberration ? Alors que Tynha était hors de danger ? »

Je reste muette, je ne peux pas lui parler du lutin. Son regard devient sévère, mais sa voix reste douce :

« Roanne, réponds-moi.

— Je ne peux pas Arthus… désolée, je ne peux pas !

— C’est tout de même étrange.

— Tout l’est en ce moment.

— Je voulais dire… tu as su que la créature était dans Niwerand. Presque en même qu’Oedun, qui a donné l’alerte.

— Nous avons la même source d’informations. Il ne t’en parlera pas plus que moi.

— Je n’insiste pas ce soir, tu es secouée. Mais il faudra en discuter un jour ou l’autre. »

Dès qu’il me libère, je fuis dans ma chambre. J’y retrouve Niña et lui raconte tout. Je retire mes vêtements sales, je sors le globe lumineux et nous nous allongeons autour. Je suis épuisée. La Danthienne est encore nerveuse mais rassurée. Elle aussi trouve que j’ai été sotte de prendre des risques. Mais j’ai certainement sauvé la vie de l’un des siens.

« Cette aberration est une Altération. Si elle avait mordu le lutin sans le tuer, il serait à son tour devenu quelque chose de mauvais. C’est pire que la mort. »

Je me souviens de la définition que m’a donnée Jocelin, lorsque nous avons identifié la créature. Altération : changement, en mal, par rapport à l’état normal.

« Et si elle mord un être humain, ça donne quoi ?

— J’imagine que ça le tue. Dans d’horribles souffrances. Ne laisse jamais une telle créature te faire du mal. »

Je déteste l’Aberration. Je n’ai pas pour autant envie de partir lui donner la chasse. Mais j’ai conscience qu’il le faut. Je partage ce constat avec la Danthienne.

Elle s’assoit sur l’édredon, fourrage dans ses jupons et me tend quelque chose.

« Je te fais ce petit cadeau. Porte-le toujours sur toi. Les lutins, où que tu iras, sentiront que tu es une amie. Et tu découvriras peut-être qu’il a des vertus. »

Cela ressemble à une sorte de caillou crayeux et blanc pur, mais lisse et ferme au toucher.

« Qu’est-ce que c’est ?

— C’est un secret de lutin. Je préfère dire que c’est une pierre de lune. C’est poétique. En parlant de poésie, je vais te laisser. Je crois que tu vas avoir de la visite.

— Attend !… Merci ! »

Elle disparaît avec sa dextérité habituelle. Quelques minutes plus tard, Oedun me rejoint.

« J’espère être le bienvenu. J’ai été retardé par un Garde Royal bien curieux. »


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Lundi 30 janvier 2006
Dans les pas de Roanne - Chapitre 6 "Altération" - Partie 7 - Tous droits réservés -


1er jour du deuxième mois.

 

Ce matin, j’ai les traits tirés par le manque de sommeil.

J’ai à peine dormi. Mes rêves ont été perturbés par les récents évènements. J’ai une décision à prendre, qui n’engage pas que moi. Je réfléchis depuis des heures, le jour commence à se lever. Je réveille Oedun, pour qu’il puisse retourner tranquillement dans sa chambre. Je m’habille aussi et je descends à la cuisine. Je n’ai aucune envie de rester seule.

Avant de faire mon choix, je dois discuter avec deux personnes. Monik, pour des détails pratiques, et Niña pour savoir si ma participation à la battue sera vraiment utile et nécessaire.

Je vais commencer par discuter avec ma mère adoptive. Elle saura me conseiller mieux que personne. Certains détails me tracassent vraiment. Comme je l’ai souligné, j’aime mon petit confort. Je n’ai aucune envie de m’engager à quitter Niwerand au cœur de l’hiver, alors que la campagne est recouverte de neige. Evidemment, si la traque se passe bien, nous pouvons être de retour en quelques jours. Mais si la bête nous défie ? Si elle part suffisamment vite vers le sud ? Si elle atteint la grande forêt des plateaux de l’Ars ? En m’engageant, je ne pourrai plus faire demi-tour. Je serai à des semaines de marche de mon bourg. C’est l’un des points que je dois discuter avec Arthus, mon retour à Niwerand si la traque se prolonge.

Monik est surprise de me voir debout si tôt, alors que je n’ai plus le service du matin à assurer. Elle devine à mon expression que ça ne va pas. Je lui avoue que j’ai besoin d’un bon thé, et de ses conseils. Thomas ne semble pas l’avoir mise au courant. Nous nous installons ensemble, et je lui dis tout ce que j’ai sur le cœur depuis le départ de Tristhan. J’omets mes relations avec Oedun. Et mes sentiments naissants vis à vis d’Arthus. C’est totalement hors sujet. J’essaye de m’en convaincre, alors qu’un départ de Niwerand signifie une cohabitation avec le Garde.

Je lui parle surtout de ma peur de ne pas être assez forte pour affronter le froid, la distance. De ma crainte de ne pas voir les traces qu’il faut, car je ne suis pas formée à pister un animal. Je partage avec elle mes doutes sur mes capacités. Tout part d’une hypothèse. Je finis sur les détails pratiques qui me préoccupent depuis le matin. Je suis une femme. Si nous partons plus de trois semaines, il y aura forcément un moment où mon corps fera des siennes. Comme vais-je gérer cela ?

Monik me regarde avec douceur, me caresse la joue.

« Tu as toujours été ainsi, sérieuse, te préoccupant des détails. Je sais que tu as la confiance de Thomas depuis des années. C’est justifié. Si tu étais aussi légère que certains le prétendent, tu aurais accepté cette proposition sans réfléchir aux conséquences. Heureuse de partir à l’aventure. Et tu aurais déchanté. »

Elle prend un morceau de pain, étale du beurre dessus, et me le tend. Je le saisis avec reconnaissance.

« Je me rappellerai toujours la première fois que je t’ai vue, cachée derrière ton frère. Un peu effrayée, mais posant sur toute chose un regard étonné. Tu as transformé les Trois Dragons en un territoire de jeux. Tu t’es approprié les dépendances. Tu es si vivante ! Lorsque tu nous as quittés pour rejoindre ton ancien fiancé, tu as laissé un grand vide. Je te l’ai déjà avoué, j’ai été la première ravie que tu annules ton mariage. »

Je lui souris. Nous sommes bien d’accord sur cet épineux sujet.

« Tout ça pour te dire, ma puce, que je suis la dernière à souhaiter te voir partir. Mais il serait pourtant bon pour toi de tenter cette expérience. Tu seras bien entourée, si j’ai bien compris ?

— Oui, il y aura au moins un Garde.

— Je te crois personnellement capable de passer cette épreuve. Tu as fait bien pire alors que tu n’étais qu’une enfant.

— Je ne m’en souviens pas !

— Ce n’est pas un problème. Je pense qu’au fond de toi, tu peux le faire.

— Si je pouvais en être si sûre.

— Ma puce, il serait peut-être bon pour toi de quitter Niwerand un peu. Tu t’ennuies ici. Ne refuse pas trop vite cette expérience qui s’offre à toi.

— Enfin quand même, il y a des détails pratiques !

— Nous allons préparer tout cela. »

Elle réfléchit quelques instants puis m’indique ce que je dois prévoir. Tout semble si simple avec elle.

Je n’ai pas la possibilité de voir Niña. Je rejoins Arthus pour l’inspection des murs, clôtures et palissades du bourg. Je suis plus confiante que cette nuit. J’attends que nous soyons assez éloignés des portes du bourg pour annoncer à Arthus que je le suivrai. S’il le faut. Et uniquement si j’ai la certitude d’avoir une utilité. Je ne cache pas que je n’ai jamais dormi à la belle étoile, en plein hiver, et que cela ne m’enchante pas.

« Au moins, tu n’acceptes pas tête baissée. Je ferai tout mon possible pour que ça se passe bien.

— Et si la traque nous emmène dans les forêts de l’Ars ?

— Ce n’est pas en soi un problème. Au lieu de remonter à Niwerand, nous finirons de traverser les forêts et nous reprendrons les grandes routes. Ce sera plus confortable pour tout le monde.

— Me voilà en partie rassurée. »

Nous reprenons en silence notre chemin, inspectant le mur, puis la palissade. Par moment, elle s’interrompt, laissant place à une haie épaisse et persistante. Une majorité des essences qui la compose possèdent des épines. Sous son fragile aspect végétal, la haie est une clôture défensive efficace contre les animaux. Je marche ainsi en compagnie d’Arthus. Nous croisons de temps à autre un habitant qui vaque à ses occupations. Enfin, je m’immobilise. Devant une palissade, il y a des traces. Je demande à Arthus s’il les voit. Il regarde attentivement et me répond :

« Je les distingues à peine, elles sont presque invisibles.

— Je les trouve nettes, pourtant.

— Alors il s’agit de ce que je cherche ! Vois-tu quelque chose sur la palisse ?

— Oui, là, tu vois ?

— Non.

— Ça ressemble à… C’est infect ! Du sang boueux ? »

Je prends un mouchoir et j’essuie la palissade. Ce mouchoir sera bon à jeter. Je le montre à Arthus. Cette fois-ci il hausse les sourcils, murmurant :

« C’est vraiment étrange.

— Il y en a plusieurs traces. Et je vois des griffures presque jusqu’en haut.

— Cette bête essaye de rentrer. »

Nous retournons au bourg. Arthus doit s’entretenir avec les chasseurs, les cavaliers, le maire et les notables. L’ensemble des personnes concernées de près ou de loin par la traque. Pour ma part, je me change et je passe la journée au salon de thé. Je m’enveloppe de cette bulle protectrice. Tynha  est ravie de ma présence, nous bavardons gaiement. Je me demande comment elle va réagir si je dois partir.

Alors que la nuit tombe, je décide d’aller m’allonger un peu dans ma chambre. Au moment où j’ouvre la porte, je vois Niña, sur ma table de toilette, complètement affolée.

« Elle est rentrée ! Nous l’avons sentie !

— Quand !

— Il y a quelques minutes, je suis venue tout de suite.

— Tu veux dire, elle est dans le bourg ? là maintenant ?

— OUI !!!

— Bon sang, et Tynha qui doit déjà avoir quitté le salon… Niña, je t’en prie, préviens Oedun le poète, je sais que vous êtes en bon terme. Il donnera l’alerte. Je vais chercher ma sœur ! »

Au moment où je m’apprête à sortir, j’ajoute « Et surtout reste à l’abri ici, ne cherche pas à rejoindre l’artefact ! »

Je descends les escaliers en courant. Je remonte celui qui mène au salon de thé. Il est déjà fermé. Ma sœur est partie. Je reviens à la cuisine et sors par le potager, pour rejoindre notre petite écurie. Je la traverse, attrape une fourche. Arme ridicule, mais on ne sait jamais. Je parcours Niwerand à la recherche de Tynha. Espérant qu’elle est déjà au chaud chez son amant, mais bien décidée à le vérifier.

Enfin je l’aperçois, ses cheveux clairs volant derrière elle. Silhouette menue marchant avec légèreté. Et plus loin, mes yeux se posent pour la première fois sur la créature. Alors je comprends pourquoi on appelle ça une aberration. C’est impossible. Cette chose ne peut pas être en vie !

Elle n’a pas de peau.


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