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Je vous invite dans mon univers avec sa touche fantasy - fantastique assumée, y compris dans les cuisines et dépendances. Merci de ne pas poser vos pieds sur la queue des chats ! Pour tout savoir sur la bannière, cliquez ici.



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Je vous souhaite par avance une bonne lecture.


(illustration : Alda)

Ch. 1 "Mutine lutine"
Ch. 2 "Tristhan et Atalaï"
Ch. 3 "La routine mon amie"
Ch. 4 "L'auberge (...)"
Ch. 5 "Une nouvelle (...)"
Ch. 6 "Altération"
Ch. 7 "Les plateaux de l'Ars"
Ch. 8 "La morsure"
Ch. 9 "Aleenor la grande"
Ch. 10 "Le conseil (...)"
Ch. 11 "La bibliothèque"
Ch. 12 "Le chancelier"
Ch. 13 "Quelques brasses"
Ch. 14 "Soirée royale"
Ch. 15 "Droit vers l'est"
Ch. 16 "Apparaître et..."
Ch. 17 "La chute"
Ch. 18 "Solstice d'été"
Ch. 19 "Convalescence"
Ch. 20 "La source"
Ch. 21 "La poursuite"
Ch. 22


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Dimanche 18 mai 2008
Dans les pas de Roanne - Chapitre 21 "La poursuite" - Partie 8 - Tous droits réservés -


22ème jour du huitième mois

 

Le soigneur quitte l’appartement d’Arthus et je sais maintenant que je ne le reverrai que si je reviens à Montay. Je lui ai fait mes adieux et je l’ai remercié encore une fois. En sortant, il va trouver Isabelle et officialiser ma guérison, indiquant au passage que je peux me remettre à cheval doucement et reprendre le chemin de la capitale. Heureusement que cet homme n’est pas étouffé par son amour propre et qu’il accepte sans complexe de rentrer dans notre jeu en admettant une erreur de diagnostic qu’il n’a jamais faite.

J’ai eu une longue conversation avec lui, nous avons aussi parlé des soucis de santé proprement féminins qu’il n’est pas toujours facile d’aborder. Je lui ai fait part de mon souhait de poursuivre les médecines jusqu’à mon retour afin de ne pas me retrouver dans une situation inconfortable pendant le voyage. Je sais que je vais le payer en migraine et maux de ventre, mais je ne pense pas avoir vraiment le choix. À ma grande surprise, le soigneur m’a alors donné les coordonnées de l’une de ses consœurs d’Aleenor, m’affirmant que je pouvais la consulter en toute confiance en cas de problème intime. Je range précieusement l’adresse dans les affaires personnelles que je prépare déjà en vue de la nouvelle chevauchée.

Hier, alors que je donnais de nouveau une leçon d’équitation à Guillaume, Belvis est venu nous trouver dans la carrière la mine sombre, pour m’avouer que le chancelier faisait tout pour rester à Montay à seule fin, visiblement, de s’intégrer à notre groupe pour le voyage de retour. Devant mon air effaré, Belvis a éclaté de rire, ce à quoi j’ai rétorqué :

« Tu peux te moquer ! Je pense pourtant qu’il est aussi inconfortable pour toi que pour moi d’avoir à poursuivre ce jeu de dupe. Bon sang, je ne me vois absolument pas continuer cette mascarade pendant huit jours, c’est déjà épuisant et pourtant je passe mes journées à éviter D’Etressange. Ce qui sera impossible si nous voyageons avec lui… Il sera constamment sur notre dos !

— Ne panique pas… D’après ce que j’ai compris, il s’est donné comme prétexte de partir en même temps que Camille pour assurer la rentrée de la chancellerie. Il dit que les hommes qui l’accompagnent pour sa sécurité profiteraient aussi à sa chère collègue. Bien entendu il étend cette généreuse proposition à notre petit groupe. Mais Arthus argumente que tu n’es pas encore en état de voyager et que Camille ne va pas se mettre en retard pour t’attendre.

— Je me demande comment nous allons organiser tout ça… »

Encore aujourd’hui, c’est la question qui me taraude le plus pendant que je descends pour rejoindre la pièce principale. J’espère que quelqu’un aura des nouvelles à me donner. J’ai alors la chance de croiser Claude qui m’entraîne vers l’écurie tout en me félicitant pour le retrait de mon attelle. Je comprends alors que D’Etressange est à portée de voix et qu’il faut lui donner le change. Je joue donc le jeu, remercie donc l’époux de Geneviève pour ses attentions tout en prétendant que j’ai hâte de remonter à cheval mais que je souhaite m’y remettre en douceur : cette chute m’a vraiment effrayée. Claude me fait alors un grand sourire : ma réponse est visiblement bien trouvée. Lorsque nous atteignons la carrière, après avoir marché en silence, nous ne pouvons nous retenir d’éclater de rire. Arthus et Belvis, qui entraînent leur monture, s’arrêtent alors en s’interrogeant visiblement sur la cause de notre hilarité.

Nous rentrons au château pour le déjeuner à l’issue duquel je peux enfin respirer librement : Camille a décidé de partir demain de très bonne heure avec D’Etressange. Je ne sais comment remercier la cousine d’Arthus, qui nous retire une énorme épine du pied et qui devra marcher sur des œufs pendant son trajet de retour. Par solidarité, Laus décide de l’accompagner, ce qui se justifie par le fait qu’ils ont l’habitude de voyager ensemble.

À partir de ce moment tout s’enchaîne très rapidement : nous partirons nous-même après-demain et nous chevaucherons à petit train, du moins les premiers jours, pour nous assurer que nous ne rattraperons pas les cousins d’Arthus. Je me demande si cette hâte est justifiée : le chancelier sera forcément informé à un moment ou un autre que nous avons pris la route juste derrière lui, ne serait-ce que par ses espions. Je suis stupéfaite car c’est Oedun qui me répond :

« Cela n’a plus vraiment d’importance. Cet homme sait une partie de ce que nous avons fait ces dernières semaines même s’il n’a pas de preuves pour nous contraindre à en parler. Il est surtout important de rentrer au plus vite à Aleenor pour nous mettre en sécurité d’une part et clore cette histoire. »

Je dévisage le poète, puis les Gardes Royaux :

« Vous avez recommencé ! Vous avez encore eu l’une de vos petites conversations dans mon dos…

— Ne te vexe pas, nous y avons été un peu contraint et il était délicat de te parler sans que le chancelier soit comme par hasard dans les parages.

— D’accord Belvis, mais c’est agaçant ! »

Nous devons interrompre nos échanges justement parce que l’invité de marque de la famille de Montay nous rejoint. J’essaye alors de me faire discrète. Depuis deux jours, dès qu’il en a l’occasion, il essaye d’aborder avec moi des sujets délicats sur lesquels je n’ai vraiment pas envie de m’étendre. Surtout lorsqu’il s’agit du Talent : une seule fois j’ai accepté d’en discuter avec lui pour m’apercevoir, très surprise, qu’il en sait beaucoup. Trop peut-être, d’où la surveillance dont il fait l’objet par le Petit Peuple. Même Niña l’espionne, mais elle m’a confirmé ce que je sais déjà grâce au merveilleux sixième sens que je maîtrise de mieux en mieux : D’Etressange ne voit pas les lutins. Pourtant je m’avoue tout de même gênée car lorsque je le sonde, je trouve son aura étrange… et Oedun a constaté la même chose. Mais il est incapable de me dire ce que cela peut bien signifier.

 

24ème jour du huitième mois

 

Nous quittons Montay partagés entre l’impatience de retourner à Aleenor et la tristesse de laisser des gens que nous aimons derrière nous. Il a été très dur pour Arthus de quitter de nouveau ses neveux. D’autant qu’hier ils avaient déjà fait une scène en voyant partir Laus et Camille. Wilfried ne voulait pas lâcher son cousin, ce fut terrible, et la Danthienne est intervenue discrètement pour aider l’enfant à accepter cette séparation. J’ai été contrainte de prendre aussi sur moi : Niña a décidé d’accompagner le sculpteur afin de garder un œil sur le chancelier et d’intervenir éventuellement si besoin est. Je connais la capacité des lutins à trafiquer les souvenirs s’il le faut, mais j’espère que la lutine n’aura pas à le faire.

J’ai préparé moi-même Artiste, heureuse de retrouver mon alezan en parfaite santé et reposé de notre précédente chevauchée. Je sais que le Petit Peuple n’y est pas étranger. Même les autres montures sont fraîches, c’est impressionnant. À cela s’ajoute le fait que leurs fers ont été changés et que nos cuirs ont été savonnés, graissés, ils sont en parfait état. Nous choisissons de ne pas nous attarder dans la cour. La séparation la plus difficile, quand on y songe, reste celle que nous avons eu hier soir avec Fabian. Nous sommes passés le voir pour lui faire nos adieux et je devine trop bien la douleur d’Arthus à l’idée qu’il puisse ne jamais revoir son père, si sa santé venait à se dégrader dans les mois qui viennent avec le retour de la mauvaise saison. Je partage cette crainte.

Nous saluons une dernière fois les habitants du château, les gens qui y travaillent, toutes ces personnes que nous avons côtoyées, puis nous quittons l’enceinte. Au bourg nous retrouvons Thraec, sa monture et son sanglier : nous les entraînons avec nous. Le chasseur ne parle pas spécialement des hommes de main de D’Etressange. Je me doute qu’il a déjà communiqué aux Gardes Royaux tout ce qu’il a pu apprendre. Je ne m’en formalise pas, je préfère discuter avec lui des dernières constellations qu’il m’a apprise. Après une journée de douce chevauchée, le ciel étant dégagé, je les révise à ses côtés avant de monter me coucher dans la chambre de l’auberge dans laquelle nous faisons étape.

 

31ème jour du huitième mois

 

Le voyage s’est bien déroulé, sans accrocs, sans imprévus. Notre petit groupe se prépare cependant à se séparer. Thraec va rejoindre la communauté de chasseurs d’Aleenor pour son hébergement et restera le temps nécessaire dans la capitale, au cas où Arthus aurait besoin de son soutien. Tous cherchent tellement à me préserver que je ne sais pas encore comment cela va se passer avec les pontes de la Garde Royale et avec les Élus. J’ignore lesquels sont informés de la poursuite de la traque que nous avons décidé de mener. Tout ce que je sais, pour avoir eu le temps d’en parler avec Oedun et Niña, c’est que je devrai protéger une grande partie de ce que j’ai appris.

Cela me paraît nécessaire, j’ai retrouvé une partie de la mémoire liée à l’emploi des flux, mais j’ignore quel usage il pourrait en être fait. J’ignore encore trop de choses, pourtant j’en devine les dangers. C’est pourquoi je me suis faite à l’idée que le Petit Peuple tient ce rôle de gardien des souvenirs, nécessaire pour le cas où les évènements que nous avons vécus se reproduiraient. Il ne me paraît pas nécessaire, dans ces conditions, de les faire connaître et de les consigner par écrit car ce serait dangereux. De plus, rien ne prouve que les personnes qui pourraint éventuellement en avoir besoin en auront connaissance au moment le plus opportun. Mes propres recherches dans les archives ont été bien insuffisantes pour m’aider.

Pourtant j’ai aimé ce travail de documentation, j’y repense tandis que nous contournons le lac et que nous approchons des murailles d’Aleenor. J’aime le métier que j’ai appris aux côtés d’Adrien, de Lison et de mes autres collègues. C’est pourquoi j’espère que ma volonté de partager le retenue du Petit Peuple au sujet du mythe des Trois Dragons et de sa réalité ne se paiera pas par la perte de mon poste. J’espère pouvoir rester à l’Université.

J’ai aussi une autre raison de m’angoisser : je vais retrouver mon frère et il me faut lui expliquer le changement qui s’est opéré ces deux derniers mois dans ma vie personnelle. Je comprends maintenant l’anxiété qui avait été la sienne lorsqu’il s’est rapproché d’Alhia. Je m’en étais réjouie pour eux en toute sincérité, mais aura-t-il la même réaction ? Il travaillera avec Arthus, cela risque de rendre nos relations assez compliquées. Pourtant, alors que nous entrons dans la capitale, ce dernier me sourit et je sens le nœud que j’avais dans l’estomac disparaître. Tout se passera bien. Il ne peut en être autrement. Nous en avons discuté ces derniers jours et j’ai accepté sa proposition de venir habiter avec lui dès ce soir. Rien ni personne ne pourrait nous en empêcher : nous voulons être ensemble et nous ferons front contre toutes les attaques dont nous pourrons faire l’objet.


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Vendredi 2 mai 2008
Dans les pas de Roanne - Chapitre 21 "La poursuite" - Partie 7 - Tous droits réservés -


La remarque du chancelier est pertinente et prouve qu’il a le nez fin… Quelle misère que je n’ai pas eu le temps de prendre un bain ! Cependant, il n’est pas question de me laisser démonter :

« Cela s’explique par le fait que j’aide le jeune Guillaume de Montay dont le poney a un excellent coup de saut. J’ai péché par manque d’hygiène et je suis désolée de vous avoir incommodé, mais mon mal de tête m’a prise au retour de l’écurie, je n’ai pas eu la force d’aller me laver. »

L’homme est obtus, à la façon dont il me regarde je suis persuadée qu’il reste sur ses positions. Mais je refuse de rentrer dans ce jeu-là, de ma part il aura toujours un discours identique. Pour le moment je dois jouer la jeune énamourée qui retrouve son bel amant et j’avoue que pour ce rôle là je n’ai nul besoin de me forcer. Quelques heures de séparation et Arthus me manque déjà. Je n’aurai aucun mal à faire croire que nous ne nous sommes pas vus depuis des jours.

Lorsque j’arrive dans la cour, le chancelier sur les talons, je croise Belvis qui fronce les sourcils lorsqu’il avise la présence de ce dernier. Je lui fais discrètement signe que tout va bien, nous aurons l’occasion d’en discuter. De ce fait le jeune Garde joue parfaitement le jeu, s’enquière de ma santé, salue le politicien et lui demande ce qui nous vaut l’honneur d’une deuxième visite de sa part. Arthus arrive de l’écurie alors que nous en sommes encore au stade des politesses, accompagné des femmes de sa famille et de son beau-frère. Les conversations vont bon train pendant que nous nous rapprochons discrètement l’un de l’autre. Je ne prends pas le risque de lui parler des affaires qui nous occupent, préférant donner le change : je lui demande si son voyage s’est bien passé, pendant que nous retournons dans le château.

Lorsque nous sommes rejoints par Guillaume et Wilfred, ils font la fête aux deux Gardes Royaux tout en parvenant à m’ignorer. Je croise les regards de Laus et Oedun lorsqu’ils arrivent à leur tour, juste derrière les deux enfants. Je suppose que c’est leur cousin qui les a surveillé en cette fin d’après-midi et qu’il leur a expliqué ce qu’ils devaient faire, qui ils devaient accueillir ou non. Je croise les doigts : pourvus que les petits ne fassent aucune maladresse.

À cette heure tardive, le soleil commence à se coucher. Le repas est cependant retardé pour permettre aux voyageurs de se laver. J’en profite pour me rendre à la salle de bain avec Fanny. La pauvre, cela l’oblige à faire une longue journée, mais au moins je peux prendre de ses nouvelles, lui demander si Fabian de Montay va bien et s’il y a eu des évènements dont je dois être au courant ces dernières semaines. Ma priorité est de pouvoir donner le change. Officiellement, je dois rencontrer le soigneur après-demain, soit deux mois jour pour jour après ma chute de cheval, afin de vérifier si j’ai encore besoin de mon attelle ou non. C’est à cette occasion que le soigneur confirmera que mes côtes n’étaient pas fracturées et que je souffrais plus vraisemblablement d’un froissement musculaire. Ainsi, dans un délai raisonnable, je pourrai reprendre le chemin d’Aleenor. Pour le moment je me laisse aller, je crois même que c’est la première fois que j’arrive à me détendre réellement depuis notre départ tandis que je m’abandonne aux soins de Fanny. Je me sens de nouveau bien dans ma peau, féminine, lorsque je sors de la salle de bain habillées d’une jolie robe, avec des sandales légères aux pieds, j’en oublie l’attelle que j’ai de nouveau enfilée par dessus un pansement.

Lorsque je passe de nouveau la porte de la salle, j’y retrouve l’ensemble des personnes que j’ai déjà croisées, à l’exception des enfants. Je suppose qu’on les a fait manger à part et qu’on les a envoyés se coucher. Cela me permet de respirer plus librement car ils ne risquent pas de laisser échapper un lapsus qui provoquerait l’effondrement de toutes nos intrigues. Il faudra tout de même faire très attention ces prochains jours, mais je compte sur leurs parents pour les maintenir à l’écart, autant que possible, du chancelier.

Pour le moment, c’est à mes propres paroles qu’il faut que je prenne garde, ce qui ne me rend pas très loquace. Cela me permet d’apprécier le repas qui est un véritable délice, tout en écoutant attentivement les discussions. Je m’aperçois d’ailleurs qu’une autre personne a adopté la même stratégie que moi : Oedun est extrêmement discret mais ne perd pas une miette des échanges. Il laisse Laus tenir tête avec panache et volubilité à certains points de vue que nous ne pouvons partager avec celui qui s’est invité.

Pour autant, la conversation entre Isabelle, le reste de sa famille, Belvis et le chancelier est riche d’enseignements. Tout n’est pas négatif chez ce dernier, ce serait mal le juger. Je m’aperçois d’ailleurs que sa vision des choses est globalement partagée par Camille. Même Arthus est bien contraint d’avouer qu’il est d’accord sur certains points. Par contre, il se braque, avec son jeune confrère, au sujet d’un texte de loi dont je n’ai jamais entendu parler vu que je ne m’intéresse pas à ces choses-là. Visiblement, le passage de celui-ci donnerait encore plus de pouvoir à la chancellerie. Nous savons tous que depuis quelques générations déjà, la royauté a pour vocation de coaliser notre peuple et de le représenter à l’étranger mais que le véritable organe décisionnel est entre les mains des chanceliers. De ce fait, la Garde Royale, je m’en rends compte ce soir, est devenue un enjeu. Certains politiciens comme d’Etressange aimeraient en changer le nom et pouvoir l’employer pour leur compte, comme bras armé officiellement à leur solde, alors qu’ils possèdent déjà le contrôle des soldats du royaume.

De ce fait, Arthus défend les intérêts de sa passion première, soutenu par Belvis. Le dialogue reste très serein, chacun argumentant son opinion avec respect pour le parti opposé. Je sens bien mon amant se crisper de temps en temps mais il conserve son sang froid, ce qui me permet d’en apprendre beaucoup à la fois sur lui et sur sa relation avec la Garde Royale. Je commence à mieux appréhender les soucis qu’il peut avoir en interne : au sein même de l’institution, les avis sont partagés.

Certains dont il fait parti pensent que le statut unique des officiers de la Garde, indépendants par le fait qu’ils rendent compte uniquement au couple royal, assure son absence de parti pris dans certains conflits, sans parler des missions qu’ils peuvent effectuer en toute neutralité. Cela permet aussi d’éviter des problèmes d’attribution de budgets qui à terme, selon Arthus, rogneraient sur certains rôles historiques tels que le maintient des traditions équestres. Je ne comprends que trop bien le clin d’œil vis à vis de l’Université, qui doit toujours compter avec ce que les chanceliers veulent bien lui octroyer. Il y a aussi le problème du recrutement. À ce jour les officiers conservent le droit de recruter toute personne qui leur paraît à la fois fiable et talentueuse, mon amant est persuadé qu’un changement de main de la Garde Royale s’accompagnerait d’une révision globale de sa politique et il n’est pas prêt à l’accepter. Pour lui, réduire son institution à une simple école formant des officiers d’élite serait un tort grave. Je comprends son point de vue, et lorsque que d’Etressange rebondit en notant que la Garde Royale gagnerait tout de même à se moderniser, pour la première fois j’ose intervenir : pourquoi cela ne serait-il pas compatible avec le maintient de son indépendance et le respect de ses traditions ?

Je me retrouve ainsi prise au piège, le chancelier me regarde avec attention et je me vois contrainte d’expliquer le fond de ma pensée. Exercice auquel je me plie en rougissant un peu. Belvis vient cependant rapidement à mon secours, m’aidant d’exemple concrets et je reprends un peu confiance. En digne fille de mes parents, j’expose ces idées que je partage depuis toujours avec eux, qui ont fait toute mon éducation : pour moi, évoluer ne signifie pas se parjurer. Je n’hésite pas à ajouter que ce qui fait la popularité de la Garde Royale est en partie son image et qu’y toucher est à mon avis risqué.

D’Etressange a l’air surpris par mon argumentation mais il n’est pas le seul autour de la table. Oedun me fait un clin d’œil, je devine qu’il pense exactement la même chose que moi, quant à Laus il lève littéralement son verre, suivi par Camille, Geneviève et Claude. Je donnerais n’importe quoi pour me cacher sous la table lorsque le chancelier se joint à eux, changeant à mon grand soulagement de sujet. Je reste cependant surprise qu’il n’ait pas cherché à avoir le dernier mot. Je me souviens alors que cet homme est brillant, il ne s’abaissera pas, par fierté mal placée, à chercher à convaincre à tout prix. Peut-être même a-t-il eu plus que je ne le crois en parvenant à me faire parler ?

Lorsque nous sortons de table, c’est évidemment de ce sujet que je discute avec Arthus et à mon grand désarroi il confirme ce que je craignais : D’Etressange s’est certainement régalé de me voir participer à la conversation, il souhaitait plus que tout que je sorte de ma réserve, à seule fin de me jauger. Finalement, il me paraît assez proche d’Isabelle de Montay par cette façon qu’ils ont de tester les gens, mais cela je le conserve pour moi. Je ne suis vraiment pas rassurée par tout ce qui s’est passé et cela me rend quelque peu nerveuse. Pourtant je suis franchement heureuse, pendant que je me déchausse, d’entendre Arthus m’avouer à voix basse :

« Ton soutien inattendu m’a surpris mais j’en suis enchanté. Tu as une façon de voir les choses encore différente de la mienne ou de celle de D’Etressange, une vision extérieure et pourtant pertinente. Je crois que c’est pour cela qu’il a préféré changer de conversation. Mais je suis certain que s’il en a l’occasion, il te relancera sur le sujet.

— J’aimerais autant ne pas me trouver de nouveau seule face à lui. Il est vraiment difficile de lui tenir tête.

— C’est un très bon orateur. C’est l’une des raisons pour lesquels je m’en méfie autant. Il est capable de faire changer quelqu’un d’avis sans même que la personne s’en rende compte. Camille le tient en estime et cela m’agace d’autant plus.

— Ne t’inquiète pas, elle est de la même trempe que lui. »

Je commence à retirer ma robe et comme Arthus ne me répond pas je me tourne vers lui, surprise. Je m’aperçois alors qu’il n’est plus du tout dans la conversation, à la façon dont il me regarde.

« Art, ça va ?

— Je t’aime.

— Pardon ?

— Ne fais pas semblant de ne pas m’avoir entendu…

— C’est juste que… Enfin je ne m’attendais pas à… Flûte, ça te prend souvent de changer de sujet de cette façon ? »

Je suis vraiment troublée. Il ne me répond pas, secoue la tête tout en s’approchant de moi et me soulève dans ses bras pour m’embrasser avec une fougue qui me surprend autant que la simplicité de sa déclaration. Ces dernières semaines nous avons eu peu de temps pour nous, surtout ces derniers jours où nous avons été contraints par la fatigue et les circonstances à étouffer nos désirs. Mais ce soir tout revient en force, l’envie que nous avons l’un de l’autre, associée aux sentiments que nous partageons, nous submerge. Arthus m’entraîne vers le lit mais nous ne prenons même pas le temps de l’atteindre, nous faisons l’amour sur un tapis, à même le sol.

Plus tard, alors que l’obscurité nocturne nous recouvre toujours, je me blottis contre mon amant, ravie d’être si proche de lui, y compris dans nos points de vue.

 

suite

 

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Dimanche 27 avril 2008
Dans les pas de Roanne - Chapitre 21 "La poursuite" - Partie 6 - Tous droits réservés -


20ème jour du huitième mois

 

Nadia nous a quitté hier pour rejoindre d’autres Gardes Royaux restés en faction dans la région depuis deux mois. Elle n’est pas censée nous avoir rejoints et accompagnés. Elle va attendre de son côté que les instruction de remonter à Aleenor lui parviennent de façon officielle. J’ai déjà hâte de l’y retrouver, ainsi qu’Alhia, Lily, Vivianne et les autres. Le soutien plein de tact de la Gardienne m’a été vraiment indispensable ces derniers jours : il y a des choses que les hommes, même pleins de bonne volonté, ne pourront jamais comprendre.

Tout en me faisant ces réflexions, je repense à mon cuir que je regrette amèrement d’avoir sacrifié. J’espère que je trouverai de nouveau un trois-quart de cette qualité. En attendant je suis solidaire avec mes compagnons, nous forçons le train depuis ce matin car nous avons eu connaissance d’une nouvelle qui nous inquiète.

Des lutins venus du nord sont parvenus à nous retrouver. Ils ont déployé leurs propre capacités à utiliser les flux, je l’ai senti, pour voyager plus vite et venir à nous alors qu’ils n’avaient qu’une vague idée de l’endroit où nous pouvions bien nous trouver. Les membres du Petit Peuple qui nous accompagnent depuis le départ les ont aidé à se ressourcer. J’ai ainsi pu constater l’incroyable efficacité des artefacts car l’un d’eux a été mis à contribution. Avec Oedun, nous avons laissé nos compagnons en arrière pour discuter avec les petites créatures. Le message qu’elles nous ont passé étant ce qu’il est, nous les avons remercier sans nous attarder davantage pour prévenir le reste de notre groupe. La mine sévère, cachant un début de colère, Arthus a donné ses directives avec autorité : il faut être à Montay avant ce soir.

Le chancelier d’Etressange est sur le chemin du château, nous devons y parvenir avant lui afin de sauvegarder les apparences. De ce fait, avant que nous ne lancions nos chevaux pour une dernière chevauchée à grand train, j’ai demandé aux lutins un service : qu’au moins l’un d’entre eux prenne les devants afin de faire prévenir Laus. Celui-ci pourra ainsi préparer notre arrivée ou du moins trouver une excuse à servir au politicien s’il nous devance. Les seules pauses que nous ferons seront pour les animaux.

J’essaye tout de même de discuter avec mes compagnons pour nous mettre d’accord sur le discours que nous tiendrons, que nous arrivions avant le chancelier ou non. Que dire à mon sujet, en effet, moi qui était censée rester à Montay trois mois alors qu’il serait bien que je puisse retourner à Aleenor au plus tôt ? C’est Belvis qui propose la solution la plus logique, celle qui me paraît crédible : une erreur de diagnostique. Il suffira de dire que mes côtes n’étaient semble-t-il pas brisées, que je souffrais plutôt d’un froissement musculaire ou quelque chose dans ce goût-là. Le soigneur de la famille de Montay trouvera bien comment me couvrir d’autant plus que ce n’est pas une personne dont l’ego souffrirait de voir sa réputation un peu malmenée par les circonstances. Quant à mon bras, cela fait presque deux mois que ma chute me l’a fracturé, donc je devrais officiellement quitter mon attelle ces jours-ci. Quoiqu’il arrive au sujet d’Etressange, je pourrai quitter Montay d’ici quelques jours pour remonter sur la capitale. Mais pour le moment, nous essayons tout de même de gagner de vitesse sur cet homme dont je ne sais toujours pas vraiment ce qu’il faut penser.

Les Gardes et le chasseur n’en ont pas conscience mais les lutins nous aident de façon subtile, en soutenant nos montures et le sanglier : lorsque nous les arrêtons pour les faire boire, Thraec le premier le remarque : les chevaux sont frais. Je fais un clin d’œil à Oedun mais je n’ajoute rien. Cependant je note qu’Arthus m’a vu faire, il a tout d’abord une expression surprise puis secoue la tête avec un petit rire : il a compris. Je me contente de lui répondre d’un sourire entendu, mais j’en profite pour lui jeter un regard sur lequel il ne peut se méprendre. Ce soir nous serons à Montay, je veux retrouver mon amant. Je ne laisserai pas la tension de cette dernière chevauchée m’éloigner davantage d’Arthus. Cela fait plusieurs jours que nous conservons une distance et nos ébats me manquent déjà, même si j’ai apprécié à leur juste valeur les tendres échanges que nous partageons avant de nous endormir.

Cependant ce n’est plus le moment de me laisser déconcentrer par ces éléments très personnels : nous arrivons et il va falloir nous séparer. Les Gardes vont retourner au château en faisant mine de rentrer d’une petite mission qui les a conduit dans l’est. Thraec va rester dans le bourg pour essayer de repérer d’éventuels hommes de main du chancelier et les garder à l’œil. Oedun et moi allons passer par l’issue que j’avais empruntée avec l’aide de Claude. C’est le point le plus délicat, nous croisons les doigts pour que le chancelier ne soit pas encore arrivé et que nous ayons le temps de nous réinstaller et de retrouver nos repères.

Avant que notre groupe se disperse, Arthus me regarde longuement puis murmure :

« Tout ira bien, d’accord ? Même si d’Etressange est arrivé avant nous, même s’il sait, tiens-t’en à l’histoire que nous avons prévue. Nous vous laissons de l’avance : Belvis et moi allons attendre un peu, nous vous rejoindrons ce soir pour avoir l’air de rentrer après une longue journée de chevauchée.

— Ce ne sera pas tout à fait mensonger.

— En effet. Fait attention à toi et ne te laisse pas faire s’il te tombe dessus, d’accord ? »

Je hoche la tête d’un air entendu, un petit sourire aux lèvres. Avec ce que nous avons vécu ces derniers jours, j’avoue que pour une fois la confrontation prévisible avec le chancelier ne m’effraye pas. Le fait qu’il ne m’aura pas par surprise y contribue certainement. D’un discret mouvement de jambe, je demande à Artiste de s’approcher de Chance et je serre brièvement la main de mon Garde préféré. Ensuite, sans un regard en arrière, je m’éloigne en compagnie d’Oedun avec quelques lutins natifs de Montay qui vont nous guider sur ce dernier bout de chemin.

Nous arrivons rapidement, mettons pied à terre et attachons nos chevaux à l’abri des arbres qui bordent cette partie de l’enceinte du château, dans laquelle est camouflé le passage que nous cherchons. Encore une fois nos discrets compagnons de voyage nous aident : certains restent avec nos montures pour les surveiller autant que pour les protéger, d’autres nous montrent la porte et nous l’ouvrent. Nous sommes alors stupéfaits, avec Oedun, de trouver Laus de l’autre côté. Il patientait tranquillement en compagnie de Niña. Les deux artistes se font l’accolade, j’ai le droit pour ma part à une superbe révérence et à un baise-main auquel je réponds par un éclat de rire. Il n’y a plus de malaise avec le sculpteur, j’en suis maintenant certaine. Mais il ne nous laisse pas le temps de discuter, nous entraînant à sa suite pendant que la Danthienne quitte son épaule pour la mienne, glissant ses petites mains dans mes cheveux. Sa simple présence est pour moi une saine récompense à tous mes efforts.

« Vous avez réussi ! »

Ce n’est pas une question, évidemment, car les lutins qui les ont prévenus de notre arrivée lui ont certainement résumé les dernières semaines. Il y a de l’admiration dans la voix de Niña, mais aussi du soulagement. Je lui réponds que nous lui raconterons tout, avec Oedun, dans les moindre détails. En attendant, je demande à Laus pourquoi nous sommes contraints de marcher si vite :

« Le chancelier d’Etressange est arrivé il y a de cela deux heures. Il ne l’a pas réclamé explicitement mais il aimerait de toute évidence vérifier que votre convalescence se passe bien. La jeune Fanny a eu la présence d’esprit de prétexter que vous souffrez de maux de tête et que vous vous reposez depuis le milieu d’après-midi. Mais nous devons vous faire retirer au plus vite ces vêtements et vous remettre une attelle : vous êtes attendue au dîner de ce soir. »

Laus connaît Montay par cœur, aussi bien que ses cousins. Il nous fait passer par des petits escaliers, des couloirs peu usités et nous parvenons à l’appartement bleu qui m’avait été confié. Fanny me prend alors en charge, pendant que les deux artistes se retirent pour prévenir Claude de notre arrivée, ne serait-ce que pour nos montures qu’il faut récupérer et rentrer à l’écurie. Je n’ai pas le temps de passer par la salle de bains, je me lave de façon sommaire puis je change complètement de vêtements. Je soupire d’aise jusqu’à ce que de nouveau mon bras droit soit emprisonné, cela ne m’avait pas manqué. Pourtant, mon subterfuge a tout de même l’avantage de cacher les cicatrices de la morsure. Fanny me grime un peu pour me faire paraître plus pâle que je ne le suis, me brosse soigneusement les cheveux, les tresse puis me regarde :

« Bon, on pourrait presque croire que tu as vraiment la migraine, mais sincèrement tu avais très bonne mine en arrivant, cela t’a fait du bien cette chevauchée !

— Oui, mais ce n’est pas le moment de m’en vanter, je vais essayer de prendre un air fatigué… »

Nous rions ensemble, ravies de nous retrouver autant que de jouer cette blague. Mais déjà il nous faut quitter la chambre : je dois rejoindre le séjour, saluer Isabelle et les siens tout en donnant l’impression de les avoir vus ce midi, puis donner le change au chancelier. Je prends tout mon temps pour descendre, afin de donner l’impression d’être plus lasse que je ne le suis et encore attentive à ne pas faire de faux pas.

Lorsque j’entre dans la salle à manger, Geneviève et Camille font la conversation à d’Etressange. Cela me rassure, je ne serai pas seule pour l’affronter. Je le salue après avoir fait un simple signe de tête aux femmes de Montay, les rassurant faussement en leur disant que ma migraine est passée. Le chancelier ne me lâche pas des yeux, me jaugeant et j’essaye de faire semblant de ne pas m’en apercevoir. Malgré moi, malgré la belle assurance que je croyais acquise, je me suis dans mes petits souliers. Pourtant il fait preuve de délicatesse, mais je suis plus tentée de mettre cela sur le compte de son incroyable capacité à manipuler.

Il me demande de mes nouvelles, je lui réponds poliment que mon bras semble guéri et que mon attelle me sera retirée prochainement. De ce fait, j’espère pouvoir me remettre assez vite à cheval pour rentrer sur la capitale :

« Vous n’aviez pas des côtes brisées ?

— Il semblerait que le mal n’était pas aussi grave, heureusement pour moi. »

Je sens qu’il tâte le terrain, tourne autour du pot. Mais ce soir je ne m’offre pas à lui en victime affolée par sa simple présence. Lorsqu’il me demande des nouvelles d’Arthus, je lui avoue que je m’impatiente de son retour, qui ne devrait pas tarder. Je ne m’attarde cependant pas car je n’ai nulle envie d’offrir quelque chose de personnel à cet homme, même sous la forme d’un mensonge.

C’est peu après cette entrée en matière qu’il est justement annoncé l’arrivée des Gardes Royaux. Isabelle et Camille se précipitent sous prétexte de prendre des nouvelles. Pour ma part, je dois faire semblant d’être toujours un peu souffrante, je les suis à un moindre rythme. D’Etressange ne laisse pas cette occasion passer :

« Roanne de Niwerand ! Je tenais à ce que vous sachiez que je ne crois pas un mot de toute cette mascarade ! »

Je m’arrête et me tourne vers lui. À ma grande surprise, il se penche sur moi comme s’il cherchait la trace d’un parfum. Je prends de justesse un air innocent :

« Je ne comprends pas ce que vous voulez dire !

— C’est qu’il est étrange, voyez-vous, qu’une jeune femme convalescente qui a passé son après-midi à se reposer, sente si fort le cheval. »



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Samedi 19 avril 2008
Dans les pas de Roanne - Chapitre 21 "La poursuite" - Partie 5 - Tous droits réservés -


12ème jour du huitième mois

 

Réveillés dès l’aube par nos blessures, nous sommes rapidement prêt à repartir. De nombreux lutins nous ont quittés pour retourner dans leurs lieux de prédilection mais nous avons encore de la compagnie. Nous avons discuté un peu avec eux, ce qui nous a permis de conforter certaines de nos hypothèses… De celles que je préfèrerais garder pour nous, sans les communiquer à qui que ce soit pouvant manquer de discrétion et les transmettre à des personnes mal avisées. Je me vide la tête pour ne pas penser à cela, me rendant compte que tout semble revenu à la normale dans la forêt : les oiseaux lancent des trilles entêtant et nous croisons à deux reprises des chevreuils.

Avec soulagement, nous retrouvons nos chevaux en début d’après-midi. Au moins ont-ils pu se reposer un peu, de leur côté. Nous repartons vers l’ouest, sachant que nous devrions retrouver rapidement nos compagnons : il serait étonnant qu’ils soient restés les bras croisés à nous attendre vu qu’ils connaissaient notre direction.

 De ce fait, nous ne sommes pas surpris lorsque nous nous retrouvons face à eux en milieu d’après-midi. Nous nous arrêtons tous et je les regarde à tour de rôle pour essayer de deviner leur état d’esprit. Mais leurs visages sont fermés, las. Leurs montures et le sanglier aussi ont l’air épuisés : je devine qu’ils ont essayé de nous rattraper en poussant l’allure. Enfin, Nadia la première parvient à s’exprimer :

« Vous allez bien ? Vous êtes dans un état épouvantable ! »

Je suis son regard, posé sur la base du cou d’Oedun : l’aspect des griffures est encore très impressionnant. C’est le déclencheur, les Gardes et le Chasseur mettent pied à terre, Belvis prend les rennes qu’ils lui tendent pendant que Nadia et Thraec vont directement aider Oedun à sortir de selle pour regarder ses blessures de plus près. Le poète a encore moins bien dormi que moi et sa peau pâle marque plus : il a des cernes impressionnantes et le teint gris ce qui explique cette solicitude. Arthus vient droit vers moi, il flatte l’encolure de mon alezan puis me fait signe de le rejoindre. Je mets lourdement pied à terre à mon tour et nous restons à nous observer pendant un long moment. Il finit par baisser les yeux sur mon bras puis me demande d’une voix blanche :

« Vous l’avez eue ? »

Dépitée par l’accueil, je suis parcourue par un long frisson : cette colère froide est pire que les remontrances auxquelles je m’attendais à juste titre. Cependant je conserve mon sang-froid, j’extrais le sceau de la poche dans laquelle je l’avais glissé et je le tends à Arthus. Le soupir de soulagement qu’il laisse échapper me fait prendre conscience qu’il n’était pas certain que la créature ne soit pas sur nos talons. J’ose un sourire timide pour lui résumer brièvement la confrontation qui a eu lieu. Je baisse encore la voix d’un ton pour lui expliquer que de nouveau nous avons été protégés par la pierre de lune et que nos blessures devraient rapidement se refermer. Malheureusement, ce ne sera pas si simple, je m’en aperçois lorsqu’il me répond :

« Vu les griffures d’Oedun, il faudra certainement lui faire quelques points de suture. J’aimerais voir ton bras et tes autres blessures. »

Je confie à mon tour mon cheval à Belvis, qui se charge des animaux. Très rapidement, Oedun est pris en charge par Thraec qui le soigne pendant que Nadia lui tient la main pour l’encourager. Les grimaces que fait le poète en disent long sur ce qui m’attend. Pour ma part, je montre à Arthus la morsure qui est finalement bénigne une fois nettoyée de la corruption de l’Aberration. Mon cuir m’a bien protégée. De même les griffures des cuisses ont été limitées par mon pantalon : je ne les montre pas à Arthus car je ne vais pas me dévêtir ainsi devant tout le monde, il doit me croire sur parole. Par contre, il tient à inspecter mes épaules mais là aussi, je suis surprise par le côté relativement superficiel des entailles. Malgré tout je n’échapperai pas aux points de suture pour aider la cicatrisation.

Lorsque Thraec en a fini avec Oedun, il s’occupe de mon cas. Je serre les dents et la main d’Arthus qui m’a accompagnée, pendant que l’aiguille désinfectée et le fil font leur office, à vif. C’est douloureux mais nécessaire. Pour remercier le Chasseur, je lui donne ensuite le crâne et l’antérieur que j’ai prélevés sur le cadavre de la créature et nettoyés : il ne reste plus que les os. Il me regarde avec fierté :

« Tou es oune bonne élève ! Et tu as du crrran. Les lounes sont crrroissantes, mais si les étoiles rrrestent visibles ces prrrochaines nuits, je t’apprrrendrai quelques constellations que tou ne connais pas encorrre. »

Je le remercie en souriant, cette attention me touche particulièrement. Puis je me tourne courageusement vers Arthus, sachant qu’il attend des explications même s’il ne m’a encore rien demandé.

« Je sais que tu m’en veux, mais j’ai fait avec toi ce que tu voulais faire avec Belvis : te protéger. Et protéger les autres ! Je n’ai pas fait ça par envie de me rendre intéressante ou par témérité. Je savais que cette sale bestiole s’en serait pris à l’un de vous pour m’atteindre. Vous n’aviez aucun moyen de lutter contre elle, tu le sais parfaitement, et toi moins que les autres… »

Je sais que ce sujet-là est sensible : il risque de m’en vouloir encore plus, pourtant il faut bien qu’il comprenne, qu’il admette que ma crainte était justifiée. Pourquoi me regarde-t-il toujours sans réagir, sans rien dire ? Je recommence à paniquer, de la même façon que la semaine passée. Que mon intervention sur la source me paraît loin ! Pourtant sept jours à peine se sont bel et bien écoulés depuis.

Je n’ai aucune envie de céder de nouveau à ma faiblesse, je regarde Arthus dans les yeux en lui prenant la main, me moquant de me donner en spectacle. Je me sens cependant très mal lorsqu’il me refuse ce geste en dégageant ses doigts, détournant le regard. Il se lève et me tourne le dos pour retourner à ses affaires et fourrager dedans. Je garde mon calme pour me rendre auprès des chevaux, au cas où Belvis aurait encore besoin d’aide. Il est évident que nous allons rester ici pour le reste de l’après-midi afin que chacun se repose, mais je ne peux rester inactive : le mutisme d’Arthus me perturbe profondément. En fin d’après-midi, je n’y tiens plus et je me rapproche de lui pour l’obliger à me parler.

« Je t’en prie Art… Dis-moi ce que tu as sur le cœur, plutôt que de me laisser dans le doute. Je sais que tu m’en veux mais je… Je n’avais pas le choix.

— Je le sais. »

Il se passe une main sur le visage et le tend enfin vers moi, les yeux rougis de fatigue… Et d’autre chose peut-être.

« Je me doutais que tu agirais ainsi parce que j’aurais fait la même chose à ta place. C’était le plus sûr, le plus logique. Mais j’ai encore une fois était incompétent. Incompétent et incapable de te soutenir, de te protéger. »

Je me rapproche de lui, tremblante, pour lui murmurer :

« C’est maintenant que j’ai besoin de ton soutient et de ta protection. »

Alors en douceur, soucieux de ne pas appuyer sur mes blessures, il me prend enfin dans ses bras et nous restons un long moment tendrement enlacés. Lorsque nous allons nous coucher, après une courte veillée, il fait encore un peu jour. Les étoiles attendront une autre soirée. Nous avons tous besoin de repos et de relâcher nos nerfs et chacun se prépare pour la nuit. Je n’enroule pas ma couverture autour de moi : comme il fait encore une douce température je la déplie et m’allonge simplement dessus, les yeux dans le vague. Arthus me rejoint alors et s’agenouille à mes côtés. Il me caresse le visage du bout des doigts puis me demande s’il peut s’installer avec moi. Je me pousse pour lui faire place avec un certain soulagement, il s’allonge et nous recouvre de sa propre couverture. Nous nous endormons dans les bras l’un de l’autre.

 

15ème jour du huitième mois

 

J’ai passé les deux dernières soirées à admirer la voûte étoilée aux côtés de Thraec, pour ensuite aller m’allonger contre Arthus avec le besoin de le toucher, d’être près de lui. Nous essayons cependant de toujours faire preuve d’autant de pudeur que possible pour ne pas gêner nos compagnons. Lorsque nous chevauchons, je me place à côté de l’un d’entre eux lorsque notre allure permet de discuter, ce qui est souvent le cas puisque nous n’avons plus à forcer le train. Nos chevaux et le sanglier donnent le meilleur d’eux-mêmes depuis trois semaines, il est temps de cesser de tirer sur la corde.

Plus la journée avance, plus la région semble habitée. Avec un peu de chance, ce soir nous dormirons dans des lits. Avec un peu de chance ce soir je pourrai prendre un vrai bain, me débarrasser de la désagréable impression de saleté qui me colle à la peau depuis quatre jours.

 

18ème jours du huitième mois

 

Par chance, mon vœu de dormir dans une auberge s’est réalisé. Mieux encore, nous allons passer notre quatrième nuit d’affilée dans une ferme-étape. Depuis que nous en avons terminé avec la créature, nous avons décidé de voyager plus confortablement. Même si nous prenons toujours des précautions : Thraec arrive systématiquement bien avant nous ou au contraire plus tard, et nous endossons toujours nos rôles.

D’après les cartes et du fait que nous maintenons un bon rythme de chevauchée, nous devrions arriver à Montay après demain. Je sens déjà une certaine impatience nous gagner : nous avons tous envie de prendre du repos. Pour Arthus c’est encore plus flagrant, même s’il le cache bien, je devine qu’il a hâte de revoir sa famille. Je n’ose imaginer l’accueil qui nous sera réservé ne serait-ce que par Guillaume et Wilfried. Les enfants doivent nous en vouloir d’être partis comme des voleurs, sans leur dire au-revoir. Nous ne pouvions malheureusement pas faire autrement, j’espère qu’ils ont su tenir leur langue. Pour le plus jeune je ne m’inquiète pas car il est si timide et discret qu’il n’a aucune raison de parler de notre départ. Quant à Guillaume, j’espère que sa vivacité lui permettra de comprendre qu’il a vraiment intérêt à ne pas se montrer trop bavard. Sinon je le remettrai sur son poney et je lui en ferai baver !

Nous dînons sur une grande table encadrée de bancs, dans une salle d’aspect fruste mais conviviale. Comme les soirées précédentes, Oedun anime par des poèmes, des chants et il m’arrive de l’accompagner. Il a remonté son col pour ne pas avoir trop de questions indiscrète sur la blessure encore visible à la base de son cou. Pour ma part, j’essaye de cacher mon bandage en conservant le bras droit sous la table. Ce soir, Arthus en profite pour en faire autant, serrant ses doigts autour des miens. J’ai remarqué qu’il cherche plus mon contact, avec semble-t-il un besoin de se rassurer sur sa réalité.

Je dois malheureusement quitter la veillée de bonne heure : comme les soirs précédents, je pique du nez. Mon manque de sommeil et ma fatigue m’obligent à dormir de longues heures. Arthus ne me lâche pas et m’accompagne. Nous nous endormons rapidement dans les bras l’un de l’autre, sans davantage nous donner que les soirs précédents car nous n’avons pas la tête à cela.



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Lundi 14 avril 2008
Dans les pas de Roanne - Chapitre 21 "La poursuite" - Partie 4 - Tous droits réservés.


L’Aberration se retourne vers moi, furieuse, et Oedun en profite pour la poignarder à son tour : il essaye de l’égorger mais elle lui échappe au dernier moment en se détournant avec souplesse. Du coup il lui entaille l’épaule. Hors d’elle, elle se jette sur moi en hurlant. Emportées par son élan, nous tombons au sol et roulons entre deux arbres, droit vers la rivière. Je suis terrorisée, je sens ses griffes qui me labourent les épaules, les cuisses, pendant que j’essaye de l’empêcher de me mordre la gorge en me protégeant de mon bras droit replié dessus. Par je ne sais quel réflexe, je n’ai pas lâché mon couteau, je lui en redonne un coup sans trop savoir où, puis un autre. Bon sang, ce que je manque d’air, elle m’écrase de tout son poids !

Pendant un bref instant, nous nous regardons, yeux dans les yeux : j’ai de nouveau l’impression de passer une porte, d’avoir la vision d’un autre monde. Je ressens pendant un bref instant le manque de cette créature, le besoin vital qu’elle a de trouver une source de flux car le peu qu’il reste suffit au Petit Peuple, mais pas à ses besoins. Ce manque est pour elle une douleur constante et lancinante, qui la travaille depuis son réveil. Pourtant, à cet instant c’est moi qui souffre, mais cela ne lui suffit pas. Je suis persuadée qu’elle sait que je suis la responsable de la disparition de la source qu’elle cherchait depuis des mois. Elle m’en veut à mort, elle me hait tellement que je le sens au plus profond de moi-même, alors que j’ai conscience que je ne vais pas tarder à perdre connaissance.

Tout à coup, sa haine laisse place a une profonde douleur : Oedun est parvenu à enfoncer son couteau entre ses côtes. Elle se détourne alors de moi pour tenter d’assurer sa propre survit en contre-attaquant et cela lui coûte une souffrance plus grande encore : la proximité de la pierre de lune lui est insupportable et je comprends enfin pourquoi. Je me relève pour venir en aide à Oedun, à son tour en mauvaise posture. Bien que je sois chancelante, à la recherche de mon souffle, je n’ai pas le droit d’échouer : je me précipite pour me placer derrière l’Aberration et d’un geste sûr, que Thraec a passé des soirées à me montrer, je lui relève la tête du bras droit pendant que je trace un sillon sanglant sur sa gorge de l’autre main, en y mettant le plus de force possible. Ce n’est pas aussi simple que la théorie, elle se débat et nous roulons de nouveau au sol. Heureusement, en quelques instants elle agonise, incapable de pousser un nouveau cri pendant que nous essayons avec le poète de ramper le plus loin possible d’elle.

Dès qu’elle s’effondre, son corps commence à disparaître sous forme d’énergie pure, j’en suis « éblouie » si l’on peut dire et je reprends ma vision normale, un peu voilée. Il ne reste plus de la créature, après quelques minutes, qu’un squelette recouvert d’une infecte bouillie de chairs. J’ai l’estomac au bord des lèvres et Oedun est affreusement pâle. Il me reste pourtant un dernier geste à accomplir : avisant une petite branche d’arbre tombée au sol, je la nettoie de ses feuilles et rameaux puis je m’en sers pour retourner la carcasse. Prenant mon courage à deux main, je retire mon cuir, retrousse la manche de mon corsage et enfonce mon bras gauche entre les côtes. Lorsque je parviens enfin à trouver ce que je cherche, je m’éloigne du cadavre dont l’odeur pestilentielle me poursuit et je rends mon déjeuner, secouée de spasmes.

Dès que je parviens à me calmer, je me rends vers la rivière, entraînant Oedun avec moi. Nous nous débarrassons d’un maximum de vêtements pour constater les dégâts. Je me rince les bras et je lave l’étrange objet que j’ai trouvé dans la carcasse pour le mettre à l’abri dans une poche, lorsque j’intercepte le regard interrogateur du poète. Je lui tends le sceau, qui semble sculpté dans une sorte de marbre vert.

« Il y avait quelque chose d’équivalent dans l’autre créature, celle qui altérait les chairs. Je ferai des recherches si je peux poursuivre à l’Université, pour savoir quel était le type de celle-ci. En tout cas, ce sera notre preuve que nous l’avons abattue. Je ne me sens pas de me balader avec un crâne et une patte, mais je crois que Thraec m’en voudra si je ne les prends pas. Attends-moi deux minutes et profite-en pour te laver, je reviens. »

Oedun acquiesce, toujours silencieux : il a l’air choqué et je n’aime pas ça du tout. J’essaye d’expédier la dernière besogne le plus rapidement possible, me retenant sans succès de vomir de nouveau. Lorsque je reviens auprès du poète, j’ai un affreux goût de bile dans la bouche.

« Je donnerais n’importe quoi pour une gorgée de sky.

— Moi aussi… »

Je voudrais me baigner, me laver de tout ce sang, de tous ces sucs infects qui me collent. Mais je risque de perdre conscience à tout instant alors je préfère me laisser glisser au sol. Oedun a de très vilaines griffures sur l’épaule et à la base du cou mais ça va. J’imagine qu’avec l’aide des lutins, cela devrait passer. Quant à moi, je n’ose pas regarder de nouveau mon avant bras droit.

« Pourquoi n’a-t-elle pas pu m’attaquer ? Pourquoi a-t-elle réussi à te sauter dessus ? »

Oedun a murmuré ces questions pour lui-même et se redresse soudainement, comprenant enfin :

« Roanne, tu n’as quand même pas !… »

Il se relève, et vide ses poches une à une jusqu’à ce qu’il trouve la pierre de lune. Tournant la tête de droite à gauche, avec l’air ahurit de quelqu’un qui n’accepte pas, il s’approche de moi, s’agenouille à mes côtés et me remet la pierre dans la main.

« Pourquoi as-tu fait ça ?

— Je me doutais qu’elle me reconnaîtrait et que tu serais sa première cible.

— C’était de la folie !

— Toute cette histoire l’est, tu ne trouves pas ? »

Nous restons quelques instants côte à côte, front contre front, profondément secoués. Si nous avions été plus expérimentés, si nous avions été des chasseurs, nous n’aurions pas eu tant de mal… J’ai le bras droit dans un état épouvantable car la créature est parvenue à le mordre à travers le cuir, j’ai l’impression qu’il est de nouveau brisé. J’ai des griffures sur l’autre bras, les cuisses. Mais je n’ai pas le loisir de m’attarder sur ce que cela pourrait entraîner car je sombre dans l’inconscience.

Lorsque j’en sors, il fait encore jour. Je suis allongée, Oedun assis à mes côtés, l’air épuisé… Je me redresse et lui serre brièvement le bras ce qui est une erreur : il grimace aussitôt :

« Désolée ! »

Il a un petit rire qui me rassure et me remet du baume au cœur. Cette fois-ci, je suis bien décidée à me laver, d’autant que je note qu’il a profité de ma perte de connaissance pour se baigner et se changer. Je me lève et m’éloigne à petits pas pour trouver un coin tranquille sur la rive.

« Roanne, où vas-tu ?

— J’ai besoin de me laver…

— Ne t’éloigne pas trop, d’accord ?

— Promis. »

Je ne crois pas que ce soit le moment de s’embarrasser de fausse pudeur vis-à-vis de lui, mais je sais que d’autres yeux nous observe et veillent sur nous. Je m’éloigne juste assez pour que quelques arbres me permettent de me déshabiller en toute discrétion. Je rentre dans l’eau en frissonnant, surprise de la trouver si froide ce qui ne m’empêche pas de me rincer entièrement, cheveux compris. Je reviens sur la rive pour chercher dans mon sac le change que j’avais prévu. Les vêtements que je portais ne sont plus que des loques, bonnes à brûler : je les abandonne sur place car elles me répugnent. J’ai tout de même un regard attristé pour ma fidèle veste de cuir, qui m’a suivie partout ces dernières années et qu’Alhia a pris la peine de m’apporter lorsqu’elle a rejoint Aleenor à son tour. Ce vêtement j’y tenais, il y avait tellement de souvenirs qui lui étaient restés collés… Les promenades dans la campagne, les leçons d’équitation, les chevauchées autour de Niwerand, les batailles de boules de neige… Avec un dernier soupir, je me fais un bandage grossier sur le bras droit, notant que je n’arrive plus à bouger ma main.

Je vois quelques uns des lutins qui nous ont aidé de leur mieux pendant notre confrontation. Je ne m’en suis pas aperçue sur le moment, mais ils ont canalisé l’Aberration de façon à ce qu’elle ne puisse prendre la fuite, ce qui leur a demandé une énergie considérable pour ne pas qu’elle se retourne contre eux. Ils sont aussi fatigués que nous. Oedun propose qu’on revienne sur nos pas autant que possible pour s’éloigner du lieu qui empeste la mort. J’accepte sans hésiter.

Nous nous traînons, mais nous avançons jusqu’à la tombée de la nuit, des heures plus tard. Lorsque nous nous arrêtons, les lutins nous entourent en nombre et je sens la pierre de lune, que j’ai repassée autour de mon cou, pulser doucement. Lorsque je la pose au-dessus de mes vêtements, Oedun murmure, visiblement soulagé d’avance :

« Il est l’heure de soigner ce qui peut l’être. »

Il m’aide à retirer mon sac : je ne sens même plus mon bras droit et je frissonne de fièvre. Nous nous asseyons en tailleur afin de nous laisser guider par le Petit Peuple. Très rapidement, je devine ce que nous faisons et qui m’avait échappé deux mois plus tôt : nous utilisons les flux, nous les captons, afin d’effacer les traces de corrosion laissée par l’Aberration. Je retrouve le cœur qui bat avec puissance et nous englobe… Un cœur de dragon. Je me laisse aller par instinct, suivant les flux, portée par les chants millénaires des lutins, plus vraiment moi-même et pourtant unique dans cette diversité. Nous touchons du doigt la mémoire véritable, bien plus pérenne que celle des hommes. Je sens de nouveau les énergies en jeu, qui viennent à nous, font et défont. Nettoient et réparent. Lorsque les vibrations de l’énorme battement cardiaque s’éloignent, mon propre cœur cogne a un rythme régulier, apaisé. Je partage un long regard avec Oedun, mais pas un mot. C’est si rare qu’il ne trouve rien à dire que ça en est presque déstabilisant. Ce silence qui s’éternise lui ressemble si peu. Je lui prends la main, avec une grande douceur, quand enfin il murmure :

« Quelles expériences j’aurai partagé avec toi… Les premières ne furent pas très morales, et celles-ci sont simplement transcendantes. J’ai eu de la chance de m’arrêter un jour à l’auberge des Trois-Dragons, je suis un privilégié.

— Tu as quand même failli le payer cher.

— Non, c’est toi qui a pris le plus de risque. Je préfèrerais autant qu’un certain Garde Royal ne l’apprenne jamais, cependant quand il verra ton état je ne doute pas un instant qu'il va tout deviner. Je crains qu’il ne m’étripe, ma chère !

— Je crois que nous serons deux à passer un mauvais moment. Il vaut mieux que l’on dorme pour se remettre. »

Donnant l’exemple, je prends ma couverture pour la dérouler. Tournant le dos à Oedun, je me déshabille pour ne garder sur moi que le minimum puis je me blottis dans mon couchage, mon sac sous la tête. Je passe quelques minutes à bouger ma main droite : elle n’est plus paralysée et les sensations sont revenues. J’ai tout de même une vilaine morsure au bras et la douleur rend mon sommeil chaotique. Je suis toutefois soulagée car je connais assez bien l’art des lutins pour savoir que dans quelques jours, il ne me restera plus qu’une cicatrice bien propre.


suite

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À suivre...

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