Dans les pas de Roanne - Chapitre 7 "Les plateaux de l'Ars" - partie 2 - Tous droits réservés -
3ème jour du deuxième mois.
Je me réveille avec l’impression que les journées précédentes n’étaient qu’un long rêve. Mais un coup d’œil au pied de mon lit suffit à me convaincre du contraire. Un sac de voyage déjà bien rempli est posé à même le sol. Le long manteau de cuir doublé de fourrure que Monik m’a offert hier est posé dessus. Mes bottes, que j’ai nettoyées et graissées, sont juste à côté.
Je frissonne. Pourtant ma chambre est bien chauffée. J’ai chargé le poêle lorsqu’Oedun est parti. Nous avons passé notre dernière nuit ensemble, je le crains. D’ailleurs nous nous sommes vraiment embrassés pour la première fois au moment où il m’a quittée. Un baiser d’adieu avant l’heure. Il va me manquer, mon poétaillon ! Surtout quand je serais au milieu de vastes étendues sauvages, dans le froid et la neige.
Ça me rappelle que je dois voir pour emprunter des raquettes, afin de me faciliter la marche dans la poudreuse. Je sors de mon lit, me lave, puis j’enfile des vêtements pratiques. Justaucorps, pull à col roulé, pantalon avec ceinture de cuir. J’enfile mes bottes par dessus d’épaisses chaussettes. J’attrape ma vieille veste en cuir et un foulard.
Ce matin, je vais accompagner Arthus pour faire le tour du bourg et tenter de trouver des traces afin de nous mettre sur la piste de l’Aberration. J’espère pouvoir rendre visite à Maître Jocelin. Il y a quelque chose qui me dérange dans sa soudaine volonté de m’envoyer à Aleenor. J’ai l’impression qu’il a subitement pensé à quelque chose qui lui avait échappé jusqu’ici. J’aimerais lui donner l’occasion de s’expliquer. Et surtout, partir en restant en bons termes avec lui. Je lui ai battu froid hier pour la première fois, cela me met mal à l’aise.
Je descends l’escalier et retrouve Arthus et Belvis en pleine discussion avec Monik, dans la cuisine. Le plus jeune garde semble fatigué, il a encore passé la nuit à effectuer des rondes à l’intérieur du bourg. Quelques minutes après mon arrivée, il nous salue pour rejoindre sa chambre. Je déjeune rapidement, embrasse ma mère adoptive et sors derrière Arthus. Il veut s’assurer que je sais marcher avec des raquettes, nous emmenons chacun une paire tout en allant vers la sortie sud du bourg. Nous chaussons rapidement, puis nous mettons en route. J’apprécie les raquettes, après quelques minutes à me réadapter. La prise est bien meilleure sur la neige. Arthus peut constater que je me débrouille bien.
« Normalement, nous en aurons besoin uniquement les premiers jours, en admettant que la bête nous emmène loin dans les plateaux.
— Comment ça, Arthus ?
— Eh bien, une fois sur les hauteurs, si nous parvenons aux vallées qui coupent littéralement les plateaux d’est en ouest, le climat change vite. Tu verras, il fera très vite plus doux et la neige disparaîtra.
— Je ne m’en plaindrai pas. Sauf si elle est remplacée par de la pluie !
— Toujours attentive aux détails.
— Toujours attentive à mon petit confort !
— J’ai conscience que ce ne sera pas facile.
— Arthus, je sais ce qui m’attend. J’essaierai de ne pas être trop… pénible. Mais si je suis de mauvaise humeur le matin, il ne faudra pas m’en vouloir. »
Il sourit devant ma franchise, mais préfère ne rien ajouter.
Pour ma part, j’ai peur de n’être qu’un boulet et je n’aime pas du tout cette idée.
Nous nous approchons de la palissade pour chercher des traces. Nous retrouvons celles laissées par la bête avant hier, mais rien de nouveau. Nous passons ainsi la matinée à faire le tour complet du bourg. Nous déchaussons les raquettes, revenons sur la route principale et franchissons de nouveau la porte sud.
« Roanne, il faut que je te dise…
— Oui ?
— Pour les lutins, j’avais déjà deviné.
— Tu es vraiment impressionnant, tu sais ? »
Il me regarde d’un air un peu gêné, car il ne s’attendait certainement pas à un compliment si spontané. Je regrette déjà de ne pas avoir tenu ma langue.
« Il y a un artiste dans ma famille, avec lequel je suis en bon terme. Il m’a parlé des rapports qu’entretiennent les créatifs avec le petit peuple. Lorsque j’ai fait le rapprochement avec Oedun, tout m’a paru évident.
— Quand je t’ai dit qu’il avait la même source ?
— Oui. Et je comprends très bien la position délicate dans laquelle tu étais. »
Je ne peux que le remercier. J’espère juste qu’il ne s’est pas trop attardé à comprendre comment Oedun et moi avons été amenés à discuter du sujet. Une fois aux Trois Dragons, je me change pour laisser sécher mes vêtements du matin : je passe une robe chaude par dessus des bas de laine. Je mange en bonne compagnie avant de passer au salon de thé. Tynha a boudé toute la journée, hier. Aujourd’hui elle semble aller mieux. Non pas qu’elle ait accepté mon départ, mais Alhia a fait preuve de beaucoup de persuasion pour que Tynha sorte de son mutisme. Elle a été aidée par Batysth. A ma grande surprise, c’est surtout à nos parents que Tynha en veut. Je finis pas savoir ce qui gêne ma sœur. Elle me l’avoue avec ses mots simples : « Si tu vas à Aleenor, tu vas y prendre goût. Je pense franchement pas que t’auras envie de revenir ici. Et c’est loin Aleenor. »
Cette affirmation me laisse perplexe. J’essaye maladroitement d’expliquer à Tynha que pour rester à Aleenor, il faudrait d’abord que j’y trouve du travail. Mais je sens que tous mes arguments tombent à plat. Dans le milieu de l’après-midi, je quitte le salon pour me rendre chez Maître Jocelin. J’arrive juste à la fin des cours, lui expliquant la raison de ma venue. Il me fait entrer et nous nous installons dans son salon aux murs couverts de livres, autour d’un thé. Nous parlons longtemps. Il n’aborde pas franchement le sujet pour lequel je lui rends visite, il en vient même à parler de son rôle d’enseignant.
« J’ai choisi d’être maître d’école car j’aime enseigner. J’ai toujours montré des facilités pour aider les enfants à comprendre et apprendre. Mais vois-tu Roanne, malgré tout le cœur que j’y mets, je n’arrive pas forcément à traiter mes élèves de façon égale.
— C’est étonnant Jocelin, vous le cachez bien !
— Réfléchis bien ma fille… il y a des élèves qui, par leur dispositions, attirent mon attention.
— Oh ! Je vois !
— J’essaye en effet de ne pas montrer mes préférences, mais quand je sens qu’un élève a un potentiel, il m’est difficile de le laisser inexploité. Evidemment ton frère et toi avez une place particulière. Je suis vraiment heureux d’avoir gardé un si bon contact avec vous, et heureux que tu ais continué à t’instruire. Mais il y a une élève pour laquelle j’ai toujours eu beaucoup d’affinités.
— Alhia…
— Oui, la brillante Alhia, qui doit me rendre au moins cinq livres. Enfin, ce n’est pas le sujet. »
Jocelin se gratte la barbe.
« Pourquoi me parler d’Alhia ?
— Elle mérite mieux que le carcan dans lequel ses parents veulent l’enfermer. Elle le sait, et je l’ai toujours encouragée en douce à maîtriser sa vie. Alhia aurait dû poursuivre ses études. Ses deux années à Agarand n’ont fait que le confirmer. Elle a sa place à l’Université d’Aleenor.
— Je suis d’accord. Alhia joue souvent à se faire passer pour plus idiote qu’elle n’est, elle sait très bien manipuler les gens. Quand nous discutons, j’avoue que je n’arrive pas toujours à la suivre. Je ne pense pas que ses parents aient compris qu’elle a le potentiel pour devenir une Érudite.
— Au contraire. Mais cela ne les intéresse pas ! Vois tu ma fille, je me sens particulièrement proche d’Alhia car j’ai eu le même contexte familial. Ce qui lui manque, c’est ce petit truc, cette motivation à prendre la route et à se rendre à Aleenor. Et c’est là-dessus que je compte sur toi.
— Mais de quelle façon ?
— Roanne, si la traque de l’Aberration t’emmène loin au sud, le plus simple sera de descendre des plateaux, et de continuer vers le sud-est au lieu de reprendre en direction du nord et d’Agarand. »
Il nous sert une nouvelle tasse de thé.
« En allant à Aleenor, tu te donneras une chance d’avoir un avenir plus intéressant qu’ici. Et tu tendras la main à Alhia pour qu’elle t’y rejoigne. Vous êtes tellement proches toutes les deux qu’elle n’hésitera plus à faire le trajet. En tout cas, je compte bien l’y encourager fortement.
— Je ne sais pas si vous êtes dans le vrai. Elle a toute sa famille ici, elle tient beaucoup à son neveu.
— Nous verrons bien, mais ce serait une bonne chose pour vous deux, si vous pouviez vous retrouver à la capitale. Et pour le cas où mes vœux seraient exaucés, j’ai un service à te demander.
— Lequel ?
— Une lettre à confier à un ami que j’ai là-bas. Il t’aidera sur place, j’en suis certain. Si mon plan fonctionne et qu’Alhia te rejoint, je compte sur toi pour l’introduire auprès de cette personne.
— C’est entendu. Car je suis entièrement d’accord avec vous. Alhia tourne en rond à Niwerand. Je l’imagine très bien partir à l’assaut de l’Université ! »
Jocelin semble soulagé que j’accepte d’entrer dans ses intrigues. Nous continuons à discuter. Mais lorsque le ciel commence à s’obscurcir, je me sauve.
À peine arrivée à la taverne, Oedun vient vers moi. Je suis étonnée et il me glisse discrètement, tout en conservant une distance :
« J’ai rencontré une charmante lutine
Qui patiente et joue sa mutine
Elle a message urgent à faire passer
Et attend que vous alliez la trouver. »
Je le remercie d’un geste de la tête et monte rapidement à ma chambre.
Je trouve Niña à sa place de prédilection, sur ma coiffeuse. Nous nous saluons rapidement puis elle m’annonce :
« Elle s’est remise en route ! L’Aberration est repartie. Nous en avons eu confirmation par les guetteurs qui surveillaient le sud du bourg. »
Je sens mon estomac se nouer. Je remercie la Danthienne pour l’information et je descends à la taverne pour la transmettre à Arthus.
Je suppose que nous partirons demain au petit matin. La traque va reprendre, et je serai aux premières loges.





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